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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 22:18

Yves Depelsenaire

Dans le règne animal, il est des combats de groupes, des luttes pour la survie ou des territoires. Mais il n’y a pas de lutte pour le pouvoir, pour asservir d’autres espèces ou d’autres populations. Pas de « culture » de la guerre, de science ou d’art de la guerre, pas d’histoire de la guerre. Rien de ce qui inscrit la guerre dans une geste telle que les humains l’ont composée, interprétée, mise en œuvre depuis l’aube de l’humanité.

Le parallèle avec le règne animal permet de mieux saisir cette évidence désagréable : la guerre n’est pas à la périphérie de la civilisation, elle n’est pas son dehors, elle en est une pièce constitutive. Elle est institution humaine par excellence.

La psychanalyse est un combat dans la mesure où la guerre est à l’œuvre dans l’inconscient lui-même. Quand Freud théorise la pulsion de mort au lendemain de la première guerre mondiale, que fait-il d’autre en effet sinon enraciner la guerre dans l’inconscient ?

On l’a souvent souligné : Freud s’accrochait à l’idée que les « progrès » de la civilisation constituaient le seul rempart contre la guerre. Dès 1914 cependant, il note combien facilement volent en éclats toutes les valeurs morales et tous les interdits sociaux en temps de guerre. Il ajoute : Lorsqu’une décision aura mis fin au sauvage affrontement de cette guerre, chacun des combattants victorieux retournera joyeux dans son foyer, retrouvera sa femme et ses enfants, sans être occupé ni troublé par la pensée des ennemis qu’il aura tués dans le corps à corps ou par une arme de longue portée. Il est remarquable que les peuples primitifs qui vivent encore sur terre, et sont certainement plus proches de nous que de l’homme de l’origine, ont sur ce point un comportement différent, ou l’ont eu tant qu’ils n’avaient pas subi l’influence de notre civilisation. Le sauvage – Australien, Boshiman, Fuégien – n’est nullement un meurtrier impénitent ; lorsqu’il revient du sentier de la guerre, il n’a pas le droit de pénétrer dans son village ni de toucher sa femme avant d’avoir expié ses meurtres guerriers par des pénitences souvent longues et pénibles. On est amené à expliquer cela par sa superstition ; le sauvage craint encore la vengeance des esprits de ses victimes. Mais les esprits des ennemis abattus ne sont rien d’autre que l’expression de sa mauvaise conscience relative à son crime de sang ; derrière cette superstition se cache une part de délicatesse morale qui s’est perdue chez nous hommes civilisés. [1]

Il y a dans cette page une réponse anticipée au « Pourquoi la guerre ? » de sa correspondance avec Einstein. En définitive, les « progrès » de la civilisation se payent d’une perte sur le plan de la moralité plutôt que d’une avancée.

Est-ce pourquoi les guerres modernes sont devenues les plus meurtrières ? En vérité, nous ne sommes ni meilleurs ni pires que nos ancêtres. Mais nous sommes assurément devenus plus savants. La guerre, champ d’expérience rêvé pour la science, n’en est que plus facile.

C’est moins en effet la possibilité de la guerre qu’il importe d’examiner que sa facilité. Joseph de Maistre la portait au compte de la fureur divine. Hegel en faisait le moteur de l’Histoire et de la réalisation de l’Esprit. Au vingtième siècle, elle devenait sa propre fin avec le nazisme. Avec la bombe atomique, nous passons dans une ère où la guerre peut sembler si risquée pour l’humanité qu’elle trouve une limite forcée. Rien n’est moins sûr. La guerre ne fut jamais plus facile puisqu’il suffit désormais de presser sur un bouton pour déclencher l’apocalypse. Hitler n’eut pas hésité à commettre ce geste. Triomphe de la technique, qui n’est pas sans angoisser les savants eux-mêmes.

En 1914, Freud n’en est cependant pas à soupçonner de telles conséquences. Il imagine encore un retour heureux des combattants, retrouvant leurs proches, et la guerre promptement renvoyée par chacun aux oubliettes. Il exprime là bien évidemment le vœu de revoir bientôt revenir sains et saufs du front ses deux fils mobilisés. Quatre ans plus tard, les grands traumatisés de guerre et leurs cauchemars répétitifs lui font découvrir un nouveau réel clinique.

Si le développement de la civilisation scientifique ne nous protège nullement de la guerre, c’est aussi que celle-ci représente un mode de retour dans le réel de ce que la science rejette, à savoir l’incalculabilité foncière de la jouissance. Dans la guerre, celle-ci se manifeste pleinement en ceci, notait Lacan, que « si la victoire d’une armée sur une autre est strictement imprévisible, c’est que du combattant, on ne peut pas calculer la jouissance. Tout est là : s’il y en a qui jouissent de se faire tuer, ils ont l’avantage »[2].

Cette jouissance fait aussi retour dans l’économie de la guerre. Celle-ci est l’objet d’une planification parfaitement rationnelle, mais dont on peut mieux saisir le versant insensé dans ces propos, épinglé par G.W.Sebald d’un aviateur américain ayant participé aux bombardements sur Hambourg et Dresde. A la question de savoir si un raid aurait pu être annulé au cas où des drapeaux blancs eussent été hissés sur la ville, il répond : Les bombes sont une marchandise chère. On ne peut tout de même pas les jeter en rase campagne, alors qu’à la maison leur production a coûté tant d’effort.[3] Le réel en cause dans la guerre moderne tient aussi à ce type de comptabilité folle.

[1] S.Freud, Considérations actuelles sur la guerre et la mort, in Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, p.34

[2] J.Lacan, Séminaire Les non-dupes errent, leçon du

[3] G.W.Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, Actes Sud, p.

La guerre, toujours recommencée. La guerre au regard de la psychanalyse
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