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8 décembre 2009 2 08 /12 /décembre /2009 00:21

par Katty Langelez

 

Après l'invention par Jacques-Alain Miller de l'expression psychose ordinaire, lors de la Convention d'Antibes en septembre 1998, les limites du champ de la névrose ont changé. L'enseignement de Jacques Lacan allait déjà dans ce sens passant d'une conception héritière du complexe d'Oedipe, celle de la forclusion du Nom-du-Père dans les psychoses, à une conception de la pluralisation des Noms-du-Père et une forclusion généralisée. C'est donc le délire généralisé : tout le monde délire sauf le schizophrène qui est le seul a avoir accès au réel (je vous renvoie au texte clé de Jacques-Alain Miller, Clinique ironique paru dans la revue de la Cause freudienne n°23).

 

Ce deuxième temps de l'enseignement de Lacan n'avait pas encore pu être effectivement pris en compte dans la clinique et le repérage des psychoses, notamment dans les institutions comme le Courtil, ne pouvait se faire qu'avec des outils classiques issus de la première clinique de Jacques Lacan. J'avais écrit en 1996 un petit texte à ce propos intitulé « Points de repères » (in Les feuillets du Courtil n°12) pour affiner quelques-uns des éléments qui nous permettaient de conclure à une psychose et je me souviens clairement de la frustration ressentie à ne pas pouvoir aller plus loin dans les séminaires plus tardifs de Jacques Lacan. L'invention de la psychose ordinaire nous a permis de dépasser ce point. Jusque là il nous fallait repérer le phénomène élémentaire, signature de la structure : un néologisme vide de signification, des voix, un délire ou la signification personnelle c'est-à-dire la certitude d'être visé par un phénomène quelconque (que la voix du haut-parleur s'adresse à vous et pas aux autres, que le message d'une affiche publicitaire vous concerne, que le vent qui siffle à vos oreilles vous signifie un message secret, etc.) Il suffit d'un seul de ces phénomènes élémentaires pour conclure à la psychose, déclenchée bien sûr dans ce cas, même si cela reste éventuellement à bas bruit.

 

Par contre la psychose ordinaire demande un affinage plus précis. Il faut dans ce cas un faisceau d'éléments cliniques moins déterminants que les dits phénomènes élémentaires pour pouvoir étayer ce diagnostic bien qu'il parte d'un point plus simple au départ. Puisqu'il s'agit ce point de départ d'une difficulté diagnostique. Ce sont les cas où vous avez depuis des années un doute sur la névrose. Mais ce doute bien sûr ne suffit pas à faire démonstration. Il s'agit d'une invitation à faire le pari d'une psychose dissimulée et d'en chercher les éléments fondateurs.

 

Concrètement l'effet produit par l'invention de l'expression psychose ordinaire a été l'élargissement considérable du nombre de sujets dits psychotiques dans les institutions, les hôpitaux, les centres de consultation, et même dans les cabinets psychanalytiques privés. Deuxième conséquence : cela a contribué à sortir encore plus la psychose du cadre de la pathologie. La névrose n'est plus la seule base de la normalité. Troisième conséquence : la clinique des psychoses s'est encore développée, enrichie de références, d'articles théoriques et cliniques sur tous les parlêtres si fascinants et dont l'abord du réel est si particulier. Quatrième conséquence : il est devenu de plus en plus difficile de poser avec assurance un diagnostic de névrose parce que d'une part le doute peut toujours être entretenu : vous pouvez toujours mettre le focus sur des éléments bizarres dans une névrose et maintenir l'hypothèse d'une psychose dissimulée. D'autre part, la clinique des névroses s'est de plus en plus appauvrie et donc la formation de l'analyste au repérage des névroses devenait de plus en plus limité à la sienne propre dans sa cure analytique (je caricature un peu afin de vous faire apercevoir le grand décalage entre la formation des analystes à la psychose et à la direction de sa cure, et la difficulté qu'il a à se former au travail du psychanalyste incarnant le sujet supposé savoir dans le transfert, nécessaire à l'entrée en analyse d'un sujet névrosé. Vous ne trouvez pas ou très peu de sujets névrosés en institution, il n'y a donc plus que la cure personnelle de l'analyste, poussée au plus loin qui peut à la fois le dé-former de tous les préjugés, idéaux, identifications, fantasmes qui font obstacle à son travail d'analyste et aussi le former au repérage de la névrose et à la direction de sa cure. C'est pourquoi aussi le travail de la passe est essentiel au coeur même de l'Ecole de la cause freudienne puisqu'il est le laboratoire le plus pointu des névroses aujourd'hui.

 

Si les CPCT ont risqué prendre cette place au coeur de l'Ecole à un moment donné, on comprend mieux pourquoi il y avait danger et urgence d'y remettre la passe ce qu'a fait Jacques-Alain Miller en prenant la direction des dernières journées de l'ECF et en les intitulant « comment devient-on psychanalyste au XXIème siècle? » En gardant les CPCT au coeur, au centre de la vie de l'Ecole, c'était la psychanalyse elle-même qui était menacée de ne devenir qu'un traitement des psychoses. Les CPCT sont certes des lieux d'accueil de sujets qui permettent une première rencontre avec un analyste mais on constate que leur clinique est majoritairement celle de la psychose. A Charleroi, nous constatons que deux tiers des demandes viennent de sujets psychotiques déclenchés ou de psychoses ordinaires. Un tiers sont névrosés et pour eux le dispositif des dix séances posent problème. Les CPC T sont en fait des dispositifs particulièrement adaptés aux psychoses ordinaires moins aux psychoses déclenchées parce qu'il faut leur trouver des relais mais c'est encore jouable. Par contre le transfert du transfert est une tâche impossible que nous nous échinons cependant à soutenir.

 

Je partirai donc pour soutenir le cours de cette année de cette invite faite par Jacques-Alain Miller dans son texte « Effet retour sur la psychose ordinaire » in Quarto 94-95, d'en repasse par un affinage du concept de névrose. « La névrose est une structure particulière, ce n'est pas un fond d'écran. Vous avez besoin de certains critères pour dire : « c'est une névrose » : d'une relation au Nom-du-Père – pas un Nom-du-Père – vous devez trouver quelques preuves de l'existence de moins phi, du rapport à la castration, à l'impuissance et à l'impossibilité. Il doit y avoir une différenciation nette entre le Moi et le Ca, entre les signifiants et les pulsions ; un Surmoi clairement tracé. »

 

Je vous propose donc de reprendre un outil très utile pour lire la névrose. Il s'agit du graphe du désir que Lacan élabore pour la première fois dans le Séminaire V pour lui donner sa forme définitive dans son texte « Subversion du sujet et dialectique du désir » paru dans les Ecrits. Il l'utilisera donc plusieurs années et reste une référence, un outil de travail important chez les lecteurs de Lacan.

 

Première remarque: Jacques-Alain Miller fait remarquer que le graphe du désir, c'est le moment où Lacan cherche à significantiser une série d 'éléments qu'il avait rejeté dans l'imaginaire : la pulsion, le fantasme, etc. et tout ce qui excède et qu'il n'appelle pas encore jouissance.

 

Deuxième remarque : au départ le premier graphe représentait le niveau du sujet et puis Lacan a ajouté une deuxième étape, celle de l'autre qui répond au sujet. C'était donc deux graphes élémentaires posés l'un sur l'autre, ce qui constituait deux étages. Cela deviendra ensuite le sujet et l'Autre scène.

 

 

 

Troisième remarque : le graphe à deux étages peut être coupé transversalement. On situe alors les réponses à gauche et les questions à droite.

 

Au premier étage, la flèche transversale qui va de gauche à droite, c'est l'axe du signifiant c'est-à-dire comme élément du langage qui se déroule diachroniquement au sens du déroulement de la phrase. La flèche en cloche qui va de droite à gauche, c'est l'axe de la parole, d'un vouloir dire, qui aboutit à la production d'un sujet. On peut conclure que le sujet est lui-même un pur vouloir dire et qu'il est identifié par son dit. C'est un axe rétroactif : la signification, la vérité est un effet d'après-coup.

 

Par exemple le mot concupiscent que Lacan prend dans le Séminaire V pour montrer que ce n'est qu-après-coup et en ayant entendu tous les signifiants (con-cu-pis-cent) que l'on peut entendre la signification non-injurieuse de ce vouloir dire. Δ croche un signifiant dans l'Autre et de ce fait produit une nouvelle signification du côté du signifié.

 

On peut comprendre le graphe en prenant comme exemple la demande du nourrisson. La première flèche qui part de Δ n'est pas encore un sujet, juste un vouloir dire càd la demande du nourrisson. Du fait de devoir être demandé une part de l'objet de la satisfaction échappe et continue à être cherché à l'étage au-dessus. Quelque chose du fait du langage a échappé et continue à se jouer dans un au-delà de la demande. Cette demande qui se poursuit du fait de la part inaccessible de l'objet rencontre une réponse du style d'un Che vuoi? Au deuxième étage le sujet continue à poser sa demande mais que l'Autre réponde ou pas, cela provoque un « que me veut-il? » Qu'est-ce qu'il me veut puisque cela ne sera plus jamais ça. A cette place du Che vuoi? Càd de l'angoisse, le sujet organise un fantasme. Il organise ce que l'Autre lui veut, on trouve là toutes les figures du fantasme (on me rejette, on me bat, etc.)Et sur ces figures du fantasme, il organise son désir comme à l'étage précédent où il organisait son image à l'image de l'autre. De la même façon, ce désir, c'est le désir de l'Autre. Cela laisse le désir toujours insatisfait. Le désir est comme le déchet de son lien à l'Autre mais qui cependant est le plus important, le plus éminent. Cela implique qu'il n'y a pas d'Autre qui réponde. De l'autre côté, le sujet est pris dans toutes les formes de ses demandes orales, anales, etc. demandes de l'objet qu'il n'y a pas. Il est nécessairement perdu puisqu'il a à le demander, parce que l'humain parle. $◊ D c'est la formule de la pulsion càd des rapports du sujet aux demandes.

 

Dans les Ecrits, Jacques Lacan indique que le graphe a été construit pour repérer dans son étagement la structure la plus largement pratique des données de notre expérience. Il sert à présenter où se situe le désir par rapport à un sujet défini dans son articulation par le signifiant.

 

 

Ceci est la cellule élémentaire. « Le point de capiton par quoi le signifiant arrête le glissement autrement indéfini de la signification. Ce point de capiton a une fonction diachronique dans la phrase pour autant qu'elle ne boucle sa signification qu'avec son dernier terme, chaque terme étant anticipé dans la construction des autres, et inversement scellant leur sens par son effet rétroactif »

La structure synchronique est plus cachée, c'est elle qui nous porte à l'origine.

 

La fonction des deux points de croisement :

  1. L'un est connoté A, lieu du trésor des signifiants, ce qui ne veut pas dire code parce qu'il ne s'agit pas d'une correspondance univoque. Le signifiant ne se constitue que d'un rassemblement synchronique et dénombrable où chacun ne se soutient que du principe de son opposition à chacun des autres.

  2. L'autre, connoté s(A), ponctuation où la signification se constitue comme produit fini.

 

D'un côté, le lieu, une place (A), de l'autre un moment, une scansion. Tous deux participent de cette offre au signifiant que constitue le trou dans le réel, l'un comme creux du recel (A), l'autre comme forage pour l'issue s(A).

 

L'Autre comme site préalable du pur sujet du signifiant y tient la position maîtresse, avant même d'y venir à l'existence.

 

Lacan a cette très belle phrase page 807 des Ecrits : « Le premier dit décrète, légifère, aphorise, est oracle, il confère à l'autre réel son obscure autorité. Prenez un signifiant pour insigne de cette toute-puissance, cela donne le trait unaire qui aliène le sujet dans l'identification première qui forme l'Idéal du Moi : I(A) Effet de retroversion par quoi le sujet devient ce qu'il était. »

 

Et encore : « m-i(a), (entre moi et l'image de l'autre) c'est là que s'insère l'ambiguité d'un méconnaître essentiel au me connaître ».

 

L'inconscient et le discours de l'Autre et s'y ajoute que le désir de l'homme est le désir de l'Autre. D'où la question de l'Autre revient au sujet de la place où il attend un oracle sous le libéllé d'un Che vuoi?

Sur le fantasme ainsi posé, le graphe inscrit que le désir se règle homologue à ce qu'il en est du moi au regard de l'image du corps. Ainsi se forme la voie imaginaire par où je dois dans l'analyse advenir, là où s'était l'inconscient.

 

Le graphe complet permet de placer la pulsion $◊ D comme trésor des signifiants. Elle est ce qui advient de la demande quand le sujet s'y évanouit. Ce que le graphe propose ensuite c'est le point où toute chaîne signifiante s'honore à boucler sa signification S(Abarré) = le signifiant d'un manque dans l'Autre. Le manque dont il s'agit est bien qu'il n'y a pas d'Autre de l'Autre.

 

Dans son cours, « La fuite du sens », Jacques-Alain Miller fait remarquer que le schéma L dégage le principe même du graphe de Lacan. Ce graphe est construit sur une articulation du symbolique et de l'imaginaire. Mais on ne peut pas identifier l'étage inférieur à l'imaginaire et l'étage supérieur au symbolique. Lacan montre comment à l'étage inférieur l'identification imaginaire est soutenue et encadrée par l'identification symbolique. Et il fait l'articulation homologue à l'étage supérieur, où la pulsion est l'élément symbolique et le désir articulé au fantasme est l'élément imaginaire.

 

Donc à chaque fois une double articulation du symbolique et de l'imaginaire. On trouve à l'étage inférieur du graphe l'équivalent de ce que Lacan appelle aliénation dans la mesure où on y trouve l'identification symbolique fondée sur le rapport à l'insigne de l'Autre, et on y trouve aussi l'identification imaginaire. A l'étage supérieur, on trouve articulé la séparation, à savoir l'introduction du facteur libido.

 

A l'étage inférieur, on trouve déployé le fonctionnement pur du signifiant c'est-à-dire la détermination qu'il effectue de l'effet signifié qui est rétroactive. Il faut ensuite un second étage qui ajoute et superpose au premier le désir de l'Autre et la pulsion. Nous avons quelque chose comme le remplissage de cette forme signifiante par la libido : le désir, la pulsion, sorte de matière qui se surajoute à la forme et vient se couler, se modeler sur la forme signifiante. La pulsion est réduite à l'articulation des signifiants pulsionnels. Le désir est conçu comme le signifié imaginaire de la chaîne pulsionnelle. Le désir, je l'affecte à l'imaginaire, dit Jacques-Alain Miller, parce que c'est pour Lacan de la libido signifiée, qui se dit entre les lignes et que sur son graphe il l'affecte à la dimension imaginaire. Cette articulation entre matière préalable et forme signifiante qui la sublime, la significantise, la symbolise tout en laissant un reste; c'est aussi bien ce qu'illustre le schéma L;

 

Je vous propose pour le cours prochain de lire le cas développé dans un article intitulé « Discussion d'un cas clinique à l'association psychanalytique de Cordoba » in Cause freudienne 41 et de le relire avec l'outil du graphe du désir. On pourra peut-être faire l'exercice avec le cas Dora également si le temps nous le permet.

 

Au mardi 15 décembre.

 

 

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