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6 octobre 2014 1 06 /10 /octobre /2014 16:45

Mons, Verdun, Daesh, Centrafrique, Août 14

Eric Laurent

Alors que la retraite Anglaise avait commencé, après la terrible bataille de Mons, et dans un autre secteur, celui de Verdun, Maurice Genevoix, jeune normalien mobilisé, assiste pour la première fois à la retraite des troupes françaises : « Un officier d’état-major est venu. Le chef de détachement, à la seule vue des insignes, est devenu pâle d’émotion. Il faut retraverser la Meuse. Je m’y attendais : derrière tous ces gens qui passaient, je sentais peser une menace. Longue étape sur une route sans arbre. Ciel terne, chargé de pluie. Il fait lourd. Nous revoyons Bras et Charny, puis Marre, Chattancourt : des villages qui se ressemblent, maisons basses, bleu lavé, jaune terreux, couleurs sans lumière et sans gaieté. Et toujours les monceaux de fumier croupissent au seuil des portes, étalés jusqu’au milieu de la route. »[1]

Ainsi commençait la boucherie qui allait caractériser la grande guerre civile européenne de trente ans, avec une courte trêve de 15 ans. On s’interroge : A-t-on vraiment avancé sur la détermination des causes de cette guerre qui mit fin à jamais à la paix européenne de la première mondialisation [2]? La thèse communément admise sur le rôle déterminant du militarisme allemand dans le déclenchement des opérations a été remise en cause à l’occasion de ce centenaire avec une force de conviction particulière par Christopher Clark, historien australien et professeur à Cambridge, dans un livre qui a été cité par Mme Merkel dans une allocution au Conseil Européen en décembre 2013[3]. Plutôt que l’épinglage d’un seul camp, Clark retient la responsabilité des élites européennes qui ont, dans leur ensemble, sous-estimé « le fait que la politique internationale peut à tout moment gravement déraper et que cela peut se produire très vite, avec des conséquences terribles [4]». Il reprend le terme de Somnambules que le grand Hermann Broch avait choisi en 1931 pour qualifier les responsables de l’empire de Guillaume II et l’étend à l’Europe. Il dresse un portrait frappant de l’aveuglement des responsables devant ce qui allait arriver. « Les manquements des élites européennes ont créé le désastre qui s'est abattu sur les peuples entre 1914 et 1945. Ce sont leur ignorance et leurs préjugés qui ont permis la catastrophe. Parmi ceux-ci figurait la croyance atavique selon laquelle non seulement les empires étaient magnifiques et rentables, mais la guerre était glorieuse et contrôlable. »[5]

Aujourd’hui, l’Europe est pacifiste. Sondages et rumeurs médiatiques le constatent alors que la France engage des troupes sur le terrain en Afrique, dans une zone toujours plus étendue, et qu’elle rencontre les plus grandes difficultés à se faire aider par ses partenaires européens : « Les Européens selon le sondage Eurobaromètre d’automne, plébiscitent, parmi ‟les résultats les plus positifs de l’Union Européenne”, la libre circulation (57%) et la paix entre les pays de l’UE (53%). […] Etre européen, c’est pouvoir traverser son continent en paix. »[6]. Cette paix chez soi, n’est pas très jaurésienne, elle est parfaitement compatible avec la vente massive d’armes de guerre aux autres, comme pour la France et l’Angleterre, ou la vente d’usines de production d’armes chimiques de guerre, comme le font les entreprises allemandes. L’homme européen, dans sa généralité sociomane, aurait-il atteint l’idéal que Freud assignait à l’humanité en 1932, dans un texte « Pourquoi la guerre ? », tout empreint de l’angoisse des intellectuels européens qui voyaient l’inexorable avancée vers la guerre. C’est un texte avec lequel d’ailleurs Lacan prenait ses distances, faisant voir la vanité de son approche « scientifique » d’un phénomène réel. « C’est fou ce que ça rejette la science !…et qui existe pourtant quand même. À savoir la guerre. Ils sont tous là les savants à se creuser la tête : Warum Krieg ? Ils n’arrivent pas à comprendre ça…Ils se mettent à deux pour ça. Freud et Einstein, ce n’est pas en leur faveur »[7]. Lacan, lui, partait du réel de la guerre nous accompagnant de façon constante comme une dimension inéliminable du pouvoir moderne. « Le pouvoir capitaliste, ce singulier pouvoir dont je vous prie de mesurer la nouveauté, a besoin d’une guerre tous les vingt ans […] cette fois, il ne peut pas la faire, mais enfin il va bien y arriver quand même »[8]. Freud essaie de trouver une issue à ce qu’il aperçoit comme inéluctable. Il se refuse à soutenir l’utopie d’une loi interdisant la guerre comme le projet Wilson le supposait[9]. Il se méfie de l’empire de la loi, envers de la violence, et cela annonce la distance qu’il prendra avec le grand théoricien des normes, Kelsen, à l’occasion de son texte sur le Malaise dans la civilisation. Il parie non pas sur la loi mais sur ce qu’il appelle les « processus de développement culturel ». Il énonce que dans son « procès de développement culturel [qui] se déploie à l’échelle de l’humanité (je sais que d’autres préfèrent l’appeler civilisation) […] Parmi les caractéristiques psychologiques de la culture, deux semblent être les plus importantes : le renforcement de l’intellect qui commence à dominer la vie pulsionnelle, et l’intériorisation du penchant à l’agression avec toutes ses conséquences avantageuses et dangereuses. Or, la guerre est, de la façon la plus criante, en contradiction avec les positions psychiques que le procès culturel nous impose, c’est pourquoi nous ne pouvons que nous indigner contre elle […], c’est chez nous autres pacifistes une intolérance constitutionnelle […] »[10]. Et Freud posait la question, avec une pointe d’ironie : « Combien de temps nous faut-il encore attendre avant que les autres aussi deviennent pacifistes ? » Y sommes-nous arrivés ? Sommes-nous pacifistes par « procès de développement culturel » ?

La civilisation, avec ses disciplines entraîne-t-elle un moins ou un plus de violence ? Si les opinions et les appréciations divergent c’est sans doute que derrière les chiffres que les différentes catégories sociologiques tentent de capturer, au-delà des difficultés à clairement pouvoir distinguer ce qui relève de la guerre, ce qui relève de la violence, de la délinquance, de la prédation dans l’évolution actuelle des formes de guerres ou de mises en coupe régulière de pays entiers par des « seigneurs de guerre » ou des gangs de « narcos », quelque chose insiste qui dépasse les classifications possibles. Déjà, Bernard Henry-Levy avait été sensible à la violence qui pouvait se manifester à l’état « pur » sans les motivations de la dialectique de l’histoire, du progrès et de la logique qui paraissait régler les rapports des deux blocs jusqu’à 1989. « Fin de l’Histoire […]. La panne du négatif, la fin de la dialectique, le renoncement au labeur technicien et à son inlassable souci de métamorphoser le donné, annonceraient-ils une humanité oisive mais heureuse, presque opulente, qui, en échange de son désir, de sa passion de la reconnaissance et des rivalités mimétiques qui allaient avec, se voyait libérée de ce que Marx appelait le ‟royaume de la nécessité” et, donc, de ses besoins ? Elle signifie, ici, une terre en friche et vouée à la vermine, les récoltes qui pourrissent, la fange dans les champs, les hommes affamés – elle signifie, non plus l’oisiveté, mais la misère : non plus l’opulence, mais le dénuement ; non plus la satisfaction mais l’empire absolu du besoin. »[11] Erik Orsenna, souligne l’originalité des espaces nouveaux qui constituent des espaces violents dans notre monde : « Les stratèges parlent d’espaces fluides. Ils n’ont pas de frontières. Les mouvements y sont rapides, voire instantanés. On n’y rencontre pas d’ennemis clairement identifiés, pas d’armées organisées. Ne s’y promènent pour mener leurs activités malfaisantes, que des individus qu’on ne peut appeler soldats mais pirates. Ces espaces se ressemblent. Il s’agit de la mer, de l’Internet, et … des déserts »[12]. Jean-Luc Nancy le formule de façon radicale. Dans un monde désormais à la fois mondialisé et en pleine implosion tant géostratégique qu’économique, « Il semble raisonnable d’affirmer ceci : il n’y a que la guerre, et tangentiellement une seule guerre. La guerre que se fait à elle-même une civilisation déchue de ses propres titres de civilité »[13].

Cette guerre de la civilisation contre elle-même fait-elle obstacle aux thèses freudiennes sur les limites du procès culturel ou les accomplit-elles ? Freud, s’il se considère « pacifiste », comme dans son échange avec Einstein, énonce aussi fortement dans ses Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort écrites en 1915 ce que la morale civilisée cache de monopolisation de l'horreur par l'État. « L'État qui fait la guerre se permet toutes les injustices, toutes les violences (...), l'État a interdit à l'individu l'usage de l'injustice non parce qu'il veut l'abolir, mais parce qu'il veut en avoir le monopole comme le sel et le tabac ». Freud fait partie de ceux qui ramèneront la transcendance morale sur terre et placeront l'angoisse à la racine de la généalogie de la morale. « Notre conscience morale n'est pas le juge inflexible pour lequel la font passer les moralistes, elle est à son origine “angoisse sociale” et rien d'autre. »[14] Le Freud de 1932, qui semble croire aux « processus culturels » n’est pas le Freud qui ressort plus clairement de l’ensemble de ses textes. En 1915, par exemple, il ne s’intéresse pas tant à l'organisation de l'armée qu’à la dissolution du sens moral des foules en guerre. « Tout se passe comme si, dès lors qu'on réunit une multitude, voire même des millions d'hommes, toutes les acquisitions morales des individus s'effaçaient et qu'il ne restât plus que les attitudes psychiques les plus primitives, les plus anciennes et les plus grossières »[15]. Nous y sommes, autrement, mais… Encore !

ATTENTION : réservation obligatoire au 065/40.53.30

Ou auprès de Guy Poblome (poblome.guy@gmail.com)

ou Philippe Hellebois (ph.hellebois@skynet.be)

Nombre de places limité

www.polemuseal.mons.be

11 octobre 2014, De 13h à 18h

BAM, Beaux Arts Mons, rue Neuve, 8 à 7000 Mons

PAF : 15 euros

[1] Genevoix M., « Sous Verdun », Ceux de 14, Editions Flammarion, 2013, p.40

[2] Berger S, Notre première mondialisation : leçons d’un échec oublié, Seuil, 2003

[3] Kauffmann S., « Grande Guerre l’onde de choc », Supplément Europa du Monde, le 16 janvier 2014.

[4] Clark C., « Les leçons de 1914 », Supplément Europa du Monde, le 16 janvier 2014.

[5] Wolf M., » La faillite des élites », Le Monde, 18 janvier 2014

[6] Leparmentier, Arnaud, art. « Que faire ? Continuer… », Le Monde, 9 janvier 2014

[7] Lacan J., Séminaire , « Les non-dupes errent », 20 novembre 1973, inédit.

[8] Lacan J., Séminaire, D’Un Autre à l’autre, Texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil 2006, p. 242.

[9] Question étudiée par Ratier F., « La paix est un délire », Inédit.

[10] Freud S., Pourquoi la guerre ?, Œuvres complètes, Paris, PUF, p.81.

[11] Henry-Levy B., Réflexions sur la guerre, le mal et la fin de l’histoire, Editions Grasset, 2002.

[12] Orsenna E., « Nous avons besoin d’Afrique », Le Monde, édition du 12/13 janvier 2014.

[13] Nancy J-L, « Nous avons perdu la guerre. Une civilisation sans civilité », Le Monde du 13-14 octobre 2013.

[14] Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Essais de psychanalyse, [1915], Paris, Payot, 1981, p.14-15.

[15] Ibid., p.24.

La guerre, toujours recommencée
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