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17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 23:04
CONFERENCE A MONS DANS LE CYCLE « LACAN PAS A PAS »
COMMENTAIRE DES CHAPITRES XII ET XIII DU SEMINAIRE VIII, LE TRANSFERT

Katty Langelez

Transfert et contre-transfert

Ce sont ici deux chapitres charnières du Séminaire VIII. Après avoir largement commenté le Banquet de Platon, Lacan en retire un apport essentiel pour l'élaboration de sa doctrine sur le transfert : l'agalma qu'il appelle aussi a. Ce a qui jusque là était l'image de l'autre dans le miroir i(a) prend maintenant une autre valeur que Lacan va développer et qui l'amènera ensuite à formaliser dans les Séminaires X et XI, l'objet petit a. Etant donné la valeur pivot de ces deux séances dans l'ensemble du séminaire, j'ai opté pour la formule du commentaire en tentant d'éclairer au fur et à mesure les avancées de Jacques Lacan et ses conséquences. Deux textes de Jacques-Alain Miller m'ont servi à construire ce commentaire. Il s'agit de CST (clinique sous transfert) paru dans Ornicar?29. C'est un texte de 1982 dans lequel Miller défend un retour à la clinique et l'introduction de la passe à l'entrée comme procédure d'admission dans l'Ecole (c'est-à-dire l'étude clinique des entrées en analyse). Il termine son texte en proposant une formule devenue courante depuis chez les psychanalystes de l'ECF quand il s'agit de cerner les effets cliniques de l'entrée en analyse : la précipitation du symptôme. Le deuxième texte qui m'a éclairée, c'est un extrait de son cours de 2001-2002, intitulé « contre-transfert et intersubjectivité » paru dans la Cause freudienne n°53. Miller y fait le parcours historique détaillé, avec commentaires des textes clés, de la théorie du contre-transfert de 1949 à aujourd'hui. Je prendrai aussi quelques références littéraires actuelles pour animer un peu mon propos.

L'agalma, l'amour et le désir

Ce sont les trois termes développés dans ce chapitre intitulé « le transfert au présent ». Ce titre joue sur une équivoque, le transfert au présent. On peut y entendre à la fois le transfert comme le présent du passé, on peut également y déceler la signification « le transfert aujourd'hui » et j'ajouterai qu'on peut y entendre l'importance de la présence de l'analyste.

Lacan s'explique sur le choix du Banquet de Platon pour ouvrir son Séminaire. Il a depuis le cours de cette année-là l'idée que Platon cache quelque chose dans son texte et il s'en entretient d'ailleurs avec Kojève qui n'a pas la réponse mais a l'intuition que la clé est à chercher dans les raisons du hoquet d'Aristophane.

Ce que Lacan trouve c'est un objet tout à fait particulier, un objet précieux qui a même donné un adjectif apprécié en lacanien, il s'agit d'agalmatique. Dans le Banquet, Lacan a trouvé cet objet caché à l'intérieur et qui est radical pour le ressort de l'amour. L'agalma est donc un objet caché qui provoque l'amour.

                                      agalma--->amour

Autrement dit l'Autre, en l'occurence Socrate, recèle un objet caché à l'intérieur et qui provoque l'amour

                                      Aa------>amour

Et deuxièmement cet objet précieux, cet agalma, révèle également la structure fondamentale du désir.

                                      agalma---------->désir

Donc dans la mesure où c'est la rencontre de l'autre en tant qu'image dans le miroir, en tant qu'autre moi-même, l'autre pareil en somme, avec cet objet qu'est l'agalma qui constitue un autre Autre, un autre différent.

                                       i(a) + agalma = A

A partir de là on peut apercevoir une disjonction, c'est que l'Autre ainsi constitué par l'objet agalmatique qu'il recèle provoque deux effets différents. Il provoque l'amour (ou plus exactement la demande d'amour) et il provoque le désir.

                amour-->D

        Aa        =/

                désir-->d

Amour et désir sont donc différents et le psychanalyste saura dans la direction de la cure ne pas en remettre sur l'amour tout en soutenant le désir. C'est d'ailleurs en ne répondant pas à la demande que le désir pourra se développer.

« Dans la mesure où quelque chose se présente comme revalorisant la sorte de glissement infini, l'élément dissolutif qu'apporte par elle-même dans le sujet la fragmentation signifiante, qu'il prend valeur d'objet privilégié, qui arrête ce glissement infini dans la chaîne signifiante » (Sém VIII, p. 206)




Quelque chose ou quelqu'un se présente comme dans « L'Homme de cinq heures » de Gilles Heuré, nouveau roman fraichement sorti de presse qui dans un style très obsessionnel, sous un amas de références érudites prêtes à étouffer le lecteur, le héros du livre (mais est-il un héros?) rencontre après une journée passée en bibliothèque un homme d'allure un peu fantomatique et qui dit s'appeler Paul Valéry. Un revenant donc. Cet homme vient à sa rencontre tous les jours à cinq heures et semble lui-même obsédé par le thème des cinq heures dans la littérature. Puis il commence à s'éclipser, parfois il ne vient pas pendant plusieurs jours de suite avant de réapparaitre. Cela fait au sujet un effet de réveil, il se met à téléphoner à des amis à qui il n'a plus donner de nouvelles depuis des mois et la nuit il rêve d'une femme avec qui il fait l'amour.

Monsieur V a donc valeur d'objet agalmatique pour Paul Behaine. Il provoque un arrêt dans le glissement métonymique routinier des journées de Paul et remet en route le désir du sujet dont il semblait lui-même avoir oublié l'existence.

Page 206 du Séminaire VIII, Lacan poursuit en explicitant que ce qui se présente comme irruption et revalorisation dans la chaine signifiante prend valeur d'objet privilégié qui arrête ce glissement infini.

C'est aussi une manière d'illustrer l'acte analytique introduit par l'analyste en début de cure. Dans le superbe film réalisé par Gérard Miller pour France 3, intitulé La première séance, et que vous pouvez trouver sur Dailymotion, de nombreux analysants témoignent de ce qui a fait acte et les a introduit dans l'espace analytique, dans les coulisses de leur théâtre subjectif.

A partir de ce moment quand « un objet prend ainsi par rapport au sujet valeur essentielle qui constitue le fantasme fondamental. Le sujet lui-même s'y reconnait comme fixé. Dans cette fonction privilégiée, nous l'appelons a. »

            $  ◊ a  (formule du fantasme, matrice du rapport du sujet à l'autre)

« Et c'est dans la mesure où le sujet s'identifie au fantasme fondamental que le désir comme tel prend consistance et peut être désigné c'est-à-dire qu'il se pose dans le sujet comme désir de l'Autre, grand A. »

            s(A)

Le graphe du désir, sa construction






Première remarque : Jacques-Alain Miller fait remarquer que le graphe du désir, c'est le moment où Lacan cherche à significantiser une série d'éléments qu'il avait rejeté dans l'Imaginaire : la pulsion, le fantasme, etc. et tout ce qui excède et qu'il n'appelle pas encore jouissance.

Deuxième remarque : la construction du graphe commence tôt c'est-à-dire dans le Séminaire V, Les formations de l'inconscient.
La première étape de sa construction est le niveau du sujet, puis Lacan ajoute une deuxième étape, celle de l'autre qui répond au sujet. Donc deux graphes élémentaires posés l'un sur l'autre. Ce sont les deux étages. Cela deviendra ensuite le sujet et l'Autre scène.

Troisième remarque : le graphe a deux étages est coupé transversalement d'un côté les réponses à gauche et de l'autre les questions à droite.

Au premier étage, la flèche transversale qui va de gauche à droite, c'est l'axe du signifiant c'est-à-dire comme élément du langage qui se déroule diachroniquement au sens du déroulement de la phrase.  La flèche en cloche qui va de droite à gauche, c'est l'axe de la parole, d'un vouloir dire, qui aboutit à la production d'un sujet. On peut conclure que le sujet est lui-même un pur vouloir dire et qu'il est identifié par son dit. C'est un axe rétroactif : la signification, la vérité est un effet d'après-coup.

Par exemple le mot concupiscent que Lacan prend dans le Séminaire V pour montrer que ce n'est qu'après-coup et en ayant entendu tous les signifiants (con-cu-pis-cent)que l'on peut entendre la signification non injurieuse de ce vouloir dire.

Δ  croche un signifiant dans l'Autre et de ce fait produit une nouvelle signification du côté du signifié.

On peut aussi comprendre le graphe en prenant comme exemple la demande du nourrisson. La première flèche qui part de Δ n'est pas encore un sujet, juste un vouloir dire, la demande du  nourrisson. Du fait de devoir être demandé une part de l'objet de la satisfaction échappe et continue à être cherché à l'étage au-dessus. Quelque chose du fait du langage a échappé et continue à se jouer dans un au-delà de la demande. Cette demande qui se poursuit du fait de la part inaccessible de l'objet rencontre une réponse du style d'un Che vuoi? Au deuxième étage le sujet continue à poser sa demande mais que l'Autre réponde ou pas, cela provoque un « que me veut-il? » Qu'est-ce qu'il me veut puisque cela ne sera plus jamais ça. A cette place du Che vuoi ? C'est-à-dire de l'angoisse, le sujet organise un fantasme. Il organise ce que l'Autre lui veut, on trouve là toutes les figures du fantasme (on me rejette, on me bat, etc.) Et sur ces figures du fantasme, il organise son désir comme à l'étage précédent où il organisait son image à l'image de l'autre. De la même façon, ce désir, c'est le désir de l'Autre. Cela laisse le désir toujours insatisfait. Le désir est comme le déchet du lien à l'Autre mais qui cependant est le plus important, le plus éminent. Cela implique qu'il n'y a pas d'Autre qui réponde. De l'autre côté, le sujet est pris dans toutes les formes de ses demandes orales, anales, etc, demandes de l'objet qu'il n'y a pas. Il est nécessairement perdu puisqu'il y a à le demander, parce que l'humain parle.

        $ ◊ D, c'est la formule de la pulsion c'est-à-dire la série des demandes

C'est la pulsion sous la forme du aim anglais càd du trajet.


Le sujet et l'Autre

Lacan ajoute ensuite que « A est défini pour nous comme lieu de la parole, lieu tiers qui existe toujours dans les rapports à l'autre dès qu'il y a articulation signifiante.

        a--------A---------->b

Pour parler à un autre, il faut en passer par le langage (A). Le langage fait donc tiers entre nous et l'autre. Marguerite Duras parlait elle d'un lieu de l'écriture dans lequel elle tombait, lieu dans lequel les mots étaient chargés, presque radioactifs.

Pour Lacan, « cet Autre est à la fois nécessité et nécessaire comme lieu, mais en même temps sans cesse soumis à la question de ce qui le garantit lui-même, cet Autre perpétuellement évanouissant  Αbarré et qui de ce fait nous met dans une position perpétuellement évanouissante, $.

        Abarré ---> $

Lacan note donc qu'il y a une difficulté à s'apercevoir du rapport qui lie l'Autre à l'amour et au désir. Comment cela se fait-il que l'Autre auquel est adressé la demande d'amour provoque aussi le désir ? L'Autre dont il est question alors n'est plus du tout notre égal et c'est pourquoi Lacan l'écrit avec grand A. C'est un Autre différent, un Autre bien humain, ce n'est pas qu'un lieu, trésor du signifiant mais c'est un Autre qui représente ce lieu, qui en est le représentant, le porteur. A partir de ce moment-là, cet Autre n'est plus un sujet non plus (et donc vous pouvez en conclure qu'il en est bien fini de l'intersubjectivité), cet Autre est un objet. Lacan dit « le commandement épouvantable du dieu de l'amour est de faire de l'objet qu'il nous désigne quelque chose qui premièrement est un objet et devant quoi nous défaillons, nous disparaissons comme sujet (puisque nous même souhaitons devenir objet d'amour de cet Autre). Quand cet objet c'est l'analyste, il n'a pas à répondre, pas à faire de nous son objet, mais il a la fonction de sauver notre dignité de sujet, c'est-à-dire de faire de nous autre chose qu'un sujet soumis au glissement infini du signifiant ».

Le transfert et l'interprétation

Le transfert est un automatisme de répétition mais est à différencier de la répétition qui vous pourrit la vie en vous faisant faire toujours les mauvais choix par exemple.
Le transfert est la marque de la présence du passé et est maniable par l'interprétation.
On découvre que si la parole porte, c'est parce qu'il y a transfert. C'est une expérience très frappante dans les demandes d'analyse : selon le point duquel vous arrive le patient, vous pouvez mesurer si ce que vous énoncerez aura une chance de porter ou pas ou s'il faudra attendre que ce transfert, ce lien de confiance mais aussi de supposition de savoir s'installe pour vous permettre de parler d'ailleurs que de l'autre égal, partenaire dans le miroir. Ce transfert, il faut aussi le supporter c'est-à-dire avoir mené sa propre analyse assez loin pour n'avoir plus besoin des oripeaux de votre moi et ne pas vous défendre de ce que l'on vous attribue. Je pense au témoignage d'Anne Béraud, aux Journées de l'ECF à Paris, qui disait comment son premier analyste n'avait pas permis l'entrée en cure, non pas par son excès de silence mais par le refus de supporter le transfert qui transpirait des quelques énoncés qu'il a prononcés. Notamment lorsque l'analysante lui dit comment une coupure de séance l'a interloquée et lui de lui répondre qu'il n'y est pour rien, seule l'horloge a décidé! Il y a aussi des analystes qui supportent mal le transfert négatif, qu'on ne les aime pas et font alors obstacle à la possibilité d'une fin.

« Dans les conditions normales de l'analyse, dans les névroses, le transfert est interprété sur la base et avec l'instrument du transfert lui-même. » Il ne pourra donc se faire que ce ne soit pas de la position que lui donne le transfert que l'analyste analyse, interprète et intervienne. » Autrement dit ce n'est pas parce que la séance semble levée que l'analyste ne parlerait plus de sa place d'analyste. De même hors séance, à l'extérieur, l'analyste reste toujours porteur du transfert et ne peut être entendu que de ce point-là. Pas non plus d'intervention possible à un deuxième niveau duquel l'analyste sorti de derrière le divan pourrait parler au moi raisonnable de l'analysant pour passer avec lui un pacte thérapeutique. Cela veut dire aussi que l'analyste ne doit pas perdre de vue qu'il y a toujours une marge irréductible de suggestion à laquelle Freud a toujours été extrêmement sensible et à cause de laquelle il a décidé de renoncer à l'hypnose, à l'imposition des mains, etc. Donc la leçon freudienne et le rappel que nous fait ici Lacan, c'est qu'il y a une marge irréductible de suggestion grâce ou par la force des choses du transfert, à laquelle nous devons rester sensibles et vigilants.

La réalité du transfert, c'est la présence du passé en acte, c'est une reproduction. Le sujet nous signifie par sa conduite quelque chose. Il répète une signification. Le sujet fabrique, construit ce qu'on peut appeler une fiction. Celle de se faire jeter par exemple, comme dans le témoignage d'Anne Béraud.

Par ailleurs il est impossible d'éliminer du phénomène de transfert le fait qu'il se manifeste dans le rapport de quelqu'un à qui l'on parle. Ce fait est constitutif. Un roman nous en donne une exemplification intéressante, c'est le roman d'Atiq Rahimi, Syngué Sabour. Une femme parle à son mari quasi mort et de cette parole qui se déploie de jour en jour émerge l'amour et le désir qu'elle n'avait auparavant jamais ressenti pour cet homme.

Le désir du sujet et le désir de l'Autre

La troisième partie du chapitre XII de ce Séminaire ouvre la question du désir de l'Autre et donc des deux désirs en jeu dans une analyse : celui du sujet analysant et celui du psychanalyste.

Lacan situe que ce qui provoque le désir d'Alcibiade pour Socrate, c'est que Socrate est habité par un autre désir dont Alcibiade ne sait rien. C'est à cause de ce désir qui anime Socrate qu'Alcibiade est possédé par un amour de transfert. Ce qu'est l'analyste pour l'analysé cela ne peut se concevoir sans situer correctement la position que l'analyste lui-même occupe par rapport au désir constitutif de l'analyse, qui est ce avec quoi s'y engage le sujet à savoir : Qu'est-ce qu'il  veut? Che vuoi?

        L'analysant<-----------désir de l'Autre ~ désir de l'analyste
        ≠
        L'analyste <------------désir de l'Autre ~ désir d'Ecole càd désir pour la psychanalyse

Ce n'est donc pas symétrique ! Si l'analysant a du transfert pour l'analyste c'est parce qu'il perçoit chez lui un désir Autre. Cfr le journaliste Marc Fogiel qui témoigne dans le film de Gérard Miller, la première séance, de sa première séance chez un analyste qui avait beaucoup de désordre dans son bureau, des livres et des papiers partout, et qui l'a tellement impressionné par son côté lunaire (Autre) qu'il s'est excusé alors que l'analyste était en retard de vingt minutes.

Il y a donc trois termes dans cette histoire de transfert et non deux fois deux, comme le laisse croire la théorie du contre-transfert.

Critique du contre-transfert

Dans le chapitre XII du Séminaire VIII, Lacan avance méthodiquement des critiques aux collègues qui lui étaient contemporains et qui étaient eux-même membres de la même Ecole (IPA) dont Lacan n'avait pas encore été excommunié selon l'expression qu'il utilisera dans le Séminaire XI, séminaire dit le l'excommunication. Lacan rappelle que très tôt Freud a considéré que tout ce qui chez l'analyste représente son inconscient en tant que non analysé est nocif pour sa fonction et son opération d'analyste. C'est pourquoi on considère qu'il y a nécessité pour l'analyste d'une analyse didactique poussée fort loin.

Lacan compare la psychanalyse à une partie de bridge où l'analyste doit aider le sujet à trouver ce qu'il y a dans le jeu de son partenaire. Mais l'analyste lui ne doit pas avoir en principe à se compliquer la vie avec un partenaire. Pour cette raison, il est dit que le i(a) de l'analyste doit se comporter comme un mort.

Non seulement donc il faut faire taire son inconscient par l'analyse la plus longue possible mais il faut aussi faire taire son image, la représentation que l'on a de soi qui ne peut qu'entraver les projections transférentielles nécessaires au décours de l'analyse. Si vous tenez à l'idée que vous êtes gentil, vous aurez du mal à supporter qu'on vous trouve cruel. Si vous tenez à votre neutralité incolore et inodore, à votre transparence, vous aurez du mal à assumer l'acte de coupure de la séance, comme dans l'exemple qu'a donné Anne Béraud concernant son premier thérapeute. Nous ne sommes jamais égaux à notre fonction souligne Lacan.

Lacan refuse le traitement de sa faute par l'analyste au sein de la cure de son analysant. Mais pour le reconnaitre il faut que l'analyste sache que le critère de sa position correcte n'est pas la compréhension. Au contraire il doit toujours mettre en doute ce qu'il comprend. Ce qu'il cherche à atteindre, c'est ce qu'il ne comprend pas. Il sait ce que c'est que le désir mais il ne sait pas ce que le sujet désire c'est-à-dire qu'il est en position d'en avoir en lui de ce désir l'objet.

Deux anecdotes

Pour vous transmettre ce que personnellement je comprends de cette position de Lacan quant au traitement de la faute de l'analyste et sa non-compréhension radicale ,
je prendrai deux anecdotes à partir de ma propre analyse.

La première : l'analyste réputé chez qui j'avais commencé quelques mois plus tôt une nouvelle analyse ne répond pas lorsque je viens sonner à sa porte pour le dernier rendez-vous qu'il m'a donné avant les vacances d'été. Je l'appelle le lendemain, déterminée à ne pas me plaindre et à obtenir un nouveau rendez-vous, je balbutie : « hier je suis venue pour la dernière séance, vous n'étiez pas là... » Et j'entends de l'autre côté du fil une voix hurler que j'aurais pu attendre, que je devais savoir qu'il était débordé par la préparation d'un congrès et que je n'avais plus qu'à rappeler en septembre. A ma tentative de le culpabiliser gentiment d'avoir laissée sur le trottoir égarée la pauvre jeune fille que j'étais, je reçus l'engueulade de ma vie qui transforma instantanément mon ô combien grand transfert positif en transfert négatif assuré. Je ne ferai en aucun cas la promotion de ce genre d'acte analytique mais il faut bien avouer que c'est seulement à la grâce de celui-ci que je pus être délogée d'une position de victime toujours prête à se faire aimer pour sa douleur d'exister. Cet acte n'a été possible que chez un analyste désencombré de sa faute et de sa culpabilité. Dans le monde normal, on imagine mal se faire remonter les bretelles par celui lui-même est coupable d'absence ou de retard.

La deuxième : des années plus tard, après deux interprétations majeures, l'une de l'analyste, l'autre du contrôleur, je me retrouve de l'autre côté de ma fiction et je découvre pourquoi depuis des années j'avais tant de mal à trouver la bonne interprétation, à rédiger un texte, à préparer une conférence, à parler d'autres langues ou même à parler lacanien, à prendre la parole et même à poser une question. J'étais affublée d'un surmoi autocorrectif strict et exigeant qui ne laissait passer aucune faute et surtout pas d'accent. Je le découvrais par son absence subite. Tout d'un coup il n'était plus là et je pouvais faire facilement tout ce qui m'était si difficile en autre temps. Cette disparition permit une modification radicale de la pratique analytique, plus besoin de trouver la juste position, la bonne parole, l'interprétation miraculeuse, etc. Plus besoin de savoir où couper. Il ne fallait pas déjà savoir au préalable mais seulement ça voir ou plutôt entendre. Cela ne veut pas dire qu'on peut tout faire mais à défaut de faire ou de dire quelque chose que les dits du patient vous auraient indiqués, vous pouvez alors supporter de ne rien dire, ce qui dans le cas du premier analyste d'Anne Béraud aurait valu beaucoup mieux que toute parole prononcée.

Le refus du contre-transfert

Dans son texte « Contre-transfert et intersubjectivité », Jacques-Alain Miller nous suggère de voir le refus du contre-transfert chez Lacan comme un fil rouge de son enseignement. La position freudienne orthodoxe conçoit le contre-transfert comme un obstacle à la cure, obstacle qui doit être réduit par l'analyse de l'analyste ou son contrôle. L'analyste a d'emblée été défini par Lacan comme celui qui fait taire en lui-même le discours intermédiaire. Chez les freudiens, il y avait néanmoins des dissensions. Il y a ceux qui ont pris le chemin du contre-transfert comme outil principal de la cure, voie royale de l'accès à l'inconscient du patient et il y a ceux qui s'y sont opposés dont Lacan mais aussi Annie Reich, freudienne orthodoxe.

Annie Reich ne nie pas le phénomène du contre-transfert mais elle conteste sa surestimation, sa mise à l'avant-plan. Elle trouve que l'analyste peut admettre ses erreurs, ses oublis, se décompléter, avouer que l'Autre n'est pas infaillible mais elle s'oppose à ce que l'on accable le patient des affaires privées de l'analyste. Elle considère qu'il s'agit de l'intrusion d'un matériel étranger à la cure, qui l'encombre et l'opacifie. Annie Reich tient absolument à la neutralité analytique. Elle est pour une position empathique. Pour Lacan, contre-transfert et empathie sont à situer dans les impasses du registre imaginaire. Ce qui manque selon Lacan dans ces deux conceptions de l'analyse, c'est de ne pas considérer l'analyse comme une expérience de langage parce que dans ces deux conceptions de l'analyse l'expérience est définie comme expérience émotionnelle. Du point de vue lacanien, quand il y a contre-transfert c'est-à-dire quand l'inconscient de l'analyste est mobilisé la solution c'est l'analyse de l'analyste, soit son auto-analyse (s'il est allé assez loin pour pouvoir poursuivre seul), soit sa reprise d'analyse s'il n'est plus sur le divan. Ce qui oriente l'enseignement de Lacan, c'est une position analytique à partir d'un « je ne pense pas », position extérieure à l'inconscient.

Dans le graphe de Lacan, où vous trouvez les termes de pulsion, fantasme, moi, etc., il n'y a pas le terme inconscient à proprement parler parce que l'inconscient est dans la relation des termes. Lacan loge l'inconscient dans une dimension  transindividuelle mais beaucoup plus complexe qu'une relation à deux puisqu'elle comporte parole, langage et discours. Il ramène l'expérience analytique à son fondement dans la parole. Il resitue la fonction de la parole dans le champ du langage et de sa structure qui a ses lois, ses contraintes, où il y a de l'impossible et par conséquent du réel. On a rien chez Lacan qui soit de l'ordre de la soupe interactive puisque la fonction de l'Autre préserve toujours une instance d'étrangeté de l'expérience.

L'introduction par Lacan du sujet supposé savoir, c'est dire que personne ne sait rien avant que les signifiants soient sortis. Pour Lacan et ceux qui s'en inspirent, il s'interpose toujours quelque chose entre l'analyste et l'analysant venant gêner la communication affective : c'est le discours, la fonction de ce qui se dit (« Qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend »in L'étourdit).

Dans son texte « Intervention sur le transfert » paru dans les Ecrits, Lacan définit l'expérience analytique comme se déroulant toute entière dans le rapport de sujet à sujet. D'emblée Lacan dispose et articule contre-transfert et intersubjectivité mais il ne loge pas du tout le contre-transfert dans l'intersubjectivité. Lacan réécrit le cas d'une manière très éclairante à partir d'une série de renversements dialectiques. D'un autre côté, il y a le transfert et contre-transfert qui est situé comme ce qui fait obstacle au processus dialectique. Ce qui empêche Freud d'apporter à Dora l'interprétation qui lui aurait permis de reconnaitre dans Mme K, et non pas dans Mr K, l'objet réel de son amour. Lacan situe classiquement le contre-transfert de façon négative comme la somme des préjugés, des embarras, voire de l'insuffisante formation de l'analyste. Le contre-transfert c'est le nom de l'insuffisance de l'analyste à apporter l'interprétation qui conviendrait, celle qui permettrait à la dialectique de se poursuivre.

C'est au point que ce n'est pas seulement le contre-transfert qui est critiqué, soupçonné par Lacan mais le transfert lui-même. Dans ce texte sur Dora, c'est une intervention contre le transfert. Il stigmatise le transfert au titre de répétition comme une esquisse du mode-de-jouir. Il qualifie le transfert « de l'apparition des modes permanents selon lesquels le sujet constitue ses objets ». C'est un élément de répétition. Quand il y a transfert, le sujet répète et reproduit la constitution du partenaire-symptôme. Lacan conçoit l'analyse comme le lieu d'un conflit entre inertie et dynamique. Il situe le transfert du patient comme un élément qui relève de l'inertie répétitive.

« Le transfert n'est rien de réel dans le sujet ». Bien plus tard, dans la Proposition de la passe en 1967, c'est le même terme qui reviendra s'agissant du sujet supposé savoir : « le sujet supposé savoir n'est pas réel. » Déjà en 1957, le soupçon porté sur le transfert appelle le terme de leurre : « Interpréter le transfert, c'est remplir par un leurre le vide de ce point mort. » Dans son compte rendu du Séminaire « L'acte analytique », il dit que l'analyste est amené à supporter le leurre même qui pour lui n'est plus tenable. Pour Lacan, l'analyste dans la cure joue d'un leurre utile. Lacan fait du sujet supposé savoir un leurre qui est de structure, celui qui fait croire que l'inconscient est déjà là. On voit effectivement dans la clinique des cures des névrosés que ce n'est pas en les détrompant du transfert, en rectifiant leur point de vue sur l'analyste et sa si grande perspicacité, en se montrant défaillant ou en reconnaissant ses erreurs qu'on sort l'analysant du leurre dans lequel il est prisonnier. Ce n'est pas avec un analyste désireux de protéger son analysant que j'avais une chance de sortir de ma position de victime d'un réel susceptible de provoquer la compassion mais bien avec un analyste soigné de sa culpabilité et des bonnes manières. Ce n'est qu'au bout de ce chemin de leurre, quand l'analysant peut apercevoir, le plus souvent dans un éclair, sa fiction que celle-ci cesse de se projeter sur le monde, non seulement dans la cure mais aussi dans sa réalité quotidienne. Sa réalité change du tout au tout et le plus souvent brusquement. Et il peut mesurer alors à quel point il n'y a pas une réalité mais des réalités différentes pour chacun.
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commentaires

P

Merci pour cet article formidablement bien construit et argumenté qui témoigne de l'expérience lacanienne comme expérience de langage et non pas émotionnelle. C'est très vivant aussi parce que
porté par un vif désir qui se lit entre les lignes.  Enfin ses nombreuses références littéraires ouvrent des voies inédites afin de poursuivre la réflexion.


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