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4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 11:16
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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 21:53

Vendredi 29 mai au Cripsa interviendront pour la dernière journée Duras et sur le thème de la fonction de l’écriture : Jean-Claude Encalado, Ginette Michaux et Pascale Simonet.

Jean-Claude Encalado tentera de cerner ce que Duras dit de l'écriture dans ses différents livres d'entretien : Les lieux de Marguerite Duras, La vie matérielle, La passion suspendue et enfin Écrire. Que dit-elle là de son écriture ? Il parlera aussi de son engagement politique au PCF, et de son départ. De sa déception. De son désespoir. Là, elle est confrontée à la solitude et au trou. Elle parle a ce moment-là aussi de "gai désespoir ».

Pascale Simonet parlera de Marguerite Duras et la féminité. De ce qu'elle dit de ce qui lui arrive quand elle écrit et qu'elle nomme "une chose de femme ». Elle aborde cette question dans Les parleuses (éd. Minuit, 1974), livre fait de méandres et de vides, de tours et de détours, de désordres et d'égarements.

Ginette Michaux a pour projet : 1. Traits d'écriture de Duras relevés dans le fil de l'œuvre de fiction (romans, récits, théâtre). 2. Sujets semblables travaillés dans plusieurs œuvres, et qui, à chaque reprise , sont réduits jusqu'à devenir parfois un tracé quasi géométrique sans histoire et sans nom propre (exemple: du "Ravissement de Lol V. Stein" à "L'Amour") ou bien dont les caractéristiques fictionnelles sont gommées par le travail d'écriture lié au passage d'un genre à un autre (Exemple: Le roman "Le vice Consul" repris dans la pièce, puis dans le film "India Song" (roman, théâtre, film.)

Duras et Ecrire
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2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 20:01

Une vie intranquille

Marguerite Duras fait partie de ces écrivains qui ont embrassé l’époque qu’ils ont traversé. Femme écrivain et femme politique elle fut de toutes les épreuves et de bien des combats du XXème siècle. Née en 1914 dans l’Indochine coloniale près de Saigon, elle reste profondément marquée par les paysages du Vietnam, la folie maternelle et l’histoire vécue avec Léo, le riche amant chinois qu’elle n’aime pas mais avec lequel elle découvre le désir à l’âge de quinze ans. Elle quitte cette terre natale après le bac pour venir à Paris faire des études de droit et de sciences politiques. Elle y fréquente le milieu du théâtre où elle rencontre Robert Antelme qui devient son amant et qu’elle épousera en 1939. Voulant travailler elle est d’abord engagée à 24 ans par le ministère des colonies dont elle démissionne quelques mois plus tard pour se mettre à l’écriture de son premier roman. L’appartement où ils s’installent bientôt au 5 rue Saint Benoît deviendra un lieu de rendez-vous pour les résistants et évadés politiques et plus tard pour le milieu intellectuel parisien. Elle tombe enceinte de Robert mais l’enfant naît mort. La même année elle perd son petit frère. Ces deuils la marquent profondément et déjà l’écriture est pour elle un rempart à la douleur.

Elle fait alors la rencontre de Dionys Mascolo dont elle tombe follement amoureuse. Avec lui et Robert elle rejoint à 29 ans la résistance, par l’intermédiaire de François Mitterand. Robert est déporté. Si elle a commencé à écrire avec Robert, avec Dionys dont elle aura un fils elle découvre l’infidélité et les scènes de jalousie. Leur relation dure néanmoins quinze ans et Dionys lui restera proche toute sa vie. Elle écrit nombre de romans et nouvelles pendant cette période. Toujours avec lui elle entre ensuite au parti communiste où elle restera de nombreuses années mais sa voix trop singulière fait scandale, elle en sera exclue en 1950 pour « tentative de sabotage du Parti par usage de l'insulte et de la calomnie, fréquentation de trotskistes et fréquentation des boîtes de nuit. ». La même année est publié Un barrage contre le pacifique, salué par la critique il rate de peu le prix Goncourt. La carrière d’écrivain de Duras est lancée. Sa relation amoureuse avec Dionys Mascolo se termine définitivement en 1956 mais ils vivent ensemble jusqu’en 1964.

C’est en 1957 qu’elle fait la rencontre de Gérard Jarlot. Journaliste et scénariste brillant, cultivé et grand séducteur, de dix ans plus jeune qu’elle, il va bouleverser son rapport à l’écriture. Cette rencontre a lieu dans le même temps où elle perd sa mère. Avec lui elle écrit des scénarios et se tourne vers l’image, le cinéma et le théâtre. C’est un amour passionnel, terrible, violent, avec lui elle boit beaucoup, il la frappe, la trompe, mais ils travaillent aussi ensemble, collaborant sur plusieurs films, mais il est jaloux de son succès et elle de ses infidélités. L’histoire dure quatre ans et lui inspire l’écriture de Modérato Cantabile, Dix heures et demie du soir en été, L’après midi de Monsieur Andesmas, Hiroshima mon amour, Le ravissement de Lol V. Stein et Le Vice-Consul. Elle essaiera de parler de cet homme dans « l’homme menti », roman qui restera inachevé. Gérard Jarlot dont elle se sépare en 1964 au moment où elle écrit Le ravissement, meurt d’une crise cardiaque deux ans plus tard. Marguerite Duras en est durablement affectée. Après cette histoire qui la laisse dévastée ce sera le désert sentimental pendant quinze ans, jusqu’à sa rencontre avec Yann Andrea en 1980.

Parallèlement elle écrit comme journaliste. En 1960 elle prend partie contre la guerre d’Algérie et signe le manifeste de 121. En 1970 elle milite pour l’avortement et signe le manifeste de 343. Elle défendra toute sa vie la cause des femmes, portant sur la féminité et la question du désir féminin un éclairage toujours précieux à notre époque. Pendant « les évènements » de mai 1968, elle se trouve en première ligne au côté des étudiants contestataires et participe activement au comités des écrivains-étudiants. Elle s’intéresse également à plusieurs affaires criminelles et faits divers, publie une tribune extrêmement controversée dans Libération lors de l’affaire Grégory et réécrit le crime des Viaduc de la Seine-et-Oise, prenant toujours le point de vue du criminel, défendant le crime. Les crimes la passionnent, les gens qui sont dans la passion au point de sortir de l’humanité la fascinent. Pour Duras le crime est profondément humain. Dans une émission intitulée « Femmes d’aujourd’hui », enregistrée à Radio Canada en 1981, Marguerite Duras s’exprimait ainsi : « Il ne faut pas mentir : tout le monde a eu envie de tuer. [...] Moi, j’ai envie de tuer très souvent [...] ; le meurtre, il est dans l’homme. L’homme tue pour manger, il tue pour vivre, il tuerait pour son plaisir s’il n’était pas arrêté justement par ce que l’on peut appeler la civilisation. »

Durant cette période, Marguerite Duras travaille plus que jamais, naviguant entre l’écriture de romans et la mise en scène, au théâtre et au cinéma. Elle a travaillé avec Resnais et Peter brook au cinéma, au théâtre elle a donné l’un de ses grands rôles à Madeleine Renaud qui joue avec Bulle Ogier. Maintenant elle réalise ses propres films. Mais c’est une grande période de solitude et l’alcool ne la quittera jamais plus. En 1980, suite à une crise grave qui la conduit à être hospitalisée, elle fait la rencontre de Yann Andrea, trente-huit ans plus jeune et homosexuel, avec lequel elle vivra à nouveau un amour terrible, impossible et platonique celui-là, qu’elle met en scène dans plusieurs livres L’été 80, L’homme Atlantique, La maladie de la mort, Les yeux bleus cheveux noirs, et enfin La pute de la côte Normande. Il sera son compagnon durant seize ans, de ses soixante-six ans jusqu’à sa mort à Paris, en 1996, à l’âge de 82 ans.

L’écriture Durassienne

L’amour a donc tenu une grande place dans sa vie et son écriture. Une grande partie de son œuvre se situe à ce qu’elle appelle « l’endroit de la passion. Là où on est sourd et aveugle. » dit-elle à Michelle Porte. Et tous ses livres sont en effet d’une manière ou d’une autre des histoires d’amour portées par une certaine opacité du désir. D’ailleurs elle déchaîne elle-même les passions comme écrivain, on l’aime ou on la déteste mais son style ne laisse pas ses lecteurs indifférents. Elle commence à écrire à 30 ans et poursuit toute sa vie une recherche inlassable pour atteindre à une écriture dont la forme narrative se déploie toute entière dans l’espace de la parole. Elle semble vouloir parvenir à une écriture qui inclut le lieu où s’origine cette parole. Une écriture qui s’affranchirait du récit pour se faire énonciation pure et dire ce qui échappe au sens même, ce qui s’attrape dans le creux de cette parole déployée autant qu’impuissante, dans ce qu’elle tait et qui se saisit au détour d’un cri, d’un regard, d’un silence.

A cette fin elle laisse assez vite de côté l’écriture narrative pour s’intéresser à d’autres formes, elle écrit des scénarios pour le théâtre et le cinéma, des entretiens, et travaille à la mise en scène de ses propres textes, en quête d’une forme nouvelle qui serait tout à la fois, texte-théâtre-film. A l’instar de Bataille ou Blanchot, elle défend une littérature difficile, une écriture qui partirait de l’intérieur et qui, comme la poésie, va contre la facilité du sens : « Mes livres sont-ils difficiles c’est ça que vous voulez savoir ? Oui, ils sont difficiles. Et faciles. L’amant c’est très difficile, La maladie de la mort c’est difficile, très difficile. L’homme Atlantique c’est très difficile mais c’est si beau que ce n’est pas difficile. Même si on ne comprend pas. On ne peut pas comprendre d’ailleurs ces livres-là. Ce n’est pas le mot. Il s’agit d’une relation privée, entre le livre et le lecteur. » Ou encore : « Ecrire ce n’est pas raconter des histoires. C’est le contraire de raconter des histoires. C’est raconter tout à la fois. C’est raconter une histoire et l’absence d’une histoire. C’est raconter une histoire qui en passe par son absence. »

L’écriture pour Marguerite Duras, c’est un lieu, « le lieu de l’égarement », du doute, et celui aussi de la solitude la plus radicale. C’est également un lieu impossible à atteindre sans se mettre en danger de vertige, le vertige d’arriver au bord d’une certaine lucidité, au bord du sens, au bord du vide que l’on rencontre dans la parole elle-même. « Ecrire serait à l’extérieur de soi dans une confusion des temps, entre écrire et avoir écrit, entre avoir écrit et devoir écrire encore, entre savoir et ignorer, c’est partir du sens plein, en être submergé et arriver jusqu’au non sens. » dit-elle dans La Vie matérielle. Pour J.-A. Miller l’écriture de Duras « se soutient du rapport à l’indicible », s’approche d’un voyage au bord de l’indicible dont nous n’aurions en quelque sorte « que des fragments », ce qui a pu être sauvé dit-il, « et on doit pour chaque phrase en être reconnaissant que quelqu’un ait pu le faire ». De Lol V. Stein, Duras dira à Pierre Dumayer que c’est un roman pour elle-même obscur, d’une obscurité limite, rencontré en allant « au bout de sa lucidité personnelle ».

Quand elle écrit Le Ravissement de Lol V. Stein elle se sépare de l’infidèle Gérard Jarlot, elle redoute alors de devenir folle, comme son personnage, de cet amour. Son entourage s’inquiète. Elle rapporte à Laure Adler qu’il prit naissance à partir d’un moment de désillusion et sous le signe de la perte, en confrontation avec un vide, c’était : « Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi-totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » Le Ravissement marque une rupture dans son écriture. « Duras signale que « c’est un livre à part. Un livre seul ». C’est à partir de ce texte qu’elle s’avancera dans cette écriture qui lui est si particulière, obscure, opaque, non narrative, non linéaire, faisant œuvre des questions qui l’habitent depuis toujours et notamment celle de l’énigme du désir sexuel. A cet endroit il y a un vide, une absence que tente de cerner l’écriture. Pour Lacan, si Duras est désarmée quand il s'agit d'écrire l'acte d'amour, c'est parce que c'est la seule occasion où il lui est absolument interdit de mentir. Le désir sexuel est le point aveugle dans l’écriture de Duras, ce qui ne peut se dire et qui est pourtant présent, en creux, dans chaque phrase, dans chaque silence.

Au fil de ses textes revient donc inlassablement la dimension impossible de la rencontre amoureuse. « Dans l’hétérosexualité il n’y a pas de solution. L’homme et la femme sont irréconciliables et c’est cette tentative impossible et à chaque amour renouvelé qui en fait la grandeur » dit-elle dans La Vie Matérielle. Les personnages de Duras sont aux prises avec un amour « impossible à domestiquer » nous dit Lacan dans son hommage. Et tous sont habités d’une certaine question sur cet amour même, sur ce qui leur est caché et qui se joue dans cette scène de leur amour. En effet il y a toujours au départ une phrase, un tableau, une scène. L’amour chez Duras surgit dans la fulgurance d’un instant, d’un regard, mais l’objet qui le cause reste insaisissable, présent mais voilé, il se dérobe au regard et à la parole des personnages. C’est cette rencontre toujours manquée qui ne cesse de se répéter. Ainsi il s’agit toujours d’une histoire qui se trouve en regard d’une autre qui aurait déjà eu lieu ailleurs et dans un autre temps. Métonymique, immémorial, le désir est ici une chambre d’écho, répercutant à l’infini un signe, invisible et ineffaçable. Pour Lacan Duras célèbre « les noces taciturnes de la vie vide avec l’objet indescriptible ».

Comment parler de Duras sans aller du côté du sens puisque c’est justement contre le sens qu’elle écrit, puisque son écriture vise au contraire à déjouer le sens pour débusquer, derrière les mots, le réel comme coupure et la trace de jouissance emprunte dans le corps là où il a mordu ? Dans la Vie Matérielle Duras évoque deux souvenirs qui l’ont à jamais marqué. « J’avais entre huit et dix ans lorsque c’est arrivé. Comme la foudre ou la foi. C’est arrivé pour ma vie entière. A 72 ans c’est encore là comme hier : les allées du poste, pendant la sieste, le quartier des blancs. Le fleuve qui dort. Et elle qui passe dans sa limousine noire. La femme de l’administrateur général. Ils viennent du Laos où elle avait un jeune amant. Il s’est tué parce qu’elle était partie de lui. (…) Je me souviens de l’émotion qui s’est produite dans mon corps d’enfant : celle d’accéder à une connaissance encore interdite pour moi (…) Il ne fallait parler de ça à personne, même pas à ma mère qui, je le savais, sur ce point de la vie mentait à ses enfants. Il fallait garder cette connaissance pour moi seule. Dès lors cette femme est devenue mon secret : Anne Marie Stretter. » Puis plus loin au sujet d’une scène sexuelle vécue à l’âge de 4 ans : « Le lieu de la défloration dans le livre était ce lieu ci, le lieu des cabines de bain. Le lac est devenu la mer, la jouissance était déjà là, annoncée dans sa nature, dans son principe, inoubliable dès son apparition dans le corps de l’enfant qui est à des années lumière de la connaître et qui en reçoit déjà le signal. (…) Longtemps j’y ai pensé comme à une chose terrible. (…) La scène s’est déplacée d’elle même. En fait elle a grandi avec moi, elle ne m’a jamais quitté ».

Il y a donc chez Duras une scène originelle, celle « du commencement même » d’où s’origine la rencontre, comme s’il y avait une rencontre première, toujours vécue à nouveau, qui ne cesserait pas d’avoir lieu, un éternel retour des choses sous une forme à la fois toujours réinventée, toujours renouvelée. L’œuvre de Duras semble ainsi construite sur le modèle d’une constellation, une pluie d’étoiles, dont chacune porterait la trace de l’explosion première qui l’a vue naître et la répercuterait indéfiniment, une trace de jouissance toujours réitérée. Plus encore peut-être que dans les textes précédents une scène dans Le Ravissement de Lol V. Stein, celle du bal, a une importance toute particulière. Cette scène pourrait-on dire initie à la fois, dans le même temps, le récit et le personnage. Je cite encore Duras : « Lol V. Stein est détruite par le bal de S. Thala. Lol V. Stein est bâtie par le bal de S. Thala. (…) Elle est devenue la plus belle phrase de ma vie : Ici c’est S. Thala jusqu’à la rivière et après la rivière, c’est encore S. Thala. ».

Les critiques découpent l’œuvre de Duras en trois cycles, le cycle Indochinois, le plus autobiographique, qui s’ouvre en 1950 avec Un Barrage contre le Pacifique, dont le personnage central est Marguerite elle-même jeune, le cycle indien qui s’ouvre en 1964 avec Le Ravissement de Lol V. Stein et dont le personnage central est Anne-Marie Stretter, et le cycle atlantique qui s’ouvre avec Vera Baxter en 1980 et dont le personnage central est celui inspiré par Yann Andrea de L’Homme Atlantique. Comme les autres romans du cycle indien, Le Ravissement de Lol V. Stein présente une complexité particulière dans sa construction. Il s’agît de la reconstruction d’une histoire par un tiers, Jacques Hold, mais le sujet de l’énonciation n’est pas toujours facilement situable et la temporalité n’est pas linaire. Jacques Hold va et vient entre passé et avenir tout au long du roman dans l’effort de saisir qui est et ce que cherche cette femme « inconnaissable » qui, dès leur première rencontre, l’a littéralement captivé : Lol V. Stein.

Le fil du récit

1. L’amour

Lol a toujours été évaporée, absente a elle-même, « exilée des choses » dit Lacan. A dix-neuf ans elle fait la rencontre de Michael Richardson et l’aime au premier regard. Elle qui avait été jusque là si indifférente aux autres et aux choses, « étrangement incomplète », avec « un corps lointain indissolublement marié à lui-même », trouve l’amour dans un seul instant. Des années plus tard, Tatiana pensera que Lol a aimé Richardson « d’un amour trop grand », « comme la vie même ».

2. Le bal

C’est à partir du bal de T. Beach que Jacques Hold essaye de comprendre l’histoire de Lol V. Stein, à partir de ce moment précis du bal où une femme, Anne Marie Stretter, franchit la porte du casino. Michael Richardson est d’emblée captivée par cette femme, il tombe éperdument et instantanément amoureux d’elle. Lol voit ce bouleversement, il en est transformé. Cependant elle ne semble pas souffrir. Elle est elle-même captée par l’image de cette femme qui a fait effraction, frappée d’immobilité. À cet instant précis l’amour de Lol pour son fiancé tombe. La folle passion cesse de la même façon qu’elle a commencée, instantanément. MR invite Lol à danser pour la dernière fois de leur vie puis il se dirige vers AMS avec laquelle il dansera toute la nuit sous le regard de Lol restée suspendue à cette vision dans cet instant qui prend pour elle valeur d’éternité. « Lol resta toujours là où l’événement l’avait trouvé lorsqu’AMS était entrée, derrière les plantes vertes du bar. » Il n’y eut aucune parole. Le bal c’est cette « éviction », cet « anéantissement » de Lol au moment où le corps long et anguleux d’AMS, qui se laisse deviner sous l’élégante robe noire qui le recouvre, fait effraction. Elle ne souffre pas de l’amour perdu, elle est ravie, « elle a oublié que c’était elle qu’on n’aimait plus. Elle était en faveur et avec cet amour naissant ». Quand l’aube arrive et que le couple veut quitter le bal, Lol se met à crier et veut les retenir. Au moment où ils franchissent la porte et qu’elle ne les voit plus, elle s’évanouit.

3. Le mariage

Lol a perdu la raison mais au bout de quelques mois, peu à peu, le calme revient. Une nuit elle sort et rencontre Jean Bedford. Il la demande en mariage et Lol accepte. « Elle s’est mariée sans choix » dit Duras. « Elle n’a plus jamais préféré quelqu’un après ça. Elle s’est marié parce qu’on a bien voulu d’elle. » Ils quittent Saint Thala où avait toujours vécu Lol pour s’installer à U Bridge. Là pendant dix ans, dans une grande maison bourgeoise, Lol vivra sans bouger, sagement, une vie réglée au métronome. Elle a trois enfants. Son mari la laisse tranquille. Lol ne quitte pas la maison qu’elle passe son temps à ordonner d’une façon la plus neutre possible jusqu’au jour où une opportunité de travail se présente à son mari, ils reviennent vivre à S. Thala.

4. Effraction d’une répétition

La vie se poursuit pour Lol comme à U Bridge autour de cet ordre immuable et impersonnel de la maison jusqu’au soir où un couple s’arrête devant les grilles de la maison. Elle ne reconnaît pas encore Tatiana Karl, son amie de collège, qui était restée près d’elle durant toute la nuit du bal. Et c’est justement à la nuit du bal que cette scène vient faire écho. L’homme qui est son amant embrasse furtivement Tatiana et Lol surprend ce baiser coupable. Peu après cet événement elle « qui n’a jamais bougé dans la vie se met à bouger », elle se met à sortir et marche au hasard des rues, de plus en plus souvent, tous les jours, tout le temps. Pendant ses marches elle pense, elle est assiégée de pensées indistinctes. Bientôt cependant elle en distingue une, qui insiste, qui se fait de plus en plus précise, et bientôt qui prend forme : « Le bal reprend un peu de vie… » p.46

5. L’Hôtel des bois

Un jour, au cours d’une de ses marches, elle reconnaît JH qui sort d’un cinéma. Elle est frappée par son regard sur les femmes et reconnaît en lui le premier regard de MR, celui qu’elle a connu avant le bal. Elle se met à le suivre, elle le suit jusqu’à l’endroit de son rendez-vous avec Tatiana Karl. Au moment où cette dernière apparaît, à sa démarche, à sa chevelure, elle la reconnaît tout à fait, retrouve l’image, se souvient de son nom. Elle les suit comme malgré elle jusqu’à cet hôtel qu’elle connaît pour y être allée elle-même dans sa jeunesse avec MR, elle contourne le bâtiment et se laisse glisser dans le champ de seigle qui s’étend derrière. Tâche invisible dans le champ elle reste là, étendue face à la fenêtre devant laquelle passent et repassent Jacques Hold et Tatiana Karl, elle s’endort. Quand la lumière s’éteint elle quitte le champ et rentre chez elle à son tour.

6. Instrumentalisation de Jacques Hold

Elle trouve l’adresse de Tatiana Karl. Un jour où Jacques Hold est là ainsi que le mari de Tatiana, elle ose sonner à la porte. Elle porte une robe achetée pour l’occasion. Elle reste chez Tatiana longtemps, assez longtemps pour convaincre Tatiana qu’elle veut la revoir et les invite tous les trois à venir chez elle quelques jours plus tard. Ce soir là, elle va conduire Jacques Hold à voir et à entendre sa conversation avec Tatiana à l’insu de celle-ci, faisant par cette opération surgir « le regard comme objet ». Depuis sa première rencontre avec Lol, J. Hold est intrigué, captivé par cette femme insaisissable et pris du désir de la comprendre. À la fin de la soirée, il répond à la demande non formulée de Lol, reste après le départ des autres et obtient d’elle un rendez-vous, en échange duquel elle-même obtient de connaître le moment de son prochain rendez-vous avec Tatiana.

7. Déclenchement

Les rencontres se poursuivent où la même scène toujours a lieu où se défait et se refait un nœud indique Lacan, le nœud qui enserre l’être de Lol., et qui ne se soutient que d’être trois. J. Hold rencontre Lol, Lol assiste aux rencontres de Hold avec Tatiana, et ils se rencontrent tous les trois. Mais plus Lol s’insinue dans le couple et plus le lien qui lui est si nécessaire se défait entre Hold et Tatiana. C’est à vouloir comprendre Lol, c’est à la faire parler qu’il la rend folle indique Lacan. Il l’accompagnera à T. Beach revoir la salle de bal du casino et cette nuit là ils la passeront tous les deux à l’hôtel, sans Tatiana. Cette nuit là, Lol devient folle à nouveau, cette nuit là elle ne sait plus ni le lieu ni le temps, elle ne sait plus qui elle est de Lol ou de Tatiana. Cette nuit là où « elle ne s’identifie plus », où son être qu’elle avait dans le moment d’avant trouvé à loger dans l’être-à-trois reformé avec le couple lui échappe à nouveau, cette nuit là se réalise ce que Duras appelle « la dépersonne ».

Conclusion

Ce que dit Tatiana de Lol laisse penser qu’il y a dès le départ chez Lol un trouble du sentiment de la vie, une absence à elle-même, qu’« elle ne se trouve pas là où est son corps » indique Miller. C’est le regard dont l’enveloppe M. Richardson lors de leur rencontre qui l’habille et c’est de cette image d’elle-même renvoyée par l’Autre, de ce désir de l’Autre pour elle, qu’elle trouve à se soutenir, ce regard venant constituer un nouage imaginaire de son être avec son corps. Le fil c’est donc la robe et le regard qui suit le mouvement par lequel cette robe lui est ôtée pour en revêtir l’autre femme. En effet l’autre femme lui ravit le regard qui l’habillait et ce qui lui est dérobé à ce moment-là c’est son être, qui chez elle n’était pas sous la robe mais constitué par la robe elle-même. Et ce que Lol dès ce moment et inlassablement cherche à voir, c’est que pour l’Autre il y a dessous, puisque chez elle justement dessous il n’y a rien. Il y a donc chez Lol quelque chose qui parle à l’hystérique dans ce rapport étrange à son corps et au soutien qu’elle trouve dans l’image de l’autre femme, cependant c’est le vide que recouvre cette image qui ne tient pas toute seule ensemble, qui manque de tout support autre qu’imaginaire pour se soutenir, qui est l’indice ici de la psychose. Lol manque d’un mot, d’un signifiant qui viendrait nommer son être. Faute de cet appui symbolique, Lol reste seule séparée du reste du reste monde, cherchant pourtant désespérément par le montage compliqué qu’elle échafaude avec Tatiana et J. Hold à s’avancer toujours plus vers « cette rive lointaine où ils habitent, les autres ».

Je terminerai par cette citation de Duras dans La Vie Matérielle : « Ce que je n’ai pas dit c’est que toutes les femmes de mes livres, quelque soit leur âge, découlent de Lol V. Stein. C’est à dire, d’un certain oubli d’elles-mêmes. Elles ont toutes les yeux clairs. Elles sont toutes imprudentes, imprévoyantes. Toutes, elles font le malheur de leur vie. Elles sont très effrayées, elles ont peur des rues, des places, elles n’attendent pas que le bonheur vienne à elles. Toutes les femmes de cette procession de femmes des films et des livres se ressemblent, depuis La Femme du Gange jusqu’à ce dernier état de Lol V. Stein, dans ce script que j’ai perdu. (…) Lol V. Stein. Folle. Arrêtée à ce bal de S. Thala. Elle reste là. C’est le bal qui grandit. Il fait des cercles concentriques autour d’elle, de plus en plus larges. Maintenant ce bal, les bruits de ce bal sont arrivés à New York. Maintenant Lol V. Stein est en tête des personnages de mes livres. C’est curieux quand même. C’est elle qui « se vend » le mieux. Ma petite folle. »

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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 12:57

Lundi 2 mars, quatrième journée Duras au CRIPSA. Rendez-vous à 9h30 : Katty Langelez et Marie-Françoise De Munck parleront de l'amour dans l'oeuvre de Duras et de la manière dont son oeuvre éclaire l'amour, le désir et la jouissance, concepts de la psychanalyse, très particulièrement mis en valeur par Jacques Lacan.

Marguerite Duras, L'amour, encore...
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27 janvier 2015 2 27 /01 /janvier /2015 15:44

FOCUS SUR LA PSYCHOSE ORDINAIRE

JULIETTE PARCHLINIAK

Le Ravissement de Lol V. Stein est le livre qui a valu à Margerite Duras son plus grand succès de par le monde. Pourquoi ce livre si difficile nous parle-t-il autant ? Jacques-Alain Miller affirme qu’il y a quelque chose dans ce livre qui parle à toutes les femmes. Sans doute apporte-t-il un éclairage particulier sur un certain bord de la jouissance féminine, un bord dont le franchissement est pour Lol sans retour. Marguerite Duras tente par l’écriture de cerner ce qui se joue au plus intime. L’amour, le désir, le regard, l’impuissance des mots à dire le réel de la jouissance sont au cœur de son travail d’écrivain.

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25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 17:51
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4 janvier 2015 7 04 /01 /janvier /2015 22:28
3ème journée Duras : focus sur la psychose ordinaire

Que nous enseignent les œuvres de Marguerite Duras sur ce thème ?

Pour notre étude nous aborderons plus particulièrement « le ravissement de Lol V. Stein », livre paru pour la première fois en mars 1964, qui traite comme le dit Duras elle-même de l’abolition de la personne.

Cette journée se déroulera en trois temps :

Maité Masquelier apportera quelques points d’éclaircissement sur ce concept de psychose ordinaire. Juliette Parchliniak nous introduira au roman et à la place qu’il prend dans l’œuvre de Duras et enfin Virginie Leblanc traitera des points d’ancrage et des débranchements du personnage de Lol V. Stein.

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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 09:58

« Cartellomania » sur Lituraterre de Jacques Lacan (1971)

« Une pratique d’interprétation qui est lecture de la lettre » – Esthela Solano

La psychanalyse opère à partir du sens, propose Lacan. Mais elle n’opère d’une façon convenable qu’à le réduire, afin d’accéder au réel du symptôme, c’est-à-dire à sa lettre, à ce que le symptôme écrit. Comment l’opération analytique peut-elle décaper le sens, le « gratter », afin d’obtenir un effet de sens réel ?

Esthela Solano, Nouage, « L’analysant lecteur », Hors série Lettre, l’être et le réel, n° 0, 2012, p. 99.

C’est ce que nous nous proposons de mettre au travail avec vous tout au long de nos rencontres.

Premier rendez-vous à ne pas manquer

ce jeudi 4 décembre 2014 à 20h45

au local de l’ACF-Belgique

-rue Defacqz, 16, 1050 Bruxelles

Cartellomania sur Lituraterre, demain soir
Cartellomania sur Lituraterre, demain soir
Cartellomania sur Lituraterre, demain soir
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2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 09:54

L’oeuvre de Marguerite Duras éclaire la clinique psychanalytique : quelques lueurs

6 dates : 20 octobre, 27 novembre 2014, 30 janvier, 2 mars, 23 avril, 29 mai 2015.

Horaire : de 9h30 à 16h

Lieu : Au CRIPSA, 33 rue Huart Chapel à 6000 Charleroi

1. Le ravage mère-fille / Barrage contre le Pacifique - Marie-Jeanne Brichard - Katty Langelez et Maud Ferauge

2. La Guerre / Cahiers de la guerre et La douleur - Yves Depelsenaire et Pascale Simonet

3. La psychose ordinaire / Le ravissement de Lol V. Stein - Maïté Masquelier et Virginie Leblanc

4. Clinique de l'amour / L'amant, L'amour, Hiroshima mon amour, etc.- Marie-Françoise Demunck et Katty Langelez

5. Clinique de l'objet regard - Monique Vlassembrouck et Sophie Simon

6. Lituraterre / Ecrire - Pascale Simonet- Ginette Michaux -Jean-Claude Encalado.

Au menu, des lectures d’extraits, de petites projections, des conférences-débat avec des intervenants tous passionnés par la lecture de Duras et par la psychanalyse, des jeux d’écriture, etc. Le programme restera ouvert à d’autres idées et d’autres invités au fil de l’année : surprises, surprises…

Prix : 200 euros pour le cycle ou 50 euros par journée à verser sur le compte ING 360-0409591-63

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1 décembre 2014 1 01 /12 /décembre /2014 22:23

« Cartellomania »

sur Lituraterre de Jacques Lacan (1971)

Qu’est-ce qu’une lettre ? - Pascale Simonet

On peut distinguer trois temps dans l’élaboration de Lacan sur la lettre, trois temps qui correspondent à trois conceptions du sujet.

1. Dans « Fonction et champ… », le sujet est le sujet de la parole pleine dans laquelle il réalise sa vérité de sujet. Dans l’analyse, il a à reconnaître le mythe qui le fonde. Il n’est pas déterminé par le signifiant.

2. Dans « L’instance de la lettre », tout comme dans « La lettre volée » qui ouvre les Écrits, le sujet n’est plus celui qui parle, mais celui qui est parlé, il est saisi comme élément opératoire, comme un instrument qui se déduit du signifiant. Lacan souligne à cette époque la prééminence de la fonction du signifiant. Le sujet barré est sous la barre, il est un effet de la formule S1-S2. Le sens fuit. Il s’agit d’attraper le sujet dans les rets du signifiant. Comment ? En repérant l’insistance de la lettre, qui s’en différencie par sa structure localisée, et qui fait apparaître la structure du signifiant. La lettre démontre les effets du langage qui déterminent le sujet, par ses renvois d’un signifiant à l’autre.

3. « Lituraterre » ouvre Les Autres écrits. Ce texte va revenir préciser et accentuer la distinction de la lettre et du signifiant, déjà présente dans « L’instance… ». Le sujet est un parlêtre, mixte de sens et de jouissance.

On distingue classiquement trois versants de la lettre.

1. Tantôt la lettre désigne l’épistole, située comme missive envoyée à un destinataire. C’est un texte adressé à quelqu’un, un objet qui circule entre des personnes.

2. Tantôt la lettre est prise comme caractère typographique, autrefois imagée dans les caractères d’imprimerie. C’est la lettre de l’alphabet. Elle est liée au signifiant, mais ne s’y confond pas. Elle y est localisée. C’est aussi un objet.

Prendre un signifiant à la lettre, c’est ne pas s’attacher au sens. C’est faire attention à ce qui se répète comme lettre, dans ce qui se dit, en tant que le signifiant insiste. Lacan en donne deux exemples.

- Il construit un réseau de signes + et de signes – pris au hasard, qu’il annote de petites lettres, alpha, bêta, gamma, et les met en série. Cette mise en série de hasards fait apparaître des lois de probabilité. Ces lois ont ceci de commun à celles du signifiant et du langage qu’elles opèrent indépendamment de tout sens. Sur la dimension structuraliste Lacan greffe une dimension subjective propre à la psychanalyse : à l’origine de cette construction, il y a nécessairement un sujet qui choisit les éléments qui organisent la construction de ce réseau.

- Il prend aussi l’exemple des hiéroglyphes égyptiens où, pour signifier diverses formes du verbe être, apparaissent des signes qui évoquent des vautours ou des poussins. Il est clair que ces hiéroglyphes ne s’intéressent nullement aux espèces ornithologiques, mais témoignent de ce qu’un sujet a choisi de faire apparaître ces signes-là.

Prendre le signifiant à la lettre, dans les rêves notamment, c’est donc marquer la prééminence du symbolique sur tout processus imaginaire.

3. Tantôt, la lettre se détache de la pluie des signifiants en dissolution, et creuse un ravinement, toujours le même, sur le corps du sujet. Elle est alors située par son tracé répété, par sa marque sur le corps. Elle est à la fois objet a et trou.

C’est la lettre de Lituraterre où Lacan prend son départ du ruissellement dans la plaine sibérienne qu’il observe de son avion à son retour du Japon, c’est-à-dire, après y avoir « éprouvé un peu trop de chatouillements »[1]. La lettre n’est pas seulement insistance du signifiant, mais insistance d’autre chose, d’un pinceau ou d’un ruissellement qui évoque un réel, une jouissance.

Si ces trois versants de la lettre sont déjà à l’œuvre dans « L’instance de la lettre », nous y reviendrons, « Lituraterre » va préciser ce qui disjoint la lettre et le signifiant et porter l’accent sur la dimension de trou qu’opère la lettre.

La lettre témoigne d’un effet de jouissance qui opère une rupture radicale avec le signifiant. Lacan va donc distinguer le signifiant comme semblant, de la lettre dont il cherche à faire un usage qui ne serait pas de semblant. « Il cherche, dit-il, à ramener le signifiant à la lettre qui le borde »[2]. Pourquoi ?

Parce que, dans une analyse, le signifiant, dans sa structure de langage, est destiné à être lu. « L’inconscient est ce qui se lit avant tout », trouve-t-on dans la postface du Séminaire XI. Or, dans une analyse, on éprouve la multivocité du symptôme. Freud avait déjà noté que l’inconscient pouvait mentir et argumenter. Le sens fuit à tous vents. Le signifiant a un « côté coureur de jupons, pas marié avec le signifié », dit Jacques-Alain Miller. C’est le côté miroitements du signifiant, chatoiements de la sophistique, scintillements du semblant.

Lituraterre cherche à cerner, dans le signifiant, la dimension uni-littérale, le côté « toujours le même » de la jouissance, qui se localise dans une lettre. Il s’agit, dans l’analyse, de saisir le « c’est écrit » en tant que « ça fonctionne » toujours comme ça.

La lettre peut bien entendu avoir un usage de signifiant, et ce, même dans l’écrit : il y a des écrits qui mettent au jour la trame du fantasme, qui sont écrits pour que ça parle, qu’il y ait un sens joui dans le texte, de même qu’un symptôme a une face de jouissance transparente, lisible, déchiffrable.

Mais la lettre a une autre face, obscure, hors sens, illisible, intimement liée à l’opacité du symptôme en tant qu’événement de corps. L’homme a un corps dans lequel se passent des événements qui lui échappent. La puissance traumatique d’un événement tient à la remise en jeu des signifiants essentiels du sujet. C’est le niveau que Lacan explore, celui de « la jouissance incomptable, celle qui n’est pas vraie, qui n’est pas signifiantisée ».[3]

« Une lettre arrive toujours à destination » dit-on.

Dans « La lettre volée », une lettre arrive toujours à destination, parce que le sujet qui croit l’envoyer ou la détenir ne fait que recevoir son propre message sous une forme inversée. La lettre suit la logique du signifiant.

Dans « Lituraterre », une lettre arrive toujours à destination, comme le ruissellement sibérien, parce que sa destination n’est pas l’autre, mais la jouissance du sujet. « On parle à l’Autre, on s’écrit à soi-même », comme le dit joliment Jacques-Alain Miller.

Ce jeudi 4 décembre 2014 à 20h45

au local de l’ACF-Belgique

rue Defacqz, 16, 1050 Bruxelles

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