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28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 22:44
Plus j'avance sur le concept de jouissance, du réel de jouissance, plus je suis comme obligé non seulement d'en passer par le concept freudien de pulsion, par l'examen des différents textes de Freud qui parlent de la pulsion :
- 1905 : Les Trois essais sur la théorie de la sexualité ;
- 1915 : « Pulsion et destin des pulsions » ;
- 1919 : « Une jeune fille se fait battre par son père » ;
- 1920 : « L'Au-delà du principe de plaisir », etc.

Quand on lit ces textes l'un à la suite de l'autre, on peut quasi en déduire que finalement l'objet de la pulsion est variable, qu'elle se définit davantage par une boucle, par un circuit. La flèche de ce circuit part d'un orifice du corps, contourne un objet, en passe par l'Autre, et revient sur le corps. Et le but, dit Freud, est de procurer une satisfaction, une vibration, un frissonnement, etc., dans le corps même.

Le texte de 1919 ajoute que le père sert de borne symbolique à cette pulsion, que c'est à lui qu'est imputée cette jouissance que le sujet refuse de reconnaître comme sienne.

Le texte de 1920, l'Au-delà du principe de plaisir, ajoute qu'il y a une satisfaction du sujet qui va au-delà du plaisir, qui va dans l'Unlust, le déplaisir, la douleur, la souffrance. Ce, au point que Freud en viendra à parler, dans son article de 1924, du masochisme en tant que « problème économique » : la pulsion ne serait pas au départ sadique ; elle serait primordialement masochiste. La jouissance du sujet est, en son fond, masochiste.

Mais pour cerner le réel de la jouissance, il me semble qu'il faille, au-delà de la construction freudienne du concept de pulsion, recourir à d'autres termes. Il faudra recourir aux termes freudiens de « traces de satisfaction », « d'appareil psychique » où s'inscrivent des traces d'expérience de satisfaction, aux termes lacaniens d'écriture, et de logique modale, càd un : « ça s'écrit » qui vient à la place de « ce n'était pas écrit », voire « ça ne cesse pas de ne pas s'écrire ».

Il s'écrit une rencontre de jouissance, là où n'est pas écrit le rapport sexuel. Et la logique modale est la description de la trajectoire d'écritures de jouissance qui répond à un « ça ne cesse pas de ne pas s'écrire ».

Au plus simple, c'est ceci : écrit /pas écrit.

Mais de façon plus développée, ces écritures de jouissance passent d'une catégorie de la logique modale à une autre :
I -> C -> N ->P.

Impossible (le non rapport sexuel : ça ne cesse pas de ne pas s'écrire), Contingent : rencontre d'une jouissance : ça cesse de ne pas s'écrire), Nécessaire (répétition pulsionnelle, symptomatique : ça ne cesse pas de s'écrire), Possible (ça cesse de s'écrire, cette jouissance répétitive).

Et donc, plus important que de construire le concept de jouissance à partir du concept de la pulsion, est de construire le concept de jouissance à partir de l'écriture.

Et là, les textes à lire, de Freud, sont :
- 1900, l'Interprétation des rêves,
- 1905, Trois essais sur la théorie de la sexualité,
- 1911, Formulations sur les deux principes de l'activité psychique ;
- 1920, l'Au-delà, etc.

Les textes de Lacan sont : ...Ou pire et Encore. Et l'écrit : « L'étourdit ».

Ces textes de Freud traitent de la jouissance à partir de l'écriture.

Reprenons rapidement la construction freudienne de l'appareil psychique. Il distingue le circuit court du principe de plaisir et le circuit long du principe de réalité. Il y aurait eu au départ une inscription de la satisfaction du besoin. Lorsque réémerge le besoin, l'appareil psychique, soumis au principe économique de moindre dépense, va d'abord investir les traces de cette précédente satisfaction, et halluciner cette satisfaction. Mais comme la satisfaction obtenue n'est pas celle attendue, l'appareil psychique change de régime, passe du processus primaire au processus secondaire, et au lieu de rester en circuit interne, va investir la réalité externe en fonction de ces traces de satisfaction, càd investir la réalité en fonction du fantasme de satisfaction. Le principe de réalité vise en fait le même but que le principe de plaisir, puisqu'il vise la satisfaction. Cependant ce circuit est beaucoup plus long, mais aussi « plus sûr » dit Freud.

La pulsion, à partir de ces inscriptions de la satisfaction, s'invente son Autre, tourne autour de l'objet perdu, se constuit son partenaire qui convient à ce circuit, et revient sur le corps.

Ce circuit pulsionnel, Freud l'articule à un objet perdu, d'une part, et, d'autre part, il l'articule à l'œdipe, au père. La thèse de Lacan, dès les années soixante, est de dire, que l'Œdipe ne tiendra plus longtemps l'affiche, et la thèse de Miller est de dire que le Père est une fiction juridique.

C'est ce que j'aimerais explorer, et examiner les conséquences de cette thèse, càd de l'abolition de ce que nous écrivons : NP, voire plus simplement : S1.

Et pour ce, je vais recourir à l'histoire de l'Occident, et plus précisément à l'Eglise catholique.


L'Eglise, à la fin du XVIIIème siècle, s'est trouvée subordonnée à l'Etat.

Toues les fonctions ecclésiastiques étaient subordonnées à une fin : vouer un culte à Dieu-le-Père, à son Fils qu'il a sacrifié pour racheter le péché des hommes, à l'Esprit saint qui s'est organisé sous la forme de l'Eglise catholique. Et au-delà de tout cela, il y a une mission du peuple chrétien, de l'Eglise chrétienne, à savoir : la sanctification du monde.

Or, progressivement, du fait des conflits religieux, du fait de l'avancée de la science, du fait de la désacralisation, de la déchristianisation, du « désenchantement du monde », cette fin a été touchée : cette fin de sanctification du monde et de soi n'a plus valu comme fin éminente.

« Dieu est mort », dira Nietzsche. C'est l'avènement du nihilisme, c'est la transvaluation de toutes les valeurs.

Dorénavant, l'Etat, détaché du divin, détaché de la finalité de sanctification du monde, permettra effectivement à chacun de croire ce qu'il veut (c'est la « liberté de conscience » reconnue dans la fameuse « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen » du 26 août 1789), mais ne reconnaît plus l'exclusivité au catholicisme : c'est la liberté des cultes, protégés par la Constitution de 1791.

Bref, je peux croire en une certaine conception du divin, mais l'Eglise catholique ne peut plus imposer à l'ensemble de la population sa propre conception du divin.

Bref, ce mouvement ascensionnel Ý du sujet vers l'Autre divin est respecté : c'est la liberté de conscience.
Mais cet autre mouvement, descensionnel, ß du culte catholique qui impose son ordre au peuple, lui, ne peut plus s'imposer : c'est la liberté des cultes.

Cette liberté des cultes, culte catholique, protestant, israélite, et plus tard musulman, a relativisé le rapport du sujet au divin. L'Etat moderne a réduit l'Eglise à un « ministère ». Et le droit de l'Eglise catholique, le droit canon, a été contraint de respecter le droit de l'Etat laïque, à savoir le droit constitutionnel. Et l'Etat, du fait qu'il n'est plus solidaire d'une seule religion, n'est plus un Etat confessionnel.

Etat > Eglise
Droit constitutionnel > droit canonique.

Cela veut dire que s'il y a un fidèle qui était entré dans les ordres en prononçant ses vœux évangéliques de pauvreté, chasteté et obéissance, et qui voulait quitter l'Eglise, eh bien, il le pouvait car il n'était plus soumis à la juridiction ecclésiastique, mais libre, soumis à la juridiction laïque, qui permettait à un religieux de se défaire de ses vœux « perpétuels ».

Cela veut dire aussi que si un fidèle, de religion chrétienne, aimait une femme, de religion protestante ou juive, il pouvait maintenant se marier avec elle, là où auparavant, du fait de l'interdit du dispar cultus, ce mariage était interdit.

Bref, le droit, au niveau politique, et le droit au niveau civil bouge, change. Et ce bougé, ce changement révèle quelque chose du lieu de l'Autre, de toute cette construction symbolique qui habitait le lieu de l'Autre.

Nous écrivons souvent ceci : I/A barré.  Grand I dit qu'il y a des idéaux qui donnent forme au manque dans l'Autre, qui habitent ce manque dans l'Autre, qui disent comment s'y prendre dans son rapport à l'Autre sexe, par exemple. Et par là, ces idéaux prétendent valoir comme garantie au manque dans l'Autre.

Ce que révèle ce bougé, c'est que la religion chrétienne, qui a été très puissante pendant des siècles, qui mettait en forme le rapport du sujet au grand Autre, au divin, qui donnait des identifications au sujet, et qui traitait aussi de la moralité, des mœurs, qui disait ce qui était licite, ce qui était indécent, et notamment taxait la relation sexuelle hors mariage de fornication, de stupre, etc., cette religion a été ébranlée ; et du coup, les idéaux qui sevraient de garantie au manque dans l'Autre ont été ébranlés.

La vertu chrétienne se mesurait au sacrifice de jouissance. Par exemple, la chasteté exigeait le sacrifice de la jouissance sexuelle. La pauvreté exigeait le sacrifice de la jouissance des biens. La vertu va dans le sens de la mortification de la jouissance du corps.

Le christianisme a aussi élaboré tout une organisation symbolique du temps et des lieux sacrés.

Temps sacrés. Ce sont notamment tous les sacrements : le baptême, la confirmation, le mariage, l'eucharistie, la confession, la pénitence, l'oraison, l'extrême onction, la sépulture. Ce sont autant de scansions sacrées de la vie d'un chrétien, en rapport avec la vie du Christ, sa naissance, son baptême, sa mort et sa résurrection, et son retour sur terre sous forme de l'Esprit saint, qui scandent différents temps d'une année chrétienne, etc.

Il y a des lieux sacrés aussi, l'Eglise, le cimetière, etc. Il y a des objets sacrés, tous ceux qui servent au culte, le crucifix, les plus précieux d'entre eux étant conservés dans la sacristie, etc.

Tout ça pour vous dire qu'il y a une immense élaboration symbolique qui organise la vie d'un chrétien, de sa naissance à sa mort. Cette élaboration chrétienne a organisé le rapport du sujet au grand Autre, au petit autre, à lui-même, à son corps, au corps de l'autre, etc.

Et quand vous lisez des livres de droit du XVIIIème siècle (et ne vous contentez pas des mastodontes tels que Montesquieu, Voltaire, Diderot et Rousseau, vous auriez une idée tout à fait fausse de ce que c'est que le XVIIIème) vous pouvez constater la prégnance de cette organisation symbolique. Ouvrez le Code pénal (ou Recueil des principales ordonnances, édits et déclarations sur les crimes et délits) du XVIIIème, et vous verrez qu'il commence par la condamnation du Blasphème, et du crime de lèse-majesté. L'injure faite à Dieu vous condamnait à une amende, voire au cachot. De même, ouvrez des traités de police générale, et vous verrez que les cabarets, les auberges ne pouvaient servir à boire pendant les services divins. (Ouvrez le Traité de la Police générale d'Edmé de la Poix de Freminville de 1775. Ou le Traité des matières criminelles de Guy du Rousseaud de la Combe de 1749).

Ecrivons cela ainsi :
    I
S/        A/
    (a)

Grand I organise les relations du sujet, S/, au lieu de l'Autre, A/, et à petit (a). Je lis cela sur fond des opérations d'aliénation et de séparation, qui sont les opérations de causation du sujet.

Or, depuis le XVIème, il y a eu guerre de religion, il y a eu l'avènement de la science, il y a eu les Lumières, qui ont contesté la façon dont la religion chrétienne avait élaboré symboliquement les réponses au manque dans l'Autre, au manque de garantie.

Bref, ce qui a été attaqué, c'est ce grand I comme répondant au manque dans l'Autre. Et par là, il a été rendu à l'état de semblant, de peu de consistance. Et du coup, cette élaboration chrétienne a été rejetée. Rejetée et remplacée. En effet, le discours chrétien a été rejeté et remplacé par un autre discours.

Les philosophes des Lumières ont considéré que tout ça c'était du semblant, que c'était une « chimère » (Condorcet), que c'était une « fiction » (Bentham).

L'élaboration religieuse n'a plus tenu le coup face à l'avancée de la science.

Fondamentalement, la science est une affaire d'écriture. La nature est écrite en langage mathématique, en petite lettre, dira Galilée. Et le fait que l'on puisse calculer le parcours d'une planète, ou le trajet d'un boulet de canon, a fasciné certains, au point qu'il y a eu comme un déplacement de transfert. Et l'amour s'est déplacé de Dieu vers la science, vers les prouesses de la science, vers la production des objets de la science - déplacement de transfert conditionné par le fait qu'on avait affaire à une écriture qui semblait ne pas être du semblant, qu'on pouvait en vérifier son effectivité dans la réalité (au point même de transformer ce qui semblait écrit depuis toujours dans la nature, la fission de l'atome ou le code génétique, le séquençage de l'ADN, etc.).

Bref, le grand I chrétien a été rejeté. Mais au profit de quoi ? L'élaboration chrétienne bordait le trou dans l'Autre, traitait la jouissance du corps, et donnait une identité au sujet. Comment cela va-t-il se rejouer maintenant que ce grand I a été éprouvé comme semblant ne tenant pas le coup devant le transfert à la science ?

L'Eglise n'avait pas qu'une mission de sanctification du monde mais aussi une mission d'enseignement. Pendant des siècles, c'est elle qui s'est occupée de l'instruction, du savoir à transmettre, principalement le grec et le latin, le catéchisme, allant parfois jusqu'à la Bible et les textes des pères de l'Eglise. C'est elle qui a constitué les premières bibliothèques. L'Eglise transmettait le savoir chrétien, les valeurs chrétiennes, l'éducation chrétienne, qui s'articulaient autour de grand I, de S/, de (a), et de A/.

Or cette fonction d'enseignement de l'Eglise va être rejetée comme étant caduque, comme ne répondant pas aux « nécessités de l'époque », comme ne satisfaisant pas aux « besoins de la société » (termes de Condorcet, de Guizot, de Vallet de Viriville, de Jules Simon, de Cournot, etc.).

Et ici se pose le problème l'instruction et de l'éducation dans son rapport à l'Autre divin, dans son rapport aux parents (« tu honoreras père et mère », n'est-ce pas), dans son rapport au corps du sujet, au corps de l'autre, etc., et qui était codifiée dans la morale chrétienne.

Cette instruction (qui met l'accent sur transmission de savoir) et cette éducation (qui met l'accent sur la conduite du sujet) vont être prises en charge par l'Etat laïque. Ce ne sont plus des membres du Clergé qui vont éduquer la jeunesse, mais des laïques, et le savoir à transmettre n'est plus la Bible ni les Pères de l'Eglise, savoir dont le sommet était la théologie. (Avant la Révolution, le savoir à transmettre était divisé en sept degrés : la grammaire, la dialectique, la rhétorique, la sphère, l'éthique, la physique, et les mathématiques. Mais le dernier terme des études littéraires, c'est la théologie à laquelle tous les autres savoirs se subordonnent. Vallet de Viriville, dans sa magnifique Histoire de l'instruction publique en Europe, p.204, énonce les obstacles dans cette progression vers Dieu : l'arrogance, la timidité, la dissipation, la paresse, l'ignorance...)

Depuis la Révolution française, avec les Rapports sur l'instruction publique de Talleyrand (1791) et de Condorcet (1793), on assistera à un bouleversement des modes de transmission du savoir, puisqu'on distinguera des niveaux d'études : primaire, secondaire, universitaire, avec diplômes qui évaluent les compétences (baccalauréat, licence, doctorat). L'Etat (et non plus l'Eglise) nommera et subventionnera les enseignants. Et le savoir transmis sera fonction de ces niveaux d'études : lire, écrire, compter, grammaire, langue française, le grec, le latin, puis mathématique, géométrie, astronomie, puis sciences naturelles, savoirs qui se spécialiseront au fil des niveaux et qui seront aussi fonction d'une autre finalité que chrétienne. Il va de soi que lorsque Napoléon fondera l'Ecole polytechnique, ce savoir produit et enseigné sera largement utilisé à des fins ...militaires, etc. (Cf. le Rapport historique sur les progrès des sciences naturelles depuis 1789, que Georges Cuvier remet à l'Empereur Napoléon en 1808.)

Pour comprendre ce qui s'est passé, reprenons les petites lettres de Lacan, et écrivons S2 à la place de S1.

Reprenons le terme algébrique de Lacan, S2, pour dire cette substitution qui aura lieu d'avec l'élaboration chrétienne du S1. Et voyons la conséquence que cela a sur la structure.

D'une part, nous avons une substitution, et, d'autre part, nous avons une inversion :
- Substitution entre S1 et S2.
- Inversion entre S1>(a), qui devient : (a)>S2.

C'est comme ça que l'on peut comprendre le discours du capitalisme chez Lacan, c'est comme cela que l'on peut comprendre la formule de Lacan sur le montée de l'objet au Zénith social.

Car, en effet, ce qui s'est passé à partir du XVIIIème et XIXème siècle, c'est ce que Lacan a appelé la montée de l'objet au Zénith social.

Comment cela a-t-il été possible ? C'est que le savoir, S2, est devenu effectivement un savoir, au point que l'on ne s'est plus contenté de contempler les planètes, le « firmament ». Les Grecs disaient que le réel est ce qui revient toujours à la même place. Pour eux, il n'y avait de science, pas seulement de ce qui est général, mais de ce qui revient toujours à la même place. Et ce qui revenait toujours à la même place, c'était les planètes, c'était le firmament, c'était le céleste. Et c'est là qu'ils posaient le divin. Il y avait une relation entre le divin, la perfection mathématique, et ce qui revient toujours à la même place.

Par contre, il ne pouvait pas y avoir une science du terrestre, parce ça bouge, parce que ça vit et ça meurt, ça se corrompt, ça dégénère, c'est en constant devenir, en constante transformation.

Qu'est-ce qui fait que nous sommes passés d'une astronomie ptoléméenne, égyptienne, grecque, d'une science céleste, à une physique du monde sensible, à une science du monde terrestre ? Pourquoi a-t-il fallu attendre tant de temps entre l'astronomie des Grecs et la science de Copernic, Galilée, Kepler, Newton du XVIIème siècle ? Qu'est-ce qui fait que la science moderne est née ici, en Europe, et non pas chez les Chinois ou chez les Arabes, qui pourtant en savaient un bout (poudre, boussole, algèbre, etc.) ? La thèse de Kojève, c'est de dire que si la science est née en Europe chrétienne, c'est que ça tient à un dogme métaphysique chrétien qui est : l'incarnation de Dieu sous la forme d'un homme, son Fils. Ce qui était céleste est devenu terrestre. Et donc, en étudiant scientifiquement la terre en tant qu'incarnation du divin, on pouvait s'approcher de la connaissance de Dieu, connaître Dieu, s'approcher de Dieu. Bon nombre de scientifiques étaient des croyants. La thèse de Koyré, c'est de dire qu'il a fallu se détacher de l'idée de perfection, de la forme parfaite qu'était le cercle, et d'accepter l'ellipse, que ce ne soit plus la terre qui soit le centre du monde, mais un luminaire très puissant, le soleil, etc. Bref, une mathématisation du monde sensible imparfait, dégénérescent, en constant devenir, était possible.

En outre, une décision a été prise à ce moment-là de maîtriser le monde, comme dit Descartes en 1637 (« Se rendre maître et possesseur de la Nature »), et surtout de transformer le monde terrestre, comme dira Marx.

Eh bien, ce transfert de l'élaboration chrétienne vers l'écriture de la science a progressivement corrodé l'élaboration chrétienne, et l'a abolie. Sollers, dans ses Mémoires, pense que s'il ne restera qu'une seule religion, ce sera celle-là, la religion catholique, apostolique et romaine. Peut-être. Il va de soi qu'elle est la moins mal préparée, puisque cette science est née en son sein.

Mais cette abolition de grand I, cette abolition de la fiction chrétienne qui traitait le manque dans l'Autre, qui refoulait la jouissance du sujet, qui donnait une identité à ces sujets, les formait, les éduquait, ce grand I a été rejeté, et est venu à sa place le S2 du savoir, le S2 du discours de la science, du discours du capitalisme. Ce qui s'est mis à la place, c'est le savoir effectif de la science, détaché des références métaphysiques, et se voulant purement opératoire.

Mais quelle morale se déduit de S2 ? La science n'énonce aucun précepte moral.

Quand « Dieu est mort », quand advient le nihilisme, advient en même temps le cynisme, càd une jouissance « à soi », « pour soi » sans référence aux idéaux de l'Autre. Pourquoi sans référence aux idéaux de l'Autre ? - parce que ceux-ci ont été abolis dans le même mouvement où S2 s'est substitué à S1, la science à la religion.

Notre modernité peut se définir par une nouvelle écriture entre ces termes, entre ces nouveaux termes, qui se passent du grand I d'ancien régime.

Si le sujet se soutenait d'une invention qui passait par l'invention (chrétienne) du Nom-du-père (N'oublions pas : « Au Nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit »), càd d'une organisation signifiante qui traitait à la fois le manque dans l'Autre, la jouissance du sujet et son identité, il se trouve que le discours du capitalisme, du fait qu'il destitue cet Un organisateur, impose ceci [ S2-> (a) ] qui ne permet plus une stabilisation. Le discours du capitalisme dit qu'il faut produire plus, et consommer plus.

Le discours de la science sectionne le lien d'écriture entre

    I
S/        A/
    (a)

Cette abolition du S1, nous pouvons en voir les effets :
-    au niveau théologique, c'est la fin de l'exclusivité de la religion catholique : l'Eglise sera subordonnée à l'Etat ;
- au niveau politique, c'est la fin de la Monarchie absolue au profit du gouvernement parlementaire, lui-même subordonné aux rapports d'administration,
-    au niveau du droit civil, c'est la fin de toute relation dissymétrique : abolition de la puissance paternelle, puissance maritale, de la distinction entre enfant légitime et bâtard, etc.,
- et c'est surtout l'avènement de la puissance des techniciens, des experts, des rapports de commission d'administration qui sont vraiment ceux qui dictent aux politiques élus la décision politique, càd technique, à prendre.

Et propose une autre écriture :
    (a)
S/        A/
    S2


Je pense qu'un sujet ne peut vivre sans points d'appui qu'il trouve dans le symbolique. Ca le stabilise. Ca met en forme le manque dans l'Autre. Ca traite sa jouissance.

Or, le discours du capitalisme, qui est le discours contemporain, rejette tout S1 comme point d'appui.

Il y a comme une antinomie entre le sujet qui invente un point d'appui qui lie son manque, la manque dans l'Autre et sa jouissance, et ce que lui dicte le discours contemporain, qui lui intime de rejeter tout ça, et de jouir.

Le sujet a besoin d'un point d'appui, d'un S1. Et par là, il est d'ancien régime. Mais il vit dans le discours du capitalisme.

C'est cette déhiscence, entre cet appui d'ancien régime et le discours du capitalisme, qui fait son malaise.

Jean-Claude Encalado
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commentaires

Jean-Marie Demarque 29/03/2009 04:36

Bonjour,J'ai lu votre article avec beaucoup d'intérêt, d'autant qu'il rejoint le coeur d'un de mes questionnements actuels, autour d'une redécouverte de Nietszche et d'un article de Freud paru en 1907 et ayant pour sujet "Actes Obsédants et Exercices Religieux".Je serais très heureux que vous me permettiez de publier votre article (sous votre nom, bien sûr) sur mon blog et sur son double "belge" à l'adresse http://www.psyapp.skynet.blogs.Vous remerciant d'avance, je vous adresse mes meilleures salutations.Jean-Marie DemarquepsychothérapeuteACF/ Section clinique de Bruxelles

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