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8 septembre 2006 5 08 /09 /septembre /2006 23:05
Les femmes écrivent l’amour
Amour et sexualité dans la littérature féminine contemporaine

                                                                               Marie-Françoise De Munck




Qu’en est-il de l’amour aujourd’hui ? L’expérience de l’amour a-t-elle changé ?
Dans cette époque où l’Autre n’existe pas, comment les femmes parlent-elles, écrivent-elles sur l’amour ?

Après la pilule, le féminisme, la pression égalitaire, le déclin de l’autorité paternelle, la tendance à l’uni-sexe, bien des choses ont changé dans les relations entre hommes et femmes. Aujourd’hui, les couples se font et se défont, de nouvelles figures de la famille apparaissent… Qu’en est-il de l’écriture sur l’amour dans ce contexte bouleversé ?

Plus précisément, je voudrais centrer mon propos sur la question de la position féminine telle que Lacan en parle dans le séminaire XX . Dans ce séminaire, Lacan identifie la position féminine à l’expérience de certains mystiques. Y a-t-il encore des mystiques aujourd’hui ? Où peut-on retrouver aujourd’hui des évocations de cette position féminine dans une société où l’on tente d’annuler la différence des sexes ? Cette position spécifique se retrouve-t-elle ?
Voilà le fil qui guidera notre abord de la littérature féminine contemporaine traitant de l’amour et de la sexualité.


La question de la position féminine dans le séminaire Encore

Dans ce séminaire de l’année 1972-1973 de son enseignement, Lacan a ré-ouvert dans le champ de la psychanalyse, la question de la sexualité féminine en y apportant une lecture nouvelle et audacieuse.
Pour Freud lui-même, la sexualité féminine était resté un mystère jusqu’à la fin de sa vie. Il en parlait en évoquant le continent noir de la féminité. Dans son écrit sur la question de la fin de l’analyse , il souligne la butée que constitue la féminité pour chacun des deux sexes avec côté homme, l’angoisse de castration et côté femme l’envie du pénis. D’un côté comme de l’autre donc, la question de la féminité reste un problème et une source d’angoisse. La fin de l’Oedipe, avec l’intervention du père, ne parvient pas à résoudre toute la question du désir féminin et la fin de l’analyse se heurte à ce qui reste, selon l’expression freudienne, le roc de la castration. Freud a eu l’humilité de le reconnaître.

Lacan, en fidèle lecteur de Freud et éminent clinicien, a toujours été soucieux de cette difficulté particulière. Il a relu le complexe d’Oedipe en en dégageant la structure par la métaphore paternelle. Dans la métaphore paternelle, le Nom-du-père introduit la signification phallique en réponse à l’énigme du désir et de la différence des sexes.
Dans le séminaire XX,  il avancera du neuf sur cette question en soulignant que les femmes ne sont « pas-toute » soumises à la loi phallique, quelque chose y échappe. Toutes y sont soumises, mais pas complètement.
Voilà comment il apporte une ouverture nouvelle sur cette énigme.

De cette position typiquement féminine, Lacan nous offre quelques coordonnées.

« Du côté de La (barré) femme, c’est d’autre chose que de l’objet a qu’il s’agit dans ce qui vient à suppléer à ce rapport sexuel qui n’est pas » p.59

Sans entrer dans le détail des avancées lacaniennes, disons qu’ici, Lacan distingue la position féminine de ce qui est en jeu essentiellement dans la sexualité masculine en tant qu’elle est orientée par l’objet a, objet du fantasme pervers au fondement de ce qui mobilise le désir masculin.
Cet objet vient, côté homme,  voiler l’absence de rapport entre les sexes.
Il n’y a pas de rapport sexuel, martèle J. Lacan. C’est-à-dire non pas qu’il n’y ait pas de relation sexuelle à l’occasion, mais ces rencontres ne font pas un rapport au sens quasi mathématique du terme (1/1) ou au sens instinctuel comme cela se produit chez les animaux. Pour les humains, la rencontre sexuelle n’a aucune évidence et doit être médiatisée par le fantasme de chacun des partenaires. Côté homme donc, ce fantasme est construit autour de l’objet a. Pour les femmes aussi, mais quelque chose d’autre intervient dans la médiation de son rapport aux hommes. Il n’y a pas de complémentarité, pas d’harmonie dans les rapports homme-femme mais des arrangements, des bricolages à travers les fantasmes de chacun.

… « d’être pas-toute, elle a, par rapport à ce que  désigne de jouissance la fonction phallique, une jouissance supplémentaire. Si j’avais dit complémentaire, où en serions-nous ! On retomberait dans le tout. » p.68

C’est du côté de la jouissance que se distingue la sexualité féminine. Cette jouissance excède ce qui est représentable par la fonction du phallus. Côté femme, il y a une jouissance supplémentaire, en plus.
Il y a une dissymétrie entre les jouissances qui ne permet pas d’inscrire la rencontre sexuelle sous le régime de la jouissance phallique et qui est, elle aussi, à l’origine de ce non-rapport entre les sexes.

« Ce n’est pas parce qu’elle est pas-toute dans la fonction phallique qu’elle y est pas du tout. Elle y est pas pas du tout. Elle y est à plein. Mais il y a quelque chose en plus.
Cet en plus, gardez-vous d’en prendre trop vite les échos.
 Il y a une jouissance du corps qui est, si je puis m’exprimer ainsi, au-delà du phallus.
Il y a une jouissance à elle dont peut-être elle-même ne sait rien, sinon qu’elle l’éprouve – ça, elle le sait. Elle le sait, bien sûr, quand ça arrive. Ca ne leur arrive pas à toutes. » p.69

Voilà encore quelque chose d’énigmatique : il s’agit d’une jouissance du corps, qui peut être reconnue quand elle se produit mais elle ne se produit pas pour toutes les femmes. Lorsqu’elle y a affaire, elle n’en sait rien, elle ne peut rien en dire. Plus d’une fois, Lacan est revenu sur ce silence fait par les femmes, par les psychanalystes elles-mêmes, sur l’énigme de leur propre sexualité.
Mais ici, il avance que ce silence s’explique parce que, de structure, cette jouissance échappe à ce qui s’en représente à travers la signification phallique.
De cette jouissance, les femmes elles-mêmes ne savent rien.

Il y a pourtant une piste.

« Il y a tout de même un petit pont quand vous lisez certaines personnes sérieuses, comme par hasard des femmes. Par exemple, Hadewijch d’Anvers, une Béguine, ce qu’on appelle tout gentiment une mystique.

La mystique…, c’est quelque chose de sérieux, sur quoi nous renseignent quelques personnes, et le plus souvent des femmes, ou bien des gens doués comme St Jean de la Croix… parce qu’on n’est pas forcé quand on est mâle, de se mettre du côté homme de la sexuation. On peut aussi se mettre du côté du pas-tout. Il y a des hommes qui sont aussi bien que les femmes… Ca arrive, malgré ce qui les encombre au titre de phallus, qu’ils éprouvent qu’il doit y avoir  une jouissance qui soit au-delà. C’est ça qu’on appelle des mystiques.

Et de quoi jouissent les mystiques ? Leur témoignage essentiel est de dire qu’ils l’éprouvent mais qu’ils n’en savent rien. » p.70.

Non seulement, cette jouissance « féminine » n’est pas éprouvée par toutes les femmes, mais exceptionnellement, les hommes aussi peuvent y avoir accès. Ceux qui en témoignent sont ceux qu’on appelle les mystiques. Par là, il apparaît qu’il s’agit d’une jouissance « sexuée », qui n’est pas nécessairement liée au rapport sexuel comme tel mais qui n’est pas sans lien avec l’émergence du signifiant de l’Autre.

Reprenons les caractéristiques de ce qui apparaît comme une jouissance proprement « féminine » :
- elle est supplémentaire par rapport à la jouissance phallique, masculine
- c’est une jouissance du corps
- elle est traduite par les mystiques comme une expérience d’extase, de ravissement où le sujet est « hors-de-soi »
- elle se caractérise par quelque chose d’illimité, une absence de limite.
« Une jouissance folle, énigmatique », dira encore Lacan. p. 131.
- à travers la mystique, cette jouissance n’apparaît pas sans lien avec Dieu, soit la question ultime des fondements de l’ex-istence de l’Autre ou de son inexistence.
Il y a deux jouissances. C’est aussi ce que développent Eric Laurent et JA Miller dans leur séminaire de 1997, L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’ éthique. Côté femme, il y a un principe d’illimitation, d’infini, d’incomplétude. Côté homme règne le principe de limitation, de finitude comme de totalité.


Les mystiques, aujourd’hui, ne courent pas les rues ! C’est le moins qu’on puisse dire. Parmi les jeunes, il y en a même qui n’en ont jamais entendu parler. Alors, peut-on trouver des traces de ce même type de témoignage dans la littérature féminine d’aujourd’hui ? Où sont les mystiques ?

A la lecture de Mireille Sorgue , j’avais pu déjà faire un repérage de cette position féminine particulière en tant que présente dans sa correspondance amoureuse et dans ses textes poétiques.  Je voudrais aujourd’hui aborder d’autres auteurs.

Amour et sexualité dans la littérature féminine contemporaine.

Le projet est trop vaste. Je ne peux proposer qu’un parcours très partiel, à travers quelques livres qui me sont tombés sous la main.
Dans un premier temps, pour opérer une sorte de classification autour de mon propos, je rangerais mes lectures selon trois ensembles : les romans d’amour « classiques », le discours amoureux contemporain, la littérature érotique.

1) Les romans d’amour « classiques »

J’appelle roman d’amour classique celui où le propos principal est la relation amoureuse comme telle avec le déploiement des sentiments. Le sujet y est dominé par la passion amoureuse et consent aux conséquences de sa passion. Le sujet est pris dans ce discours sans véritable recul. La dimension de ravissement est présente dans la passion même.
J’y rangerais :

Suzanne Lilar, « Le divertissement portugais », 1960.
                        « La confession anonyme », 1980.
Madeleine Bourdouxhe, « La femme de Gilles », 1985.
Mireille Sorgue, « L’amant » et « Lettres à l’amant 1 et 2 », 1985.
Jacqueline Harpman, « La plage d’Ostende »,  1991.

2) Le discours amoureux contemporain

La tonalité du discours amoureux contemporain se caractérise par une sorte de distance prise par rapport à la passion. Il y règne un ton d’humour, d’ironie, voire de désenchantement. Le sujet ne veut pas se faire la dupe de ses sentiments. Quelles que soient les épreuves, elles sont relatées dans une forme de légèreté volontaire, d’autodérision.
Qu’il s’agisse de fiction ou d’autobiographie, cet abord de la relation amoureuse s’accompagne souvent d’un éclairage sur les conditions de l’amour et du choix amoureux, c’est-à-dire sur la façon dont la rencontre amoureuse porte les traces de l’histoire affective et familiale de la femme amoureuse. On y sent l’influence du discours psychanalytique tel qu’il imbibe les mentalités.
L’histoire de la relation amoureuse comme telle s’accompagne d’une distanciation sous forme d’analyse, de commentaires sur l’amour même, d’une réflexion sur les conditions de l’amour, sur ses ravages. Des auteurs très populaires aujourd’hui comme Pascal Dujardin ou Amélie Nothomb excellent dans ce genre où l’ironie est dominante.
Parmi les ouvrages que j’ai lus, j’y rangerais :

Raphaëlle Billetdoux, « Mes nuits sont plus belles que vos jours », 1985.
Camille Laurens, « Dans ces bras-là », 2000.
Alice Ferney, « La conversation amoureuse », 2000.
Véronique Ovaldé, « Les hommes en général me plaisent beaucoup », 2003.
Natacha Michel, « Laissez tomber l’infini, il revient par la fenêtre », 2003.

3) La littérature « érotique »

Il est impossible de ne pas faire une place à cette littérature féminine qui met en avant la volonté d’écrire ouvertement, librement, crûment parfois, sur la sexualité. Ainsi :

Alina Reyes, « Lilith », 2000.
Catherine Breillat, « L’homme facile », 1967 et « Pornocratie », 2001.
Catherine Millet, « La vie sexuelle de Catherine M. », 2001.
Françoise Rey, « Vers les hommes », 2005.

Dans cette mise en évidence du registre de la sexualité, peut-on apprendre quelque chose de ce qui serait l’actualisation de la position féminine telle que Lacan en parle ?

Le moment est venu d’aborder plus particulièrement quelques uns de ces auteurs.

Catherine Breillat « Pornocratie »

Son premier roman, « L’homme facile » , de 1967 est un texte curieux, tissé dans la métonymie de la langue. Il s’agit d’une rencontre mais il n’y a pas de dimension affective, sentimentale. La sexualité y est très présente, portée par la métonymie sexuelle du langage.
« Il est temps de coucher… Elle a aussi envie de lui, une envie très simple, décontractée qui ne la fait pas ramper à ses couilles : c’est une amante de haut viol, qui sait conserver ses distances avec ceux qui ne sont que les objets de son plaisir et du leur. » p. 49.
On y trouve déjà une image obsédante du sexe féminin, qui est susceptible de se trouver partout sur le corps de la femme. Le sexe féminin est présent comme une blessure obscène du corps et une menace pour l’homme. Le ton du récit est alerte et désabusé. Elle ne vise pas à délivrer un quelconque message.

En 2001, C. Breillat publie un autre récit, « Pornocratie », dont elle tirera un film « Anatomie de l’enfer ».
L’écriture en est très différente. On ne retrouve pas la même dérive métonymique du langage ni la même légèreté. Elle est dans une perspective beaucoup plus consistante voire militante.
Inspiré par le livre de M. Duras, « La maladie de la mort » , il s’agit du même type de huis clos, avec un contrat liant un homme et une femme dans une sorte de situation expérimentale. Si dans le scénario de M. Duras un homosexuel  paie une femme pour se donner l’occasion d’approcher une femme et un corps féminin,  dans le scénario de C. Breillat c’est une femme qui paie un homosexuel pour qu’il s’enferme dans une chambre avec elle et qu’il la regarde là où elle n’est pas regardable.
C. Breillat part de la difficulté d’être une femme, d’assumer sa féminité. Elle attend de l’homme qu’il lui dise ce qu’elle est. On pourrait dire que c’est la demande féminine par excellence. Mais c’est au fond une fausse demande, car il s’agit plutôt pour elle de dénoncer le recul du personnage masculin devant cette demande. Elle dénonce l’attitude masculine répressive, obscurantiste. Elle dénonce particulièrement l’obscurantisme que la religion, l’intégrisme religieux fait peser sur le sexe féminin.
C’est donc moins une demande adressée à un homme qu’une révélation qu’elle veut produire de la vérité de son être et de sa jouissance Autre.
Cette mise à nu de la question féminine fait que le récit, et plus encore le film, se tiennent sur un fil entre obscénité et mythe. Les critiques oscilleront entre les deux approches. L’objectif de C. Breillat est pourtant que cette exposition du sexe féminin soit digne de « L’origine du monde » de Courbet.

L’entreprise de C. Breillat la mène à une double issue. L’une du côté de la croyance, l’autre du côté du langage, de l’écriture.

1) La croyance

Si pour elle, la femme est la maladie de l’homme (p.64), elle est aussi son salut.
On pourrait dire que cela résonne avec la formule de Lacan : une femme est pour un homme un symptôme. Il s’agit d’y croire (en son symptôme) et cette croyance s’établit sur le fond de l’absence de rapport sexuel.
Mais pour C. Breillat, il s’agit davantage de croire en La Femme qu’en une femme-symptôme.
« Les femmes sont ouvertes à tout vent. C’est cela que les hommes supportent mal… Ils ont peur qu’elles ne leur appartiennent pas. Ils ne croient pas en la liberté essentielle. Ils brandissent leurs cadenas, leurs serrures, leurs ceintures et leurs préceptes de chasteté, leur morale obtuse car ils ont besoin toujours de se rassurer.
Pourtant, ils le savent, il ne faut jamais demander de preuve, car alors, il n’y a pas de validité de l’amour.
Il faut croire.
Les femmes sont à l’image de Dieu.
Croire ce qui est promis sans exiger de le posséder. »

Il y a chez C. Breillat, une idéalisation absolue de la position féminine et de sa jouissance qui serait par exemple, davantage du côté de la vie . Elle se fait l’initiatrice d’une jouissance féminine censée sauver l’homme de son aliénation. Par exemple ceci :
« Accepte ta dissolution, ce que tu appelles faiblesse, ne le crains plus, car tu accéderas à la Légèreté. Dans cette Légèreté, comme moi, tu auras le corps et le cœur aérien, très éloigné de la touffeur séminale des sexes qui en ont pourtant été le répugnant et obligatoire passage. »

Elle prend à la lettre et met des majuscules à ce qui n’est qu’évoqué prudemment dans l’expérience des mystiques ; elle étale sans détours ce dont les mystiques ne témoignent qu’avec difficulté et précaution. Elle s’avance dans cette expérience d’une jouissance Autre avec une conviction militante, animée de l’idée de pouvoir la partager. Dans cet extrait, apparaît aussi ce qui reste dans son approche une dichotomie profonde du corps et de l’esprit, avec une dévalorisation, une répugnance affichée pour la dimension sexuelle. Or, dans l’expérience amoureuse mystique, cette dichotomie elle-même est dépassée et confondue.

La mise en scène de la sexualité des corps dans ses œuvres apparaît comme une dénonciation du « machisme », du phallocentrisme, pour mieux s’en affranchir. Elle demande à être crue sur sa féminité, sa vérité est Autre et « toute ».

2) Le langage

« La sexualité, c’est du langage où la chair passe à l’abstraction », énonce C. Breillat dans une interview .
Ou encore « (Ayant atteint une jouissance de femme)… la pornographie leur apparut alors comme le Verbe (l’écriture) de la femme révélée…
Avait-il compris la vulve comme un hiéroglyphe apparu qui signifiait Eternité à celui qui le regardant était baigné de son sens ? » p.121

C. Breillat se fait théoricienne de sa propre solution qui lui permet de supporter l’insoutenable réel de la différence des sexes par le mythe de La Femme salvatrice et de l’Amour.

Dans l’interview qu’elle a accordé à Jérôme Clément , elle soutient que la vie est un mythe, que l’aspiration humaine est immatérielle. « L’expression «transport amoureux » veut dire que, du physique, on va au mental, et qu’il y a une transfiguration de la relation sexuelle qui est le transport amoureux ». Sur ces métaphores prises à la lettre, C. Breillat forge l’idéal de l’amour et de la féminité qu’elle revendique et pour lequel elle milite à travers son œuvre écrite et cinématographique. Elle ne témoigne pas, dans ce dialogue, d’une histoire d’amour personnelle mais plutôt de sa quête de l’homme idéal à travers des passions amoureuses éphémères.

S’agit-il dans ce cas de la position féminine telle que Lacan nous l’évoque ?
La jouissance supplémentaire évoquée par Lacan, suppose au préalable un passage par la jouissance phallique, elle ne l’exclut pas. Elle est supplémentaire à la jouissance phallique. Dans la position de C. Breillat, la jouissance féminine apparaît bien plus comme une alternative à la signification phallique, à un réel épouvantable du côté de la différence sexuelle. La constante opposition qu’elle fait entre les hommes et les femmes, la situe davantage dans le registre des oppositions duelles plutôt que dans les paradoxes rencontrés par les mystiques. Son souci de bien dire et sa mise en forme artistique de cette question radicale, avec tous ses effets de vérité, en font une artiste qui nous introduit au cœur de la formulation difficile de l’identification de nos jouissances.

Alice Ferney « La conversation amoureuse »

Avec « La conversation amoureuse », Alice Ferney nous plonge dans le discours intérieur qui accompagne une rencontre, tant du côté masculin que féminin. Tout le livre est consacré aux sentiments intérieurs et à la divergence des désirs masculins et féminins.

Il s’agit essentiellement d’une rencontre entre deux personnes mariées, mais d’autres personnages gravitent autour d’eux apparaissant en écho ou en alternative à leur propre cheminement.

Il y aurait beaucoup à dire de ce récit quant à la justesse dans l’observation des différentes appréhensions de la rencontre et de la relation entre les sexes.
Pour nous en tenir à notre point de vue, en quoi ce récit peut-il rendre compte de la spécificité d’une position féminine ?

C’est donc une relation adultère, vouée à la clandestinité et normalement passagère. Mais on voit comment, de son côté à elle (Pauline),  il y a un appel, un appétit, une demande à ce que cette relation ne cesse pas. De son côté à lui (Gilles), par contre, on sent qu’il y a un recul, que cela pourrait cesser, mais il ne se désiste pas complètement face à sa demande. Leur relation ne finit pas.
Ce côté infini, cette aspiration, on sent qu’ils viennent d’elle. Du côté du sentiment, il y a une demande insatiable. Mais cette aspiration à l’infini apparaît également dans ce qui se joue au cœur de la relation sexuelle.
« Elle se laissait envahir comme une terre ouverte à la mer… Elle se désunissait… Elle s’éloignait de lui. Alors elle disparut. La personne qu’elle était disparut… Son visage ne fut plus qu’un naufrage, la bouleversante tombée d’un masque » p.400
Cette dimension de « ravage », propre à la passion féminine, n’est pas, sous la plume d’A. Ferney, sans être perçue par son partenaire.
« L’étreinte révélait la différence entre eux… Elle ne se lèverait pas intacte, comme lui le serait par exemple, inexplicablement. » p.402
Là où, facilement, l’amant s’éloigne et se détache, s’ouvre du côté féminin,  la douleur de la séparation, l’insatiable appel à la présence. Cette différence est ce qui va marquer l’issue de leur relation jusqu’à l’épilogue intitulé S’il n’y a pas de fin.

Ici, la dimension « supplémentaire » propre à la jouissance féminine apparaît dans la juxtaposition de deux histoires d’amour dans la vie de Pauline.
«Il (Gilles) n’était rien pour elle. Il était tout pour elle. Car il était ce qui dans sa vie ressemblait à l’extrémité de l’amour. L’amour désespéré, l’amour abandonné. Elle n’avait pas pu aimer son mari de cette manière, tout bonnement parce qu’elle l’avait tenu auprès d’elle ! C’était un amour qui mûrissait sans perdre son objet. Mais, aimer dans l’absence et le dépouillement, … c’était un autre comble de l’amour. » p.448.

Cette attente et ce désir qui ne cessent pas, la renvoie à la solitude, à l’inconsistance de l’Autre.
« Elle avait tout construit seule. N’avait-elle pas été tout simplement une qui aime un fantôme ? Ne tenait-elle pas au sentiment qu’elle avait conçu pour lui bien plus qu’à lui-même ? Ces questions n’avaient pas de réponse. Elle croyait l’aimer. Et peu importait si cela n’avait été qu’une façon de ne pas trahir la félicité du commencement. » p.471
Ainsi, quelque chose de la jouissance est à l’origine du sentiment amoureux lui-même qui fait exister l’Autre dans la croyance. L’amour apparaît comme une fiction propre à faire exister un Autre, un homme ou un Dieu même.
N’est-ce pas ainsi que nous pouvons entendre cette assertion de Lacan : Et pourquoi ne pas interpréter une face de l’Autre, la face Dieu, comme supportée par la jouissance féminine ? (Encore, p. 71).

La lecture ici proposée de l’ouvrage d’Alice Ferney rejoint-elle les préoccupations et la visée de son auteur ?
Que nous apprend l’interview qu’elle accorde à Jérôme Clément  sur ce thème de l’amour ?

Elle ne prétend pas à un roman biographique mais à un développement intellectuel, un travail déployé à partir des émotions, des sensations.
Elle a commencé ce livre par réaction à toute une littérature du désenchantement amoureux et pour s’y préparer,  pendant trois ans, elle n’a lu que sur ce thème de l’amour.
Nous ne serons pas surpris d’entendre de sa bouche que ce qui l’intéresse dans la relation amoureuse, c’est ce qui ne cesse pas. Il lui est difficile de concevoir, dit-elle, la fin d’un amour. Cette notion du temps infini n’est pas sans lien avec la religion : dans toutes les religions, il y a une notion d’infini du temps de l’amour. C’est aussi, à son avis, ce qui caractérise le rêve d’amour féminin. « Il me semble qu’une femme masculine rechercherait peut-être des rencontres, un éblouissement sexuel, puis une rupture. Mais une femme féminine ne recherche pas cela, je n’en ai pas le sentiment. »

Alice Ferney, par la rigueur de son travail d’écriture, plus que par le témoignage d’une expérience personnelle, déploie magnifiquement dans « La conversation amoureuse », ce qui peut faire la spécificité d’une position féminine dans l’amour. Nous y retrouvons, distillés à petites touches, et sans revendication militante, les traits que Lacan a pu isoler comme caractérisant la jouissance féminine supplémentaire avec sa notion d’infini venant répondre à l’inexistence de l’Autre.

Ce qui se dégage du roman d’A. Ferney, à travers la construction d’un amour parallèle, clandestin, infini, sur fond d’absence relative, est aussi ce qui apparaît plus radicalement encore dans le roman de Natacha Michel au titre évocateur, « Laissez tomber l’infini, il revient par la fenêtre ».

Natacha Michel « Laissez tomber l’infini, il revient par la fenêtre »

Tout le roman de Natacha Michel consiste dans le récit d’une rencontre amoureuse mais qui n’a pas connu de réalisation, ni d’aveu, ni de réciprocité.
Cette situation fait valoir d’autant plus la dimension de fiction qui accompagne l’élaboration de l’amour du côté de la narratrice.
Elle joue d’ailleurs, dans le récit même, avec cette part de fiction dans laquelle elle entraîne le lecteur, lui laissant croire par instant qu’elle a vécu avec l’homme aimé et révélant en bout de course qu’il n’en est rien. (p.80-81)
Elle est de celle que l’amour met au travail de l’écriture, comme Mireille Sorgue. L’une comme l’autre sont soutenues dans leur vocation d’écrivain par leur partenaire respectif.

Dans la Lettre mensuelle , Laure Naveau a commenté ce texte sous le titre « Un devenir-femme ». Elle en souligne la légèreté et la vivacité de style, l’épilogue en forme de Witz. « On est porté, emporté par cette ode à l’amour même, dénué de réciprocité. Car une sorte de credo s’affirme et s’affine au fil des mots : Il n’y a d’amour vrai, hors de tout narcissisme, que dans celui qui n’appelle pas de réponse, comme une pure supposition, au bout de laquelle une œuvre a pu s’écrire. »

L’écriture de Natacha Michel est vive, incisive, sur un ton d’humour et d’autodérision qui n’évacue pas la gravité du propos.
La rencontre amoureuse est relatée en quelques lignes inoubliables. Cette première rencontre s’effectue dans un véritable éblouissement, ravissement.
« En une seconde, je compris tout : que l’amour me ravage, que le moindre accroc emporte toute la pièce, que je ne puis attendre, que posséder est un supplice qui précède le suivant, celui de la dépossession, qu’il n’y a pas d’autre félicité ».
Toute l’expérience amoureuse se condense dans le temps de la rencontre et va se déployer unilatéralement, avec l’énigme constante portant sur le désir de son partenaire. Cet homme plus âgé qu’elle, s’intéresse à elle et le lui manifeste, sans mettre en jeu son désir d’homme.

La question du nouage entre amour et sexualité, s’il était sensible dans le récit d’A. Ferney, reste ici plus énigmatique. Amoureuse de celui qu’elle nomme « l’homme aimé », elle a une aventure avec un autre garçon de son âge. Il se produit comme un reflet ébloui de l’un à l’autre, mais « sans rapport », dit-elle. Un « sans rapport » qui heurte une conception spontanée et habituelle où tout est dans tout et où il s’agit de « trouver l’unité de sa vie ». C’était l’énigme de l’amour qui me confondait, laquelle singularisait si fortement les êtres qu’ils en perdaient le dénominateur commun. p.68.

S’il ne se réalise pas, ne se concrétise pas dans la rencontre sexuelle, le sentiment de l’infini marque cependant l’histoire de cet amour. Rien n’a jamais eu lieu, mais le mouvement qui l’a emportée dans cette rencontre persiste et résonne dans l’ensemble de sa vie.

« Entre l’homme aimé et moi, rien n’a jamais eu lieu. Maintenant, m’a-t-il aimée ? Impossible d’en décider, comme sans doute c’est le cas de tout amour, ce qui fait non pas qu’on en doute toujours mais qu’on en vit toujours. Pourtant, grâce à cette passion, j’ai réussi ma vie. Il n’y a que le signe de l’infini, qui, écrit à l’envers, reste le même » p.81

« Mon amour n’a pas cessé ni diminué, il est resté intact. Parce qu’il n’a pas connu ce développement qui apaise et , dit-on, détruit ? » p.82

« Ce sont mes projets qui se sont réalisés, pas mon rêve. J’ai été sauvée et j’ai été perdue. Mon amour a été perdu. Je n’ai connu d’infini que celui du projet. Oui mais, écrit à l’envers, l’infini reste le même. » p.83

Parce qu’il est véritablement réponse à l’énigme du désir de l’Autre et de son inconsistance, le sentiment amoureux féminin s’infinitise et s’affranchit du support de l’objet. Il survit en l’absence même de présence et de réciprocité. C’est le point paradoxal où, prenant appui sur une mise en jeu de l’objet dans la rencontre, le désir féminin s’en détache à la rencontre du vide perçu dans l’Autre. Sans ce support de l’objet, ou avec ce nouveau support inconsistant, le sentiment amoureux se déploie avec à l’horizon la question, toujours présente, de savoir à qui, ou à quoi, il s’adresse. Comme si alors, le désir amoureux se déployait au-delà de ce qui le cause.
Pour Natacha Michel, il s’en produit une œuvre écrite qui est le déploiement même de cette problématique.

Si ce témoignage de Natacha Michel repose essentiellement sur un amour excluant la dimension sexuelle, avec Catherine Millet, nous aurons le témoignage d’une position féminine radicalement inverse où la dimension de la sexualité est à l’avant-plan.

Catherine Millet « La vie sexuelle de Catherine M. »

Voilà un récit pas comme les autres, détonnant, et qui a fait scandale au moment de sa publication. Lacan se plaignait de ce que les femmes ne parlaient pas de leur sexualité. En voilà une qui s’est mis en tête d’en parler et de l’écrire. Je pense qu’il aurait su utiliser ce témoignage et l’apprécier.

Critique d’art reconnu, directrice de la revue Art Press, auteur d’essais sur l’art contemporain, Catherine Millet a entrepris de raconter sa vie sexuelle à visage découvert. Elle le fait sur un ton neutre, descriptif, dans une écriture claire et précise, une approche qui est celle avec laquelle elle aborde aussi, professionnellement, les œuvres d’art. Dans sa démarche, elle a le souci du mot juste, qu’elle compare au processus de l’analyse (p.V). Elle applique sa faculté d’observation et d’analyse sur la matière la plus aveuglante qu’est le sexe. Sa visée est avant tout de produire un témoignage, un texte destiné à établir une vérité, non pas généralisable à l’ensemble des femmes, mais la vérité de son être singulier.
Ce n’est pas un récit biographique linéaire mais des autoportraits à différents moments de sa vie, où les faits de la réalité et les faits imaginaires, les fantasmes, s’entremêlent (mais elle indique toujours la part de chacun). Il est organisé autour de thèmes : le nombre, l’espace, l’espace replié, détails, qui sont autant de modalités de son rapport aux hommes et de sa jouissance.

Dans cette vie sexuelle peu ordinaire, les scènes sexuelles se succèdent. Elle s’offre facilement, à plusieurs hommes successivement dans des rencontres organisées, ou ce qu’on appelle des partouzes. Il semble y avoir pour elle une déconnexion radicale entre cette pratique de la sexualité et l’amour.

Le premier chapitre du livre, « le nombre », fait résonner cette grande disponibilité. C. Millet n’est pas sans l’articuler à un fantasme infantile.
« Les fantasmes de ma petite enfance m’ont rendue disponible pour une grande diversité d’expériences. Sans honte par rapport à ces fantaisies érotiques, au contraire, toujours renouvelées et enrichies, elles ont constitué l’appui pour la réalisation de pratiques que d’autres trouvent extravagantes. » p.37
Ce qui en constitue une des clés,  c’est un fantasme de soumission, de passivité où elle s’en remet au bon vouloir de l’Autre. Un fantasme qu’elle situe elle-même dans le fil de la croyance en Dieu (elle voulait devenir missionnaire) « Il est bien possible que cette croyance m’ait quittée quand j’ai commencé à avoir des rapports sexuels. Donc, sans plus de mission à accomplir, vacante, je me suis trouvée être une femme plutôt passive, n’ayant pas d’objectif à atteindre, sinon ceux que les autres m’ont donnés » p.32.
Il y a de sa part une façon de s’en remettre à l’Autre, à ses partenaires qui lui évite de se poser la question du désir. « Cela m’allait bien qu’un homme me soit présenté par un autre homme. Je m’en remettais aux relations des uns et des autres plutôt que d’avoir à m’interroger sur mes désirs et les moyens de les assouvir.. J’évoluais dans le confort d’une sorte de complicité familiale…
dans une sorte de continuum,un espace où il n’y a plus de frontière entre les corps, et où ne se pose plus la question : qu’est-ce qu’il veut de moi ? qu’est-ce que je veux ? » p.127
Cette pratique de la sexualité qui évite les jeux de séduction, apparaît comme une solution aux difficultés de la rencontre.

Si Catherine Breillat, à travers l’exhibition de sa féminité, veut délivrer un message aux hommes, éduquer les hommes, leur apporter le salut, ce n’est pas du tout le propos de C. Millet. Elle se fait plutôt l’apôtre de la liberté individuelle sans que n’apparaisse de croyance dans le rapport sexuel. Le non-rapport sexuel est davantage au centre de sa démarche, comme il est sensible dans l’art contemporain.

Dans le chapitre intitulé « l’espace », résonne ce qui est également une question de l’architecture contemporaine : explorer les dimensions de l’espace dépassant celles de la représentation habituelle. L’art contemporain en effet, interroge nos représentations spatiales par des recherches sur l’ étendue, sur les surfaces et les objets topologiques qui modèlent des espaces complexes.
Pourquoi parler d’espace en matière de sexualité ?

C. Millet elle-même n’est pas sans opérer un rapprochement entre son intérêt professionnel et une sensibilité particulière à l’espace, comme si les relations sexuelles ouvraient pour elle un autre mode de rapport au monde. Ainsi, elle nous fait part de sa préférence pour avoir des relations sexuelles dans un cadre naturel (et non dans l’espace confiné d’une chambre), en mettant l’accent sur la perspective illimitée qui en découle.
« L’illusion est là que la jouissance est à l’échelle de cette étendue, dilatée à l’infini… avec Dieu pour seul témoin » p.120. Il en va de même de son goût pour l’obscurité qui « permet d’élargir à l’infini un espace dont les yeux ne perçoivent pas les limites… J’aimerais le noir total à cause du plaisir que je trouverais à me laisser engloutir dans une nappe indifférenciée de chair » p.103. « Je me demande si les hommes des bosquets et des parkings, de par leur nombre et leur statut d’ombres, ne sont pas faits de la même étoffe que l’espace » p.121.
Catherine Millet témoigne d’une passion pour cette jouissance où comme sujet, elle se perd dans un monde sans frontière, indifférencié.

Dans le chapitre suivant, « l’espace replié », son témoignage sera plus proche encore de certains témoignages des mystiques. Nous assistons ici au renversement possible de cette notion d’espace à son envers le plus extrême de confinement.
« Lorsqu’il me prend de retourner mon aspiration aux vastes horizons, je m’expédie volontiers, par l’imagination dans un local à poubelles » p.158 ; « Baiser au-delà de toute répugnance n’était pas que se ravaler, c’était dans le renversement de ce mouvement, s’élever au-dessus des préjugés » p.161.
Son expérience ici ressemble aux épreuves que pouvaient s’infliger religieux et religieuses dans leur quête mystique afin de participer à une jouissance supérieure. Dans ces expériences contrastées se confond une jouissance qui projette hors de soi et celle de se voir réduit à son être de déchet. Dans l’un ou l’autre cas, la jouissance est liée à la sensation de se défaire de son corps. Paradoxe d’une jouissance du corps hors des limites moïques du corps imaginaire. « Le bien-être si parfait  que l’on connaît lorsque dans le plaisir on s’est pour ainsi dire défait de son corps auprès d’un autre, on peut en reconnaître certains aspects lorsqu’on se défait pareillement de ce corps, mais dans le déplaisir, l’abjection ou encore la douleur la plus vive » p.161

Dans ce témoignage inhabituel, on retrouve les observations les plus proches de ce que nous ont livré les mystiques. L’expérience cependant apparaît abrupte, sans qu’il n’y ait idéalisation, sans l’amour qui dans la mystique chrétienne vient soutenir de façon exaltée, l’existence de l’Autre. Une seule allusion,  « avec Dieu pour seul témoin », nous fait entrevoir que cette dimension n’est pas totalement absente.

Le dernier chapitre « détails », est consacré à une exploration et une description aussi précise que possible des manifestations des différentes formes de sa jouissance sexuelle. Et pourtant, aussi précise, triviale, soit-elle, bravant tous les tabous, elle bute sur un indicible. « Le plaisir solitaire est racontable, le plaisir dans l’union échappe. Pas de déclic, pas d’éclair. Plutôt l’installation lente dans un état moelleux de sensation pure… Est-ce la plénitude ? Plutôt un état proche de celui qui précède l’évanouissement, lorsqu’on a l’impression que le corps se vide. Envahie, oui, mais de vide… » p.228.

La vie sexuelle de Catherine M., sous les allures de l’exhibition d’une sexualité perverse, porte aussi toutes les caractéristiques que Lacan attribue à cette jouissance Autre, supplémentaire, propre à la position féminine. Notamment par la dimension d’excès, d’outrance même qui marque ce récit. Ces caractéristiques coexistent dans son cas avec ce que nous aurions pu épingler comme traits relevant davantage de la question de l’hystérique.

Les propos de Catherine Millet interrogée par Jérôme Clément , nous en apprennent-ils plus sur sa position ?
Elle confirme dans cet interview la dissociation qu’elle opère entre la vie sexuelle et l’amour. L’amour n’est pas une condition pour avoir des relations sexuelles. Autant elle se livre facilement aux relations physiques, autant l’amour lui apparaît comme une chose exceptionnelle. La relation amoureuse qu’elle connaît est pour elle une réconciliation avec le monde. Dans sa façon d’en parler résonnent encore de nombreux accents « mystiques ».
« Cet amour pour Jacques est ce qui m’a permis de mieux aimer les autres. Quand j’ai commencé à vivre avec lui, j’ai entretenu un certain temps l’illusion – c’est vraiment une illusion !- que j’allais devenir une sainte, que j’allais être celle qui donne aux autres. Je me suis dit : je suis tellement comblée par Jacques que je vais pouvoir me consacrer aux autres et leur donner le plus possible. Mais la réalité des rapports entre êtres humains vous ramène les pieds sur terre. Cependant, j’ai été portée par ce rêve. »
Elle ne veut pas se faire la dupe de ses propres aspirations, cependant elle ne peut s’empêcher de faire des liens entre sa volonté de liberté sexuelle et celle qu’elle entrevoyait dans sa vocation de religieuse ; celle de n’appartenir qu’à Dieu et d’avoir le monde à évangéliser !

En témoignant de sa sexualité ou de sa vie amoureuse, Catherine Millet nous fait voir que de chaque côté, l’expérience s’ouvre pour elle vers Dieu, ou les autres, ou une sorte d’infini ou d’absolu. Elle peut le reconnaître avec une sorte de froideur, sans en faire un objet de revendication ni d’identification. Entre les lignes de son témoignage, elle illustre parfaitement ce que Lacan a voulu indiquer d’une spécificité de la position féminine.

Conclusion

Dans son cours de 1997 , JA Miller reprend une différence établie par Lacan : l’homme aura la femme pour symptôme, la femme aura l’homme comme ravage. Qu’est-ce qui différencie là symptôme et ravage ? C’est que le ravage ouvre à un certain illimité.
Le partenaire de l’homme est un partenaire limité, cerné, le partenaire de la femme comporte une ouverture illimitée et répond à une logique de l’infini et non pas du fini. C’est ce qui répond à l’étrange inscription de A barré du côté de la femme.

A travers les auteurs que nous avons parcourus, nous avons tenté de repérer cette logique de l’infini, tant du côté de l’amour que du côté de la jouissance sexuelle. Les différents auteurs nous ont fait voir aussi que si amour et sexualité pouvaient être liés dans cette même aspiration, ce lien n’était pas nécessaire.
Il est saisissant aussi que cet aspect, « supplémentaire »,  propre à la position féminine, ne fonde en rien une identification, presque au contraire. Lorsqu’une C. Breillat revendique une identification féminine rédemptrice, nous ne retrouvons pas cette incidence d’une jouissance supplémentaire, envahissante mais discrète, comme glissée entre les mots.
Ainsi, ce qui pouvait faire apparaître des « mystiques » jadis, identifiées comme telles,  se retrouve bel et bien dans certains témoignages des femmes qui écrivent aujourd’hui, mais entre les lignes, dans la confidence de leur récit et non plus dans quelque chose qui pouvait faire lien social, au sens de faire école.

Si homme et femme se différencient entre symptôme et ravage, « il y a une certaine dimension métapsychologique qui est valable pour les deux sexes, c’est-à-dire par un biais ou par un autre, la solitude de la jouissance. La jouissance ne fonde pas le couple », soutient encore JA Miller.
Voilà sûrement ce dont témoignent les auteurs examinés.
Et ceci nous ramène une fois de plus au séminaire « Encore ».
« Ce qui parle n’ affaire qu’avec la solitude… Cette solitude, elle, de rupture du savoir, non seulement elle peut s’écrire mais elle est même ce qui s’écrit par excellence, car elle est ce qui d’une rupture de l’être laisse trace. »

Dès lors, ce parcours à travers la lecture de ce que les femmes écrivent sur l’amour aujourd’hui est aussi un parcours de leur solitude, prise une par une, dont l’écriture porte la marque.







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commentaires

C
Je me nomme Christiana, j'habite RIGGARGATAN 16 D, GALVE ,80286, SWE. j'ai pas l'habitude d'ecrire mon veçu sur les forums mais cette fois-ci c'est la goute d'eau qui a débordé la vase.

En effet mon homme avec qui j'ai fais 7 années de relation conjugal ou nous avons eu 2 enfants me laissa pour une autre et mieux il se sont installé ensemble, 2 mois sans nouvelles c'est ainsi j'ai parlé de ma situation a ma collègue de service qui me donna le contact du Maitre marabout FAGNON tchetula dès que je l'ai contacter et expliqué ma situation il promis de dormir a tête reposé en 3 jours mon homme est revenu à la maison et très amoureux de moi ...(pour tous vos petit problème de rupture amoureuses ou de divorce ,maladie ,la chance , gagner au jeux de loto , les problèmes liés a votre personnes d'une manière, les maux de ventre, problème d'enfants, problème de blocage, attirance clientèle, problème du travail ou d'une autres) voici le contact du maitre marabout FAGNON tchetula vous pouvez l'appelé directement ou l'ecris sur son wathsaap ou mail , il est joignable . 

Wathsapp : 00229 65 73 13 89

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