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30 juin 2007 6 30 /06 /juin /2007 22:41
Les tocs dans la névrose et dans la psychose
                               
Monique de Villers

TOC est l’acronyme de « Trouble Obsessionel Compulsif ». Une idée obsédante est dite compulsive lorsqu’elle se présente comme une obligation d’accomplir un acte, même si on sait qu’il est absurde. Exemple : se lever du pied droit sinon un malheur arrivera à un proche, ou se laver sans cesse les mains ou encore vérifier plusieurs fois de suite la fermeture des portes, etc…

Pour le thérapeute comportementaliste, un Toc est un trouble qu’il faut éradiquer. Pour le psychanalyste, au contraire, ce comportement inadéquat est à prendre comme un symptôme. « La psychanalyse n’est rien sans le symptôme qu’elle met au travail. […] Entre psychanalyse et TCC, il y a l’intervalle de la formalisation du symptôme ».i

Mais, du point de vue de la psychanalyse, qu’est ce qu’un symptôme ?

Pour Freud, le symptôme est une formation de l’inconscient. Quand la représentation d’un désir est inconciliable avec le principe de réalité ou les exigences morales, elle se voit refuser l’accès à la conscience. Cette représentation liée à une satisfaction pulsionnelle est, dès lors, repoussée, refoulée dans l’inconscient. Mais le refoulé cherche à faire retour dans la conscience. Il y parvient grâce à une formation symptômatique. Le symptôme renoue, en effet, la représentation inconciliable avec la jouissance qui y est associée.
L’hystérique se défend de cette représentation inconciliable par l’oubli, l’amnésie. Mais, si le souvenir de la représentation est perdu, la pulsion, au contraire, trouve une autre voie de satisfaction.  Dans l’hystérie, la jouissance fait retour dans le corps sous forme de troubles somatiques. Le report d’une somme d’excitation dans le corps est appelé, par Freud, conversion hystérique.
L’obsessionnel se défend de la représentation inconciliable en séparant l’affect et la représentation. Le refoulement a dépouillé le souvenir traumatisant de sa charge affective de sorte qu’il ne reste au niveau conscient qu’une représentation apparemment sans importance. La libido, par ailleurs, régresse au stade narcissique, stade de l’érotisation de la pensée et du surinvestissement du moi. L’obsessionnel contrôle la réalité par la pensée, par des ruminations incessantes. Il jouit de sa pensée qui devient obsédante et inhibe l’action.
Il y a donc conversion d’un côté et déplacement de l’autre. Le symptôme est toujours la conséquence d’un conflit. C’est un compromis qui permet un nouveau rapport entre la jouissance et la représentation signifiante. Pour Freud, déchiffrer le symptôme c’est retrouver le sens sexuel qui s’y trouve caché et dévoilé à la fois.

Pour Lacan, le symptôme est de structure. Il est lié à notre condition de parlêtre. Comme sujet du langage, nous avons été séparé de notre être de jouissance. L’intrusion de la langue a mortifié notre corps, l’a vidé de la jouissance primitive. C’est le fantasme qui, en articulant le sujet parlant et l’objet de la pulsion, permet la récupération d’une part de cette jouissance perdue.
Le symptôme est la marque dans le corps de ce trauma. Entre le corps et le langage, il y a un rapport impossible. Le symptôme est la façon singulière du sujet de renouer le symbolique (le champ signifiant) et le réel (la jouissance). Il habille ce rapport impossible en en faisant un rapport symptômatique. Le symptôme est la trace de notre exil, dit Lacan dans Le Séminaire XX, Encore,ii, de notre exil de cette jouissance primitive par le fait qu’on est un être parlant. L’effet du dire laisse des traces énigmatiques dans le corps, qu’on appelle  symptôme. Dans le symptôme, il y a un sens à déchiffrer, un savoir insu, certes, mais il y a aussi une jouissance à reconnaître, un hors sens qui est notre mode particulier de jouir. Et même si le symptôme est gênant, le supprimer purement et simplement équivaudrait à une mutilation de l’être.

Le symptôme permet aussi d’identifier la manière dont tiennent les éléments de la structure. S’il est absent, comme c’est le cas dans la psychose, il est à construire comme un sinthome, sorte de suppléance à la défaillance de la métaphore paternelle. Il renoue les trois ronds borroméens, le réel, le symbolique et l’imaginaire. S’il est présent, il est à déchiffrer pour lever ce qu’il a de trop invalidant pour le sujet jusqu’au point de non-sens qu’il comporte, jusqu’au noyau de jouissance qui fait la particularité du sujet.

Freud et les TOCS

C’est dans « l’Homme aux rats, » paru en 1909 sous le titre Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle et publié en français dans Cinq psychanalyses,iii que Freud aborde les troubles compulsifs obsessionnels.
Voici l’histoire de ce cas.
Un jeune homme de formation universitaire consulte Freud parce qu’il souffre d’obsessions. Sa maladie consiste particulièrement en appréhensions. Il craint qu’il n’arrive quelque chose à deux personnes qui lui sont chères : à son père et à la dame de ses pensées. Lutter contre ses idées obsédantes lui a fait perdre des années.
Enfant, il a eu des gouvernantes assez libérées qui se laissaient toucher et regarder. Ces expériences ont développé chez lui une forte curiosité sexuelle. Vers six ans, il avait ses premières érections. Il en était honteux, supposant que celles-ci avaient un rapport avec sa curiosité de regarder les femmes nues. En éprouvant ses désirs, il avait, dit-il, « un sentiment d’inquiétante étrangeté comme s’il devait arriver quelque chose si je pensais cela et comme si je devais tout faire pour l’empêcher ».iv Ces phénomènes, nous dit Freud, c’est déjà la névrose obsessionnelle complète qui comporte une composante sexuelle, le voyeurisme, et une interdiction. Elle implique, en effet, son problème et son apparente absurdité, à savoir un désir obsédant associé à une crainte aussi obsédante : qu’il arrive quelque chose de terrible s’il se laisse aller à ce désir de regarder des femmes nues : « Nous avons ainsi une pulsion érotique et un mouvement de révolte contre elle ; un désir (pas encore obsessionnel) et une appréhension (ayant déjà le caractère obsessionnel) ; un affect pénible et une tendance à des actes de défense. C’est l’inventaire complet d’une névrose. »v Freud  constate, dans tous les cas de névrose obsessionnelle, une sexualité précoce.
 
La grande appréhension obsédante du sujet s’est produite lors de manœuvres militaires. Lors d’une halte, il perd son lorgnon et téléphone à son opticien afin qu’il lui en envoie un autre. C’est au cours de cette halte, qu’un capitaine fait le récit d’un supplice particulièrement épouvantable pratiqué en Orient, à savoir qu’on attache un prisonnier et qu’on lui retourne sur les fesses un pot dans lequel on introduit des rats qui s’enfoncent dans l’anus. En racontant ce supplice, le jeune homme avait « sur son visage une expression complexe et bizarre, expression que je ne pourrais traduire autrement, dit Freud, que comme étant l’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée ».vi Quand le colis arrive, ce même capitaine lui dit qu’il doit en rembourser le montant au lieutenant A., alors qu’en réalité, c’est l’employée de poste qui a avancé l’argent du colis. Lui vient l’idée de ne pas rendre l’argent sinon ce supplice arrivera à son père ou à la dame aimée mais une deuxième idée contredit aussitôt la première : « Tu dois rendre l’argent au lieutenant. » Ce conflit rend le remboursement impossible puisque chaque pensée est annulée par son contraire :  rendre ou ne pas rendre l’argent.
C’est finalement un ami qui l’arrête dans ses hésitations, ses détours et son incapacité à agir. Il le rassure et l’accompagne dans sa démarche pour rembourser sa dette. Doutes, annulations, procrastinations sont des défenses pour ne pas poser l’acte. De plus, ces mécanismes, au service de la pulsion de mort, lui apportent une jouissance morbide qu’il ignore totalement.
 
Le patient a l’idée que son père pourrait être victime de ce supplice des rats. Or ce père, il l’admirait beaucoup, le respectait et l’aimait. Le travail de la cure fera émerger des souvenirs qui nuanceront ce portrait idéalisé du père et révèlera l’ambivalence de ses sentiments à son égard. Son père est mort depuis plusieures années. Le soir de sa mort, il demande au médecin quand il sera hors de danger. Le médecin lui dit « après demain soir ». Il s’endort rassuré, ne s’imaginant nullement que son père pouvait mourir avant cette échéance. Or, c’est ce qui arriva : son père décéda la nuit même.
Ce n’est que quelques temps après, quand il réalise vraiment la disparition du père, que le souvenir de sa négligence l’obsède. Il se fait alors de violents reproches. Il s’imagine être un grand criminel. Il ne peut plus travailler ; la culpabilité et les reproches l’inhibent tout à fait. Freud dit : « Quand il existe un désaccord entre le contenu d’une représentation et son affect, c’est-à-dire entre l’intention d’un remords et sa cause, le profane dirait que l’affect est trop grand pour la cause, c’est-à-dire que le remords est exagéré et que la déduction tirée de ce remords est fausse, par exemple, dans le cas de notre patient, de se croire un criminel. Le médecin dit au contraire : non, l’affect est justifié, le sentiment de culpabilité n’est pas à critiquer, mais il appartient à un autre contenu, qui lui est inconnu et qu’il s’agit de rechercher. »vii
Et c’est effectivement ce que va faire Freud : rechercher la cause de la culpabilité inconsciente de ce patient . De quoi donc est-il coupable, de quel crime ?

L’obsessionnel sépare l’affect de la représentation. Cet affect libéré peut, dès lors, s’accrocher à d’autres représentations. Il se fixe parfois sur des détails qui n’ont que peu à voir avec le trauma ancien, comme c’est le cas ici.
 
Dans chaque individu, deux types de pulsion sont à l’œuvre; il y a, d’une part, les pulsions de vie ou pulsions sexuelles, Eros, et, d’autre part, les pulsions de mort appelés Thanatos. Dès le début de la vie, ces deux pulsions sont intriquées l’une à l’autre. La fonction de la pulsion sexuelle est de tempérer la pulsion de mort. Elle la canalise et la pousse vers l’extérieur où elle se transforme en pulsion de destruction, de maitrise, de domination, etc… Mais lorsqu’il y a désintrication des pulsions à une période trop précoce de la vie, la pulsion sexuelle n’arrive plus à contrôler la pulsion de destruction. L’amour tente alors de repousser, de refouler la haine dans l’inconscient, mais là cette haine s’accroit librement et revient en force chaque fois que l’amour est en jeu. Pour ce sujet, l’amour intense qu’il avait pour son père empêchait le sentiment de haine de devenir conscient. Il y a donc un conflit incessant entre ces deux forces : amour/haine. C’est ce qui donne à la névrose obsessionnelle ces caractéristiques d’alternance, d’indécision, de doute, d’annulation et d’inhibition.
Voici un exemple d’une compulsion à protéger suivie d’une annulation : « Le jour du départ de la dame, notre patient heurta du pied une pierre dans la rue. Il dut l’enlever de la route, ayant songé que, dans quelques heures, la voiture de son amie, passant à cet endroit, pourrait avoir un accident à cause de cette pierre. Mais quelques instants après, il se dit que c’était absurde et dut retourner remettre la pierre au milieu de la route. »viii La compulsion à protéger son amie est aussitôt suivie d’un sentiment hostile : remettre la pierre et qu’elle se fasse mal. La névrose obsessionnelle découle de ce conflit entre l’amour et la haine, de l’ambivalence des sentiments.

Le jeune homme savait que son père n’était arrivé à sa situation de fortune que grâce à son mariage avec une femme riche alors qu’il était amoureux d’une fille pauvre.
Le patient est lui-même amoureux d’une femme d’origine modeste. Or, après la mort du père, la mère fait le projet de le marier à la fille d’un riche cousin. Ce plan matrimonial suscite le conflit suivant : rester fidèle à son amie ou suivre les traces de son père et épouser une fille riche. Ce conflit entre son amour et la volonté du père trouve sa solution dans la maladie. Il recule ainsi la fin de ses études, condition exigée pour ce mariage et postpose, par la même occasion, un choix impossible à faire. Ses craintes, ses obsessions et ses inhibitions  retardent effectivement de plusieurs années l’achèvement de ses études. « Mais, nous dit Freud, ce qui résulte d’une névrose en constituait l’intention : le résultat apparent de la maladie en est, en réalité, la cause, le mobile pour tomber malade. » ix

Le souvenir le plus ancien de son père se situe à 3 / 4 ans. Son père l’avait châtié parce qu’il se masturbait. Il en gardait l’idée que son père était un trouble fête et un gêneur par rapport à son plaisir sexuel. Il se souvint d’une autre punition qu’il avait reçue à la même époque. Il  avait fait quelque chose de répréhensible ( il avait mordu la bonne) et son père l’avait roué de coups. Il se serait mis en rage contre son père l’injuriant pendant que celui-ci le châtiait. Mais, comme il ne connaissait pas encore de jurons, il avait crié « Toi lampe ! Toi serviette ! Toi assiette ! etc… » Le père bouleversé par cette explosion intempestive s’arrêta net et s’exclama : « Ce petit-là deviendra ou bien un grand homme ou bien un grand criminel ». Notre patient est convaincu que cette scène avait produit sur lui, ainsi que sur son père, une impression durable. Son père ne l’avait plus jamais battu. Quant à lui-même, il rend cette scène responsable d’une certaine modification de son caractère : par crainte de la violence de sa propre rage, il était devenu lâche. » x

C’est  la prise de conscience de sa haine à l’égard du père qui lui donne accès aux nombreuses significations de l’obsession des rats (Ratte, en allemand).
Le rat évoque, tout d’abord pour lui, le rat de jeu (Spielratte). Son père, quand il était officier, avait joué au jeu une somme d’argent qui lui avait été confiée, se comportant comme un Spielratte. Il aurait eu de gros ennuis si un camarade n’avait pas remboursé l’argent qu’il avait perdu. Son père avait essayé de retrouver ce camarade, ultérieurement, pour s’acquitter de sa dette. Or il ne l’avait jamais retrouvé et n’a pas pu payer sa dette. Les paroles du capitaine : « Tu dois rembourser ta dette » ont résonné en lui comme une allusion à la dette non payée du père, dette qui lui incombait de prendre en charge.
Une extraordinaire abondance de matériel émerge peu à peu qui lui donne accès à la  compréhension du  sens  sexuel de ses symptômes.
Les rats qui grouillaient dans le rectum pouvaient être comparés aux grands ascaris qui grouillaient dans son rectum, infection dont il avait souffert enfant. Ceci nous amène à l’érotisme anal et aux rapports sexuels par voie anale.
Les rats évoquaient également de l’argent. Il comptait effectivement en quote-part qui s’écrit Rate en allemand. « Dans son état obsessionnel quasi délirant, il s’était constitué un véritable étalon monétaire en rats. »xi
Les rats représentaient aussi l’infection : les rats sont, en effet, propagateurs de maladie et, notamment, de la syphillis. Et, par déduction, le rat prenait la signification du pénis.
Le rat, enfin, symbolisait l’enfant et tout particulièrement cet enfant qu’il avait été quand il mordait, comme le font les rats. «Or lui-même, nous dit Freud, avait été un petit animal dégoutant et sale qui, lorsqu’il se mettait en rage, savait mordre et subissait pour cela de terribles punitions. Il pouvait en vérité reconnaître dans le rat son « image  toute naturelle ». Le destin lui avait lancé, pour ainsi dire, dans le récit du capitaine, un mot auquel son complexe était sensible et il n’avait pas manqué d’y réagir par son idée obsédante. » xii
Le récit du capitaine cruel s’est connecté à la scène de son enfance où lui-même avait mordu. Le capitaine avait pris la place de son père autoritaire et attiré sur lui la haine qui avait jadis éclaté contre la cruauté paternelle. Ce souhait (« c’est à toi que l’on devait faire cela ») était le signe de cette animosité et s’adressait au-delà du capitaine au père du patient.

Dans la névrose obsessionnelle, en effet, la libido reste fixée au stade sadique anal, stade où l’ambivalence est la plus forte. Ambivalence entre le désir de plaire et de répondre aux exigences de l’adulte et la révolte contre cet adulte interdicteur. Il y a pour l’enfant un conflit entre la demande de l’adulte et la satisfaction pulsionnelle. Ce conflit se traduit par une ambivalence entre les sentiments d’amour et de haine, qui est à l’origine des idées obsédantes. La pensée, qui se présente sous forme de ruminations, est survalorisée et se substitue à l’action. Les doutes, les hésitations, les annulations maintiennent l’indécision et l’impossibilité de poser un acte.

Freud nous a montré que les répétitions compulsives sont un traitement du doute. On vérifie pour obtenir une certitude que l’on n’obtient pas. Ce qui donne à penser que le désir inconscient du névrosé est de rester dans le doute et l’indécision dans le but de se mettre à l’abri d’un choix à faire, d’un acte à accomplir. Le désir reste ainsi dans la dimension d’un impossible à réaliser.

Nous pouvons, dès lors, déduire de cette présentation le long travail qui a été nécessaire pour, d’une part, comprendre le sens des symptômes et, d’autre part, reconnaître la jouissance qu’ils contenaient. La cure psychanalytique ne cherche pas à éradiquer les symptômes obsessionnels, mais elle permet de saisir leur utilité dans la vie psychique du sujet. Quand, par exemple, comme c’est le cas ici, le sujet découvre l’ambivalence de ses sentiments, il pourra lâcher ses défenses contre la haine présente dans l’amour et abandonner ses doutes et ses hésitations lorsqu’il aura une décision à prendre. De même, le sujet pourra retrouver le chemin de ses désirs lorsqu’il se sera dégagé de cette jouissance morbide qu’il trouve dans la rumination et le contrôle de la pensée. La guérison vient de surcroît, nous apprend Freud. Un long chemin est nécessaire pour retrouver les causes inconscientes des symptômes et ainsi reconquérir une santé psychique.


Comment faire un diagnostic différentiel ?

Les symptômes obsessionnels peuvent recouvrir une structure psychotique. C’est le cas d’un jeune homme qui présente certains traits d’une névrose obsessionnelle : des idées obsédantes, des compulsions à vérifier, à compter, des craintes qu’il lui arrive une catastrophe ou qu’il soit contaminé. Tous ces symptômes font de sa vie un enfer. Il ne cesse de douter, d’hésiter, d’annuler ce qu’il voudrait accomplir. Nous avons donc un beau tableau de névrose obsessionnelle.

Pourtant, certains phénomènes donnent à penser que derrière ces comportements se cachent une angoisse profonde et un vide psychotique. On peut situer un moment de bascule dans l’enfance lorsque, lors d’un camp de vacances, son seul ami se détache de lui pour se joindre à d’autres enfants. Cet ami, sorte de double imaginaire, le rassurait et lui donnait un appui social. Sans cet ami, il n’a plus ses béquilles imaginaires et se trouve sans défense face au monde extérieur. A partir de ce moment-là, il n’osa plus sortir seul. Toute séparation, en effet, provoquait des crises de détresse et d’angoisse.
Un autre élément suspect se situe à l’adolescence. Dans la cour de récréation de l’école, il  entend le mot « homo » et a la certitude que ça s’adresse à lui. Si on le dit, c’est qu’il est homosexuel ; il ne saisit ni le discours moqueur, ni les railleries entre garçons. Il ne s’agit donc pas, dans ce cas, d’une identification à un signifiant mais plutôt d’une pétrification. Le sujet n’est pas, comme dans la névrose, représenté par un signifiant pour un autre signifiant, il est pétrifié dans le signifiant qui le désigne.xiii
Par ailleurs, le sujet ne comprend ni les jeux de mots, ni les équivoques. Il lui manque la dimension de la métaphore pour saisir les astuces de la langue. La parole est prise dans son sens littéral et le persécute, « Elle me torture », dit-il. De plus, il se sent perpétuellement menacé, en danger de mort : on veut l’empoisonner, le contaminer. Pendant son sommeil,  il est à la merci d’un Autre féroce qui pourrait abuser de lui ou même l’assassiner.
Pour rencontrer des filles, il cherche des modèles d’hommes qui puissent lui montrer comment faire pour séduire une femme. Ces hommes virils et performants sont mis à la place d’un idéal et restaurent ainsi l’axe imaginaire moi et moi-idéal. Quand  le signifiant « père » manque, dit Lacan, «  il faudra, que le sujet en porte la charge et en assume la compensation, longuement, dans sa vie, par une séries d’identifications purement conformistes à des personnages qui lui donneront le sentiment de ce qu’il faut faire pour être un homme. »xiv  Ce  nouveau cadrage imaginaire le protège de la persécution des mots et de l’angoisse de mort.
Dans ce cas, les symptômes obsessionnels, le doute, l’hésitation, l’annulation, lui évitent la rencontre avec un réel insupportable. La rumination mentale n’est autre qu’une obligation de penser sans cesse pour rester vivant et faire barrage à l’horreur de la mort qui pourrait le surprendre. On voit donc la nécéssité, pour ce sujet, de recourir aux symptômes obsessionnels. Ceux-ci servent de suppléance à la défaillance du Nom-du-Père et lui permettent de se débrouiller dans la vie sociale et professionnelle. Il n’est donc pas question de supprimer ses symptômes même s’ils ne lui facilitent pas la vie, car ils recouvrent un vide psychotique bien plus terrifiant encore.

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