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19 avril 2006 3 19 /04 /avril /2006 16:30

On est arrivé à notre deuxième point,


2. L’amour dans la clinique

Vous aurez certainement déjà entendu qu’ici, j’aborde l’amour par le biais de la réciprocité qui le définit.  Cela nous a mené à postuler que tout ce qui n’est pas réciproque n’est pas amour.  Exit donc, du champ de l’amour, de l’énamoration, du coup de foudre, du Verliebtheit, de l’amour idéalisé de l’obsessionnel, de l’ « amour  mort » (III,287) du psychosé.

Commençons par ce dernier, l’amour qualifié par Lacan de mort.  Clérambault l’a étudié sous sa forme érotomaniaque.  Le sujet est certain d’être aimé par un personnage dont les conditions semblent être choisi en fonction d’une garantie d’inaccessibilité recherchée ; c’est le prêtre, le prince, la star, le roi.  Dans sa forme pure, le platonisme joue un rôle central.  Non pas, comme le pensait Clérambault, pour satisfaire l’orgueil du sujet, mais, dixit Lacan, qui y insiste, pour qu’il y ait « non-réalisation sexuelle » (thèse, p.264).  Tout est organisé pour qu’il n’y ai pas rencontre, pour que l’objet soit nettoyé, vidé du vide qui le fait vivant et désirant.  L’objet d’amour que le psychotique construit doit ici se réduire à un signifiant sans au-delà.  Ainsi, « il ne s’attarde qu’à une coque, à une enveloppe, une ombre » (III,288) d’où la parole est absente.  Le partenaire dans l’amour mort est un Autre absolue, un Autre dont la hétérogénéité est tellement radicale qu’il ne peut qu’abolir le sujet.  Voir Schreber et son Dieu, ou de Nerval et son Aurélia, de Nerval qui écrit à Jenny Colon : « Oh ! femme, femme, vous savez que tout mon bonheur serait de mourir pour vous.  Mourir, grand Dieu ! Pourquoi cette idée me revient-elle à tout propos, comme s’il n’y avait que ma mort, qui fût l’équivalent du bonheur que vous promettez : La Mort ! ce mot pourtant ne répand cependant rien de sombre dans ma pensée : elle m’apparaît, couronnée de roses pâles, comme à la fin d’un festin ; j’ai revé quelquefois qu’elle m’attendait en souriant au chevet d’une femme adorée, non pas le soir, mais le matin, après le bonheur, après l’ivresse, et qu’elle me disait : Allons, jeune homme tu as eu ta nuit comme d’autres ont leur jour ! à présent, viens dormir, viens te reposer dans mes bras ; je ne suis pas belle moi, mais je suis bonne et secourable, et je ne donne pas le plaisir, mais le calme éternel ! » (Lettres à Jenny Colon, in « Aurélia », Livre de Poche, p.125).  L’absolutisation de l’objet comporte la signification mortelle pour le sujet.

L’«amour mort »  peut se comprendre de différentes façons.  Mort, parce qu’il s’adresse à un Autre tellement Autre qu’il ne peut être incarné dans aucun être concret; mort, parce que le sujet, en aimant son délire comme lui-même, n’arrive pas à sortir de ce lui-même ; mort, là où l’autre auquel il s’adresse n’est que le reflet de lui-même ; dans tous ces cas de figures, la « faillite de l’amour » (1975)(Scilicet 6/7, p.16) qui résulte de la mise en échec de la castration,  réside dans le ratage radical de l’être de l’autre dans sa finitude.  Soit que l’objet s’infinitise dans un éternel jeu de miroir, soit qu’il siège dans un inatteignable absolu qui condamne l’amour, comme le disait Beckett, à être un exil (First Love, p.   ).  Comment dire mieux que l’objet rencontré est foncièrement marqué par tous les refus du sujet ?

Passons maintenant à la névrose, l’obsessionnelle.  Si de Clérambault a parlé de l’érotomanie comme d’une « parodie de l’amour » (L’Erotomanie, p.165), je proposerai le terme de « pantomime de l’amour » pour l’obsession.  Pantomime, parce que le texte, la phrase d’amour échoue dans une image.  Toutes les embrouilles amoureux chez l’obsessionnel découlent de sa difficulté à lacher sur son ‘avoir’, à se positionner comme manquant.  Le manque est là, mais contourné, recouvert, masqué, obturé par un image qu’il propose comme aimable à l’autre.  Ce n’est pas donner ce qu’il n’a pas, c’est offrir un leurre dont il est lui-même prisonnier, leurre qui représente la négation de son désir comme manque.  La dimension d’amour exalté, idéalisé, cette sorte de « rapport idolâtrique » (X,386) qui l’apparente à l’amour courtois, est le signe « d’une carence, d’un alibi devant les difficiles chemins qu’implique l’accès à un véridique amour » (X,386), accès qui est, on l’a vu, strictement conditionné par la mise en jeu de son manque. Ce n’est pas tellement le don qui fait problème pour l’obsessionnel – il lui est, en général, plus facile de faire un cadeau que d’en recevoir un – c’est à faire le don de ce qu’il n’a pas, le don de ce qui, justement, le rendrait aimable.  Les femmes, très souvent, ne s’y trompent pas, et l’amour n’arrive pas, faute à se faire réciproque.

Cripsa, 23.03.2006

Geert Hoornaert

 

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