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14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 18:19
Le jeudi 20 mai  2010, Ginette Michaux (psychanalyste à Bruxelles, professeur de littérature à l'UCL) interviendra dans le cadre de la formation du CRIPSA sur « Ecriture et Mélancolie », vous trouverez ci-dessous l'argument qui introduit à son propos :

« J'aborderai le genre de la nouvelle et la question de la mélancolie en étudiant trois œuvres. D'abord, la nouvelle de Joyce intitulée "Les morts". C'est la dernière nouvelle du recueil "Gens de Dublin" (Presses Pocket (Plon), n° 1935). (N.B: Cette traduction française est à préférer à celle intitulée "Dublinois"). Dans ce recueil du premier Joyce, la langue n'est pas mise à mal. Plutôt que de "sinthome", on pourrait parler ici de la mise en scène d'un héros dont la suppléance s'effondre sur le mode mélancolique.
Ensuite, deux nouvelles très brèves, issues d'un recueil de nouvelles  de l'auteur belge contemporain André Sempoux, qui proposent une sorte de traitement "entre rêve et réveil", comme le dit Lacan, de la perte de l'objet d'amour. Ces nouvelles s'intitulent "Jazz" et "jDh" et se situent dans le recueil intitulé "Moi aussi je suis peintre". Ce recueil  est publié dans la collection de poche belge "Espace Nord", n° 151. Enfin, bien que la mort y soit omniprésente, la nouvelle de Henri James intitulée "L'autel des morts" (livre de poche Stock, coll. bibliothèque cosmopolite) ne me paraît pas relever de la mélancolie. Ce sera l'occasion d''expliquer pourquoi et d'ouvrir la discussion en la comparant aux trois autres. Pour information, "Les Morts" de Joyce a fait l'objet d'un film de John Huston, et "L'autel des morts" de Henry James d'un film de François Truffaut intitulé différemment : "La chambre verte".
N.B: Les œuvres sont disponibles dans des collections de poche et  le genre de la nouvelle est un genre bref. Notre rencontre serait plus dynamique si les participants avaient l'occasion et le temps de les lire avant le séminaire. »
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3 février 2010 3 03 /02 /février /2010 23:26
APPORTS DE JACQUES LACAN A LA CRIMINOLOGIE
Katty Langelez

Nota Bene : Ceci n'est pas un texte mais un compte rendu rapidement saisi sans corrections de mes notes après la conférence. Lecteurs, merci pour votre indulgence...

Depuis que j'ai accepté l'offre de Jonathan Collin d'intervenir ce soir dans le cycle « psychanalyse et criminologie », un lapus insiste : au mot criminologie présent dans le titre je substitue presque à chaque fois celui de psychanalyse. Quels sont les apports de Jacques Lacan à la psychanalyse ? Je pense, il est vrai, que la réponse est la même. Ce que Lacan a apporté à la psychanalyse, c'est aussi ce que Lacan peut apporter aux criminologues qui s'y intéresseront et plus encore aux criminologues qui ne feront pas que le lire mais qui pousseront l'expérience jusqu'à la mettre en pratique c'est-à-dire à rentrer eux-mêmes dans le travail d'une cure analytique. Non je ne fais pas un exercice d'évangélisation des terres vierges, ni d'endoctrinement politique, ni même de prosélytisme engagé. En effet pas de psychanalyse possible si le sujet qui la demande ne souffre pas, c'est la plus importante des contre-indications au traitement analytique. Quelqu'un qui viendrait juste pour parfaire sa formation ou pour faire une expérience particulière ne pourrait s'y engager faute du levier essentiel pour commencer une analyse : le symptôme qui fait souffrir le sujet.

Mais la réponse que j'avais faite à Jonathan Collin lors de sa venue est différente. J'avais commencé par penser qu'évidemment l'apport de Jacques Lacan à la criminologie, tout autant qu'à la psychanalyse : c'est l'étude des psychoses. Bien sûr cette réponse est juste mais elle est réductrice, un peu moins que de considérer que sa seule contribution serait à situer entre 1932 et 1959. En effet en 1932, Lacan termine la rédaction de sa thèse sur le cas Aimée qui a tenter d'assassiner une actrice, en 1933 il rédige un article sur le crime abominable des soeurs Papin qui ont trucidé leurs patronnes en les énucléant et puis en 1950, il conclut avec l'article « Fonctions de la psychanalyse en criminologie ». Ma réponse aujourd'hui rassemble tout l'enseignement de Jacques Lacan : l'apport de Lacan, c'est l'abord du réel. Pourquoi commence-t-il avec l'étude des crimes pour terminer avec l'étude du cas de James Joyce ? Pourquoi Lacan ne s'arrête-t-il pas satisfait après avoir inventé et développé le stade du miroir (que plus personne ne lui contredit) et après avoir construit une théorie solide de différenciation structurale des psychoses et des névroses (càd le premier temps de son enseignement)? Il aurait pu s'arrêter là, aurait obtenu la reconnaissance et l'approbation de ses pairs et aurait même pu éviter l'exclusion de l'IPA. Lacan ne peut pas s'arrêter là parce qu'il sait que quelque chose ne rentre pas tout à fait bien dans sa théorisation, c'est le réel. Non pas le réel en tant que réalité communément partagée mais bien au contraire comme une expérience très difficile à faire de ce qu'il y a derrière le voile de la réalité. Le réel est bien la chose dont il est le plus difficile de parler puisqu'il s'agit de ce qui est avant les mots, de ce qui n'est pas organisé par le langage, de ce qui tout aussi bien est une évidence mais qui comme toute évidence est le point aveugle, l'impossible à dire. C'est la recherche qui animera Lacan tout au long de sa tâche d'enseignement et de transmission : tenter de cerner le réel auquel les êtres parlants ont affaire. Il développera plusieurs concepts pour cela mais ne considérera jamais avoir abouti. Il mettra également en oeuvre une procédure au sein de son Ecole pour étudier ce réel au cas par cas dans les névroses au terme d'une analyse. La fin d'une analyse doit permettre à l'analysant le passage à l'analyste càd de prendre une vue sur le réel, de mesurer les défenses mises en place et d'ajuster un sinthome pour y répondre autrement. Non plus un symptôme dont il souffre mais d'un sinthome, càd une manière de faire sens à la vie au-delà du sens et sans souffrance.

Si un psychanalyste lacanien peut être utile dans les institutions, dans les supervisions, dans les groupes d'études ou autres lieux, c'est bien parce qu'il peut être à l'écoute d'une autre dimension, celle du réel. Il ne s'agit plus de l'inconscient freudien mais de l'inconscient réel, ou plutôt du réel comme inconscient à cerner. C'est le statut d'inconscient qui s'est transformé avec Jacques Lacan. Ce n'est pas parce qu'un lacanien serait plus érudit, plus formé, plus rigoureux mais au contraire parce qu'il est moins encombré par sa formation, ses idéaux, son imaginaire, ses identifications et surtout parce qu'il supporte de se présenter avec ce moins et d'écouter à partir de là qu'il peut vous aider à entendre d'autres choses dans ce qui se dit derrière ce qui s'entend. Un psychanalyste lacanien, c'est un attrapeur de signes du réel : un accent, une insistance, un tic de langage, un soupir, un trois fois rien. Quand il peut surfer sur cette vague du réel, le psychanalyste lacanien pourrait presque entendre l'avenir mais il n'entend que le présent qui dit l'avenir. Il entend, tout contrairement au sujet névrosé caché par la fenêtre du fantasme qui lui donne une lecture et organise sa réalité. C'est aussi pour cette raison qu'il doit être le plus silencieux possible car les mots prononcés sont encore une fenêtre interprétative.

Le cas Aimée

Dans sa thèse de psychiatrie, Jacques Lacan, jeune médecin lecteur de Freud, s'attache à deux points essentiels pour la suite de son lien à la clinique psychanalytique :
1)son refus de considérer la psychose comme déficit
« la psychose, écrit-il page 13, prend toute sa portée de révéler qu'en l'absence de tout déficit décelable par les différentes épreuves de capacité et en l'absence de toute lésion organique, il existe des troubles mentaux (...) C'est pourquoi la psychose restera toujours une énigme. »
2)son choix pour la monographie, autrement dit pour la construction du cas clinique à l'instar de Freud et de ses cinq psychanalyses. « Nous tentons de montrer, écrit-il page 15, que l'application d'une méthode théoriquement plus rigoureuse mène à une description plus concrète et à une conception plus satisfaisante des faits de la psychose. »

Lacan choisit de surnommer la patiente Aimée car il s'agit d'un nom de sa maladie. Marguerite Pantaine de son vrai nom se sent aimée, c'est une érotomane qui écrit de nombreuses lettres au Prince de Galles dont elle attend le soutien, pour faire front à ses persécuteurs. Lacan à cette époque est donc intéressé par la machinerie du passage à l'acte : qu'est-ce qui peut amener un sujet à un tel passage à l'acte ? Qu'en est-il de la réalité subjective aliénée du criminel? Il écrit aussi un article sur le crime des soeurs Papin en l'intitulant « Motifs du crime paranoïaque » que l'on trouve repris à la fin du volume qui contient sa thèse. C'est un crime qui a fait couler beaucoup d'encre et inspire plus d'un, notamment Jean Genet qui écrivit à partir ce cet horrible histoire une pièce de théâtre souvent mise en scène « Les Bonnes » et aussi Claude Chabrol qui s'en inspira pour son film « La cérémonie ».

Aimée a 38 ans lorsqu'elle agresse une actrice connue à l'arme blanche. Elle l'aborde, lui demande de confirmer son identité et assurée de ne pas se tromper de personne, sort un couteau de son sac et lève le bras. L'actrice doit pour se défendre attraper l'arme par la lame. D'autres personnes s'interposent et on arrête Aimée. Elle dira lors de son arrestation que si on n'était pas venu l'arrêter, elle aurait continué de frapper. Elle n'exprime pas de regrets mais expose son délire systématique de persécution à base d'interprétations avec des tendances mégalomanes et érotomanes. Elle est emprisonnée pendant deux mois puis internée à la clinique Sainte Anne. Elle avait déjà été internée 6ans et demi auparavant pour persécution généralisée : tous dans la rue l'injuriait et disaient du mal d'elle. Essentiellement la persécution qu'elle ressentait visait son enfant « on voulait tuer mon enfant » est la phrase par laquelle elle justifie son acte et son délire. L'histoire clinique permet de placer à 28 ans le début des troubles psychopathiques lorsqu'elle est enceinte une première fois. Les propos de ses collègues la visent : ils la critiquent et lui annoncent des malheurs. Les passants chuchotent contre elle et dans les journaux des allusions lui sont adressées. Elle se serait dit : « pourquoi m'en font-ils autant ?  Ils veulent la mort de mon enfant. Si cet enfant ne vit pas, ils en seront responsables. » Elle accouche d'un enfant de sexe féminin, mort-né. Un grand bouleversement s'ensuit pour Aimée. Elle impute le malheur à ses ennemis. Une seconde grossesse entraîne le retour d'un état dépressif, d'une anxiété et d'interprétations. Tous menacent son enfant.

Pourquoi l'actrice fut-elle localisée, ciblée comme persécutrice et l'objet du crime ? « Un jour, explique Aimée, comme je travaillais au bureau, tout en cherchant en moi-même d'où pouvait venir les menaces contre mon fils, j'ai entendu mes collègues parler de Madame Z. J'ai compris alors que c'était elle qui nous en voulait. Autrefois j'avais mal parlé d'elle. J'avais protesté en disant que c'était une putain. C'est pour cela qu'elle doit m'en vouloir. »

Mais la future victime n'est pas la seule persécutrice. Notamment l'écrivain PB vient même avant l'actrice au premier plan de son délire. La révélation du persécuteur a marqué la souvenir de la malade par son caractère illuminatif : « cela a fait comme un  ricochet dans mon imagination » dit-elle. « J'ai pensé que Madame Z ne pouvait être seule pour me faire tant de mal impunément, il fallait qu'elle fut soutenue par quelqu'un d'important. » Dans plusieurs romans de PB, elle a cru se reconnaître. Elle y voyait d'incessantes allusions à sa vie privée.

Plus on se rapproche de l'attentat, plus un thème érotomane se développe dans le délire d'Aimée dont l'objet est le Prince de Galles qu'elle sollicite pour la protéger. C'est donc une érotomanie qui tente de traiter la persécution. Ainsi constitué et malgré des poussées anxieuses aigües, le délire ne s'est traduit par aucune réaction délictueuse pendant plus de cinq ans. C'est un fait tout à fait remarquable et qui souligne la fonction et l'efficacité de l'érotomanie comme recours.

Quelques semaines avant le passage à l'acte, Aimée avait envoyé au Prince de Galles ses manuscrits en dernier recours pour qu'ils trouvent publication. Elle recevra un document daté de la veille de l'attentat lorsqu'elle sera déjà en prison. « Le Secrétaire privé de sa Majesté vous retourne les manuscrits que Madame A. fut assez bonne pour envoyer, il est en effet contraire aux règles de sa Majesté d'accepter des présents de ceux avec qui il n'a pas de liens personnels. » Aucun soulagement ne suit l'acte et tout le délire tombe d'un coup 25 jours après son arrestation. Par ailleurs, la mère d'Aimée est réputée atteinte de la maladie de persécution. Un évènement traumatique a marqué le désir de sa mère pour Aimée : l'aînée de ses enfants, Marguerite, brûle comme une torche dans une robe d'organdi à l'approche d'un fourneau allumé. La mère qui était enceinte met au monde une enfant mort-née. Puis elle est de nouveau enceinte et elle met au monde une petite fille qu'elle prénommera comme son aînée décédée et qui sera Aimée.

Aimée a des ambitions littéraires (alors que sa mère était une illettrée). Elle rédige deux ouvrages de piètre qualité qu'elle a l'ambition de faire publier. C'est devant les refus réitérés que son délire grandit. Lacan cherche dans la personnalité de la malade avant la maladie les traces qui auraient déjà pu l'indiquer. Il cherche les liens entre la personnalité et la maladie qu'il n'envisage pas encore à l'époque comme une structure. Il note que, dans son enfance, la malade était déjà très « personnelle ». Elle était la seule dans sa famille à oser braver le père et elle avait une relation très privilégiée avec sa mère. On remarque aussi qu'elle n'est jamais prête avec les autres. Elle est toujours en retard. Les premiers signes de la maladie apparaissent vers 17 ans. Elle qui provient d'un milieu paysan et dont la mère est illettrée possède de bonnes qualités intellectuelles au point qu'on pense la destiner à une carrière d'institutrice (une éminence à l'époque!). Mais elle échoue au concours et elle se braque. Autre fait marquant : à cette période de la vie d'Aimée, une camarade, candidate elle aussi aux examens de l'enseignement, succombe d'une affection pulmonaire grave. Cette fin précoce chamboule Aimée, la laisse sans point d'appui imaginaire. Elle décide donc d'entrer dans l'Administration des postes. Envoyée loin, elle s'amourache d'un Don Juan de village à qui pendant trois années, elle écrira passionnément. Brusquement l'amour se transforme en haine. Ensuite elle rencontre un collègue des Postes avec qui elle se mariera. Son mari assez vite note ses troubles du comportement : impulsions à marcher, courir, des rires intempestifs et immotivés, des accès paroxystiques de phobie de la souillure, des lavages interminables et répétés des mains.

C'est avec le trauma moral du premier enfant mort-né qu'apparaît chez Aimée la première systématisation de son délire autour d'une personne à qui sont imputées les persécutions subies. Le délire d'alors se cristallise sur une collègue de bureau provenant d'une famille noble déchue. Après la naissance de son fils, Aimée va très bien jusqu'à ses cinq mois c'est-à-dire jusqu'au moment où elle en a exclusivement le soin et elle l'allaite. Mais le mari d'une de ses soeurs décède et celle-ci sous prétexte de l'inexpérience d'Aimée, vient s'installer chez elle. Elle imposera sa direction pour élever l'enfant. Les grandes réactions interprétatives florissent jusqu'au dessein de fuir aux Etats-Unis pour devenir écrivain, en laissant paradoxalement son fils en France. C'est à ce moment que se situe son premier internement, six ans et demi avant l'attentat contre l'actrice Mme Z. Dans les périodes où elle retrouve son rôle materne, les croyances délirantes se résolvent à l'état de simples idées obsédantes. Il est aussi remarquable que pendant le temps où elle habitera Paris dans sa famille, suite à une mutation, sa vie est solitaire. Au début, elle rentre chaque week-end dans sa famille et puis de moins en moins souvent. Tout l'amène à réaliser progressivement un isolement presque complet. A côté de sa vie professionnelle, où l'adaptation est relativement conservée, la malade mène une autre vie « irréelle » on entièrement imaginaire. Lacan est intéressé par la guérison spontanée du délire au 25ème jour de l'enferment. Sa thèse soutient qu'il s'agit d'un cas de paranoïa d'auto-punition. En effet rien n'a changé du côté de la victime, l'actrice est toujours en vie. Mais quelque chose a bien changé du côté de la criminelle. La malade a « réalisé » son châtiment : elle a éprouvé la compagnie des délinquants divers. Elle a pu constater le blâme et l'abandon des siens. Elle réalise qu'elle s'est frappée elle-même et c'est alors qu'elle éprouve le soulagement affectif et la chute brusque du délire qui caractérisent la satisfaction de la hantise passionnelle. L'hypothèse de paranoïa d'auto-punition explique le sens du délire. La tendance à l'auto-punition s'y exprime directement. Les persécuteurs menacent l'enfant « pour punir sa mère » qui est médisante. Les figures féminines persécutrices d'Aimée sont des femmes de lettres, actrices, femmes du monde. Exactement ce qu'elle rêve de devenir. La même image qui représente son idéal est aussi l'objet de sa haine. Aimée frappe donc en sa victime son idéal extériorisé mais l'objet qu'atteint Aimée n'a donc qu'une valeur de pur symbole. D'où elle n'éprouve aucun soulagement. Par le même coup qui la rend coupable devant la loi, Aimée s'est frappée elle-même et quand elle le comprend, elle éprouve la satisfaction du désir accompli.

Dans le numéro 50 d'Ornicar, Dominique Laurent fait un retour sur le cas Aimée à partir du dernier enseignement de Lacan. Elle repère de manière remarquable qu'un signifiant est central dans l'organisation du cas. Lacan met en 1932 l'accent sur la discontinuité, les scansions, le passage à l'acte et sa valeur de guérison. Dominique Laurent met l'accent sur la continuité, le fil rouge du cas. Elle souligne que le signifiant « femmes de lettres » traverse toute l'histoire d'Aimée et elle dégage la multiplicité et la discontinuité de ses usages. Dans le cas Aimée, la lettre, atome matériel, touche de près à la lettre que sa mère ne lit pas mais interprète. On veut faire d'elle une institutrice mais le décès inopiné d'une amie qui lui servait de point d'appui dans la réalisation de cet idéal laisse sans recours. Aimée sera donc demoiselle des postes. On y décèle la continuité entre celle qui apprend à lire et écrire et celle qui transmet les lettres. Ses rencontres amoureuses sont marquées du même sceau : le premier est un petit poète avec qui elle échangera surtout une correspondance passionnée puis elle passera au postier.

Le passage de la femme à la mère sera déclenchant. Pour Aimée il n'y a qu'une seule signification à assigner à un enfant, c'est un enfant mort. Aimée a donc une certitude identificatoire, elle est une « femme de lettres ». Elle est identifiée à ce qui manque à la Mère, à ce qui fait l'x du désir maternel. Mais elle n'est pas reconnue comme telle, d'où le passage à l'acte. L'appel au Prince de Galles tente de trouver un point qui garantirait son être. A partir de cette logique du cas, Lacan règlera sa position. En publiant des parties de ses romans et en utilisant le prénom d'une de ses héroïnes pour cacher son identité, il permet à Aimée de trouver un point de reconnaissance dans l'Autre du monde littéraire. Aimée est passée à l'acte parce que l'effort de sa construction signifiante s'est avéré caduque pour chiffrer la jouissance de l'Autre. Il ne lui restera donc plus que cette solution pour la barrer. Lacan a une intuition saisissante lorsqu'il écrit dans sa thèse ce qui trouve écho dans la fin de son enseignement : « son goût de l'écrit, cette jouissance quasi sensible que lui donnent les mots de sa langue... »

La paranoïa c'est l'identification de la jouissance (mauvaise) sur un Autre localisé : Dieu, le percepteur des impôts, ou le voisin... L'Autre est réel, il est le lieu d'où ça jouit du sujet. Le passage à l'acte a pour but de séparer le sujet de cet Autre mauvais. Le passage à l'acte a pour but de séparer le sujet de cet Autre mauvais. Le passage à l'acte dans la paranoïa est donc un acte de protection aux yeux du sujet : il est innocent et dans son bon droit. C'est un point de vue qui prend en compte le sujet, qui ne le dédouane aucunement de sa responsabilité mais qui permet de comprendre la logique du passage à l'acte.

Les soeurs Papin

Christine et Léa Papin, 28 et 21 ans, étaient depuis plusieurs années les bonnes d'honorables bourgeois de province. Entre les deux camps, pas un mot n'était échangé, on ne se parlait pas. Un soir, une panne d'électricité provoquée par une des soeurs en l'absence des maîtresses matérialise l'obscurité de ce huis-clos. Au retour des bourgeoises, le drame se déclenche vite : l'attaque fut soudaine, simultanée et d'emblée portée au paroxysme de la fureur : chacune s'empare d'une adversaire, lui arrache vivante les yeux des orbites et l'assomme. Puis à l'aide de ce qu'elles ont à portée de la main, elles s'acharnent sur le corps de leurs victimes, leur écrasent la face et dévoilant leur sexe tailladent profondément les cuisses et fesses de l'une pour souiller de sang celles de l'autre. Elles font ensuite le ménage et se couchent dans le même lit avec cette expression « En voilà du propre! »

Dans un premier temps, aucun signe de troubles psychiatriques n'apparaîtra. Puis après cinq mois de prison, Christine, isolée de sa soeur, fera une crise d'agitation violente avec hallucinations. Au cours de cette crise, elle tente de s'arracher les yeux. Elle se livre aussi à des exhibitions érotiques puis viendront les symptômes de mélancolie. La pulsion agressive, qui ici se résout dans le meurtre, a toujours l'intentionnalité du crime et presque toujours celle d'une vengeance, souvent le sens d'une punition à infliger à l'Autre. Mais les conditions du meurtre, le choix de la victime, son efficacité, ses modes de déclenchement et d'exécution varient.

Entre Christine et Léa Papin, on peut parler d'un délire à deux, ce qui est une des formes les plus connues de psychose déclenchée. Il y a aussi besoin d'autopunition dans ce crime. On le voit dans l'agenouillement de Christine au moment de recevoir le verdict. Elles étaient comme deux soeurs siamoises formant un domaine à jamais clos.

C'est comme si cette panne d'électricité était une brusque mise off des fonctions du symbolique et de l'imaginaire, et que Christine et Léa Papin se retrouvent avec pour seule dimension le réel. Face à la crainte de se faire réprimander vertement pour la bêtise commise, elles arrachent les yeux de leurs victimes (ainsi elles ne verront rien!) et puis les achèvent sans jamais avoir eu l'intention de les tuer. C'est un surmoi réel qui vient répondre à la « bêtise » plutôt qu'un surmoi symbolisé, introjeté. Pour ne pas assumer la bêtise d'une coupure de courant électrique, elles commettent un crime atroce, un crime empreint de symbolisme.

Les fonctions de la psychanalyse en criminologie

Jacques Lacan dans ce texte développe les apports et les limites de la psychanalyse par rapport à l'étude du crime. Il s'agit peu des apports que lui même a donnés mais des fonctions que la psychanalyse en tant que doctrine, éthique et technique peut avoir en criminologie. C'est un état des lieux du point de connexion psychanalyse et criminologie. Son apport est d'avoir fait un recensement précis et rigoureux de la question . Mais ses réels apports ne viendront que plus tard.

Quelques points cruciaux dans ce texte :

1.La place de la vérité
Est bien sûr différente pour le psychanalyste et pour le criminologue. La vérité n'est pas la même du point de vue policier et ou du point de vue psychanalytique. Une conférence éclairante à ce sujet fut prononcée par Philippe de Georges dans le cadre de la Section clinique. Sa conférence se terminait sur la différenciation essentielle qu'il y a encore à faire entre vérité et réel.
2.La psychanalyse irréalise le crime mais ne déshumanise pas le criminel. Càd que proposant une nouvelle lecture du crime, elle le rend moins réel, au sens de la réalité commune. Sa lecture est symbolique, disons plutôt qu'elle décrypte, traduit le symbolisme qui y est en jeu. Mais elle n'exempte pas de ce fait le criminel de son acte, bien au contraire!

PS : Claude Lanzmann témoigne dans « Le Lièvre de Patagonie » de sa recherche pour cerner le réel sans le voiler par des images.
Philippe Forest fait la même tentative dans ses romans pour ne pas oublier sa petite fille décédée et le scandale de l'absurdité de sa mort (autre nom du réel) sans le voiler par une écriture qui serait thérapeutique.

BIBLIOGRAPHIE

LACAN Jacques, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Seuil, 1975.
LACAN Jacques, Fonctions de la psychanalyse en criminologie, in Ecrits, 1966.
MILLER J-A, Les paradigmes de la jouissance, Cause freudienne 43.
LAURENT Dominique, Retour sur la thèse de Lacan : l'avenir d'Aimée, Ornicar 50.
LANZMANN C, Shoah, documentaire cinématographique.
LANZMANN C, Le lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009.
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22 janvier 2010 5 22 /01 /janvier /2010 17:28
Philosophe Magazine vient de publier un débat entre Michel Onfray et Jacques-Alain Miller sur Freud et la psychanalyse : trois pages polémiques de pour et de contre. Les journalistes en concluent : on ne sait pas qui est le gagnant à la fin du débat : les deux protagonistes sont tous les deux convaincants. Au moins la voix de la psychanalyse n'est pas étouffée cette fois, place est laissée pour qu'elle soit défendue par un de ses plus éminents praticiens. Lecture donc à recommander.link
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17 janvier 2010 7 17 /01 /janvier /2010 23:35
En raison du Congrès de l'Association Mondiale de psychanalyse qui ouvre ses portes à tous sur le thème des Semblants et des sinthomes du 26 au 30 avril prochain à Paris, nous avons modifié une des dates de l'atelier  Ecriture et Mélancolie. Ce sera donc le mardi 20 avril, le vendredi 7 mai et le jeudi 20 mai 2010. Alexandre Stevens introduira sur la question de la Lettre dans l'enseignement de Lacan et prendra Nerval pour référence, Katty Langelez comparera deux écritures mélancoliques, celle de Philippe Forest autour du deuil et celle d'Emmanuel Carrère autour de la folie et de l'enfermement, Yves Depelsenaire parlera du thème du "pseudonisme" chez Kierkegaard, interviendront aussi Ginette Michaux, Pascale Simonet et Marie-Jeanne Brichard. Les titres et arguments seront publiés sous peu sur ce même blog.

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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 22:25
par Marie-Jeanne Brichard

Le travail de cette journée, accompagné par Guy Poblome,s'est nourri de 2 lectures et de la discussion de 2 cas cliniques.
4 textes donc.
1/ Un texte collectif, rédigé par l'équipe de l'Antenne 110 extrait du numéro de Préliminaire, n°13, consacré au « Travail avec les parents »
2/ Un article de Virginio Baio paru dans un numéro de « La petite Girafe »
3/ Un cas clinique présenté par Patricia Laloire
4/ Un cas clinique présenté par Marie-Agnes Piret
Quelles indications émergent de tout cela?

Etablir les parents non comme patients, ni comme associés mais comme partenaires du travail avec leur enfant, demande, à chaque fois, dans la rencontre avec le sujet chez l'enfant et les parents, du tact, du t'acte. Ce n'est pas un savoir-faire, c'est à dire une technique universelle qui s'enseigne.
Qu'est-ce à dire?
Avec les parents,il ne s'agit pas du transfert au supposé savoir, ce qui les mettrait en position de patients, donc d'incompétence, ni d'associés, qui ferait d'eux des co-thérapeutes.

Comment instituer ce partenariat?
Faire rencontre avec des sujets suppose, de ce bloc : les parents, faire émerger un père, qui n'est pas seulement père mais un homme, et une mère, qui n'est pas seulement mère  mais une femme, et un enfant, sans doute symptôme du couple parental,  mais pas seulement « Pas tout est inscrit dans le destin du sujet »
Introduire donc une discontinuité se faisant destinataire de la lalangue de chacun.

Comment  d'autre part, ne pas donner prise à l'idéalisation qui ferait de l'institution ou de l'analyste un tout, idéalisation qui peut se retourner en point persécuteur ? Là intervient le « savoir ne pas savoir », à déplier sous 2 angles. Le premier:que chaque rencontre soit une page blanche, prête à l'écriture d'une nouveauté. Le second, l'attention au savoir des parents eux-mêmes, savoir peut-être inconscient ou insoupçonné, savoir à faire émerger mais aussi à construire avec eux.
Cela demande de l'intervenant, de l'analyste une destitution systématique.
Un savoir peut cependant se transmettre : communiquer une surprise, donner un éclairage  en référence à Freud, à Lacan à partir d'une question posée..: »le savoir théorique n'est pas un patrimoine réservé aux seuls praticiens. »

S'adresser aux parents comme sujets, implique le  respect de  leur responsabilité de parents, de leur pouvoir de décision. Sans leur consentement, le travail avec l'enfant est dans l'impasse et toute autre position peut donner à croire que l'on jouit de l'enfant.
 
La pratique à plusieurs, nommée ainsi par Jacques-Alain Miller et inventée à  l'Antenne 110 est une pratique qui, par la fragmentation de l'Autre de l'enfant a pour effet de diffracter la présence qui pour lui serait trop massive : l'enfant psychotique au travail requiert une attention distraite, une présence barrée. Cette pratique à plusieurs en quelque sorte inclut les parents, tout en assurant la discontinuité nécessaire.
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8 décembre 2009 2 08 /12 /décembre /2009 00:21

par Katty Langelez

 

Après l'invention par Jacques-Alain Miller de l'expression psychose ordinaire, lors de la Convention d'Antibes en septembre 1998, les limites du champ de la névrose ont changé. L'enseignement de Jacques Lacan allait déjà dans ce sens passant d'une conception héritière du complexe d'Oedipe, celle de la forclusion du Nom-du-Père dans les psychoses, à une conception de la pluralisation des Noms-du-Père et une forclusion généralisée. C'est donc le délire généralisé : tout le monde délire sauf le schizophrène qui est le seul a avoir accès au réel (je vous renvoie au texte clé de Jacques-Alain Miller, Clinique ironique paru dans la revue de la Cause freudienne n°23).

 

Ce deuxième temps de l'enseignement de Lacan n'avait pas encore pu être effectivement pris en compte dans la clinique et le repérage des psychoses, notamment dans les institutions comme le Courtil, ne pouvait se faire qu'avec des outils classiques issus de la première clinique de Jacques Lacan. J'avais écrit en 1996 un petit texte à ce propos intitulé « Points de repères » (in Les feuillets du Courtil n°12) pour affiner quelques-uns des éléments qui nous permettaient de conclure à une psychose et je me souviens clairement de la frustration ressentie à ne pas pouvoir aller plus loin dans les séminaires plus tardifs de Jacques Lacan. L'invention de la psychose ordinaire nous a permis de dépasser ce point. Jusque là il nous fallait repérer le phénomène élémentaire, signature de la structure : un néologisme vide de signification, des voix, un délire ou la signification personnelle c'est-à-dire la certitude d'être visé par un phénomène quelconque (que la voix du haut-parleur s'adresse à vous et pas aux autres, que le message d'une affiche publicitaire vous concerne, que le vent qui siffle à vos oreilles vous signifie un message secret, etc.) Il suffit d'un seul de ces phénomènes élémentaires pour conclure à la psychose, déclenchée bien sûr dans ce cas, même si cela reste éventuellement à bas bruit.

 

Par contre la psychose ordinaire demande un affinage plus précis. Il faut dans ce cas un faisceau d'éléments cliniques moins déterminants que les dits phénomènes élémentaires pour pouvoir étayer ce diagnostic bien qu'il parte d'un point plus simple au départ. Puisqu'il s'agit ce point de départ d'une difficulté diagnostique. Ce sont les cas où vous avez depuis des années un doute sur la névrose. Mais ce doute bien sûr ne suffit pas à faire démonstration. Il s'agit d'une invitation à faire le pari d'une psychose dissimulée et d'en chercher les éléments fondateurs.

 

Concrètement l'effet produit par l'invention de l'expression psychose ordinaire a été l'élargissement considérable du nombre de sujets dits psychotiques dans les institutions, les hôpitaux, les centres de consultation, et même dans les cabinets psychanalytiques privés. Deuxième conséquence : cela a contribué à sortir encore plus la psychose du cadre de la pathologie. La névrose n'est plus la seule base de la normalité. Troisième conséquence : la clinique des psychoses s'est encore développée, enrichie de références, d'articles théoriques et cliniques sur tous les parlêtres si fascinants et dont l'abord du réel est si particulier. Quatrième conséquence : il est devenu de plus en plus difficile de poser avec assurance un diagnostic de névrose parce que d'une part le doute peut toujours être entretenu : vous pouvez toujours mettre le focus sur des éléments bizarres dans une névrose et maintenir l'hypothèse d'une psychose dissimulée. D'autre part, la clinique des névroses s'est de plus en plus appauvrie et donc la formation de l'analyste au repérage des névroses devenait de plus en plus limité à la sienne propre dans sa cure analytique (je caricature un peu afin de vous faire apercevoir le grand décalage entre la formation des analystes à la psychose et à la direction de sa cure, et la difficulté qu'il a à se former au travail du psychanalyste incarnant le sujet supposé savoir dans le transfert, nécessaire à l'entrée en analyse d'un sujet névrosé. Vous ne trouvez pas ou très peu de sujets névrosés en institution, il n'y a donc plus que la cure personnelle de l'analyste, poussée au plus loin qui peut à la fois le dé-former de tous les préjugés, idéaux, identifications, fantasmes qui font obstacle à son travail d'analyste et aussi le former au repérage de la névrose et à la direction de sa cure. C'est pourquoi aussi le travail de la passe est essentiel au coeur même de l'Ecole de la cause freudienne puisqu'il est le laboratoire le plus pointu des névroses aujourd'hui.

 

Si les CPCT ont risqué prendre cette place au coeur de l'Ecole à un moment donné, on comprend mieux pourquoi il y avait danger et urgence d'y remettre la passe ce qu'a fait Jacques-Alain Miller en prenant la direction des dernières journées de l'ECF et en les intitulant « comment devient-on psychanalyste au XXIème siècle? » En gardant les CPCT au coeur, au centre de la vie de l'Ecole, c'était la psychanalyse elle-même qui était menacée de ne devenir qu'un traitement des psychoses. Les CPCT sont certes des lieux d'accueil de sujets qui permettent une première rencontre avec un analyste mais on constate que leur clinique est majoritairement celle de la psychose. A Charleroi, nous constatons que deux tiers des demandes viennent de sujets psychotiques déclenchés ou de psychoses ordinaires. Un tiers sont névrosés et pour eux le dispositif des dix séances posent problème. Les CPC T sont en fait des dispositifs particulièrement adaptés aux psychoses ordinaires moins aux psychoses déclenchées parce qu'il faut leur trouver des relais mais c'est encore jouable. Par contre le transfert du transfert est une tâche impossible que nous nous échinons cependant à soutenir.

 

Je partirai donc pour soutenir le cours de cette année de cette invite faite par Jacques-Alain Miller dans son texte « Effet retour sur la psychose ordinaire » in Quarto 94-95, d'en repasse par un affinage du concept de névrose. « La névrose est une structure particulière, ce n'est pas un fond d'écran. Vous avez besoin de certains critères pour dire : « c'est une névrose » : d'une relation au Nom-du-Père – pas un Nom-du-Père – vous devez trouver quelques preuves de l'existence de moins phi, du rapport à la castration, à l'impuissance et à l'impossibilité. Il doit y avoir une différenciation nette entre le Moi et le Ca, entre les signifiants et les pulsions ; un Surmoi clairement tracé. »

 

Je vous propose donc de reprendre un outil très utile pour lire la névrose. Il s'agit du graphe du désir que Lacan élabore pour la première fois dans le Séminaire V pour lui donner sa forme définitive dans son texte « Subversion du sujet et dialectique du désir » paru dans les Ecrits. Il l'utilisera donc plusieurs années et reste une référence, un outil de travail important chez les lecteurs de Lacan.

 

Première remarque: Jacques-Alain Miller fait remarquer que le graphe du désir, c'est le moment où Lacan cherche à significantiser une série d 'éléments qu'il avait rejeté dans l'imaginaire : la pulsion, le fantasme, etc. et tout ce qui excède et qu'il n'appelle pas encore jouissance.

 

Deuxième remarque : au départ le premier graphe représentait le niveau du sujet et puis Lacan a ajouté une deuxième étape, celle de l'autre qui répond au sujet. C'était donc deux graphes élémentaires posés l'un sur l'autre, ce qui constituait deux étages. Cela deviendra ensuite le sujet et l'Autre scène.

 

 

 

Troisième remarque : le graphe à deux étages peut être coupé transversalement. On situe alors les réponses à gauche et les questions à droite.

 

Au premier étage, la flèche transversale qui va de gauche à droite, c'est l'axe du signifiant c'est-à-dire comme élément du langage qui se déroule diachroniquement au sens du déroulement de la phrase. La flèche en cloche qui va de droite à gauche, c'est l'axe de la parole, d'un vouloir dire, qui aboutit à la production d'un sujet. On peut conclure que le sujet est lui-même un pur vouloir dire et qu'il est identifié par son dit. C'est un axe rétroactif : la signification, la vérité est un effet d'après-coup.

 

Par exemple le mot concupiscent que Lacan prend dans le Séminaire V pour montrer que ce n'est qu-après-coup et en ayant entendu tous les signifiants (con-cu-pis-cent) que l'on peut entendre la signification non-injurieuse de ce vouloir dire. Δ croche un signifiant dans l'Autre et de ce fait produit une nouvelle signification du côté du signifié.

 

On peut comprendre le graphe en prenant comme exemple la demande du nourrisson. La première flèche qui part de Δ n'est pas encore un sujet, juste un vouloir dire càd la demande du nourrisson. Du fait de devoir être demandé une part de l'objet de la satisfaction échappe et continue à être cherché à l'étage au-dessus. Quelque chose du fait du langage a échappé et continue à se jouer dans un au-delà de la demande. Cette demande qui se poursuit du fait de la part inaccessible de l'objet rencontre une réponse du style d'un Che vuoi? Au deuxième étage le sujet continue à poser sa demande mais que l'Autre réponde ou pas, cela provoque un « que me veut-il? » Qu'est-ce qu'il me veut puisque cela ne sera plus jamais ça. A cette place du Che vuoi? Càd de l'angoisse, le sujet organise un fantasme. Il organise ce que l'Autre lui veut, on trouve là toutes les figures du fantasme (on me rejette, on me bat, etc.)Et sur ces figures du fantasme, il organise son désir comme à l'étage précédent où il organisait son image à l'image de l'autre. De la même façon, ce désir, c'est le désir de l'Autre. Cela laisse le désir toujours insatisfait. Le désir est comme le déchet de son lien à l'Autre mais qui cependant est le plus important, le plus éminent. Cela implique qu'il n'y a pas d'Autre qui réponde. De l'autre côté, le sujet est pris dans toutes les formes de ses demandes orales, anales, etc. demandes de l'objet qu'il n'y a pas. Il est nécessairement perdu puisqu'il a à le demander, parce que l'humain parle. $◊ D c'est la formule de la pulsion càd des rapports du sujet aux demandes.

 

Dans les Ecrits, Jacques Lacan indique que le graphe a été construit pour repérer dans son étagement la structure la plus largement pratique des données de notre expérience. Il sert à présenter où se situe le désir par rapport à un sujet défini dans son articulation par le signifiant.

 

 

Ceci est la cellule élémentaire. « Le point de capiton par quoi le signifiant arrête le glissement autrement indéfini de la signification. Ce point de capiton a une fonction diachronique dans la phrase pour autant qu'elle ne boucle sa signification qu'avec son dernier terme, chaque terme étant anticipé dans la construction des autres, et inversement scellant leur sens par son effet rétroactif »

La structure synchronique est plus cachée, c'est elle qui nous porte à l'origine.

 

La fonction des deux points de croisement :

  1. L'un est connoté A, lieu du trésor des signifiants, ce qui ne veut pas dire code parce qu'il ne s'agit pas d'une correspondance univoque. Le signifiant ne se constitue que d'un rassemblement synchronique et dénombrable où chacun ne se soutient que du principe de son opposition à chacun des autres.

  2. L'autre, connoté s(A), ponctuation où la signification se constitue comme produit fini.

 

D'un côté, le lieu, une place (A), de l'autre un moment, une scansion. Tous deux participent de cette offre au signifiant que constitue le trou dans le réel, l'un comme creux du recel (A), l'autre comme forage pour l'issue s(A).

 

L'Autre comme site préalable du pur sujet du signifiant y tient la position maîtresse, avant même d'y venir à l'existence.

 

Lacan a cette très belle phrase page 807 des Ecrits : « Le premier dit décrète, légifère, aphorise, est oracle, il confère à l'autre réel son obscure autorité. Prenez un signifiant pour insigne de cette toute-puissance, cela donne le trait unaire qui aliène le sujet dans l'identification première qui forme l'Idéal du Moi : I(A) Effet de retroversion par quoi le sujet devient ce qu'il était. »

 

Et encore : « m-i(a), (entre moi et l'image de l'autre) c'est là que s'insère l'ambiguité d'un méconnaître essentiel au me connaître ».

 

L'inconscient et le discours de l'Autre et s'y ajoute que le désir de l'homme est le désir de l'Autre. D'où la question de l'Autre revient au sujet de la place où il attend un oracle sous le libéllé d'un Che vuoi?

Sur le fantasme ainsi posé, le graphe inscrit que le désir se règle homologue à ce qu'il en est du moi au regard de l'image du corps. Ainsi se forme la voie imaginaire par où je dois dans l'analyse advenir, là où s'était l'inconscient.

 

Le graphe complet permet de placer la pulsion $◊ D comme trésor des signifiants. Elle est ce qui advient de la demande quand le sujet s'y évanouit. Ce que le graphe propose ensuite c'est le point où toute chaîne signifiante s'honore à boucler sa signification S(Abarré) = le signifiant d'un manque dans l'Autre. Le manque dont il s'agit est bien qu'il n'y a pas d'Autre de l'Autre.

 

Dans son cours, « La fuite du sens », Jacques-Alain Miller fait remarquer que le schéma L dégage le principe même du graphe de Lacan. Ce graphe est construit sur une articulation du symbolique et de l'imaginaire. Mais on ne peut pas identifier l'étage inférieur à l'imaginaire et l'étage supérieur au symbolique. Lacan montre comment à l'étage inférieur l'identification imaginaire est soutenue et encadrée par l'identification symbolique. Et il fait l'articulation homologue à l'étage supérieur, où la pulsion est l'élément symbolique et le désir articulé au fantasme est l'élément imaginaire.

 

Donc à chaque fois une double articulation du symbolique et de l'imaginaire. On trouve à l'étage inférieur du graphe l'équivalent de ce que Lacan appelle aliénation dans la mesure où on y trouve l'identification symbolique fondée sur le rapport à l'insigne de l'Autre, et on y trouve aussi l'identification imaginaire. A l'étage supérieur, on trouve articulé la séparation, à savoir l'introduction du facteur libido.

 

A l'étage inférieur, on trouve déployé le fonctionnement pur du signifiant c'est-à-dire la détermination qu'il effectue de l'effet signifié qui est rétroactive. Il faut ensuite un second étage qui ajoute et superpose au premier le désir de l'Autre et la pulsion. Nous avons quelque chose comme le remplissage de cette forme signifiante par la libido : le désir, la pulsion, sorte de matière qui se surajoute à la forme et vient se couler, se modeler sur la forme signifiante. La pulsion est réduite à l'articulation des signifiants pulsionnels. Le désir est conçu comme le signifié imaginaire de la chaîne pulsionnelle. Le désir, je l'affecte à l'imaginaire, dit Jacques-Alain Miller, parce que c'est pour Lacan de la libido signifiée, qui se dit entre les lignes et que sur son graphe il l'affecte à la dimension imaginaire. Cette articulation entre matière préalable et forme signifiante qui la sublime, la significantise, la symbolise tout en laissant un reste; c'est aussi bien ce qu'illustre le schéma L;

 

Je vous propose pour le cours prochain de lire le cas développé dans un article intitulé « Discussion d'un cas clinique à l'association psychanalytique de Cordoba » in Cause freudienne 41 et de le relire avec l'outil du graphe du désir. On pourra peut-être faire l'exercice avec le cas Dora également si le temps nous le permet.

 

Au mardi 15 décembre.

 

 

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7 décembre 2009 1 07 /12 /décembre /2009 22:08

 

par Bogdan Kusnierek

 

Yasmine Grasser, notre invitée, à cette première journée de formation du premier atelier du CRIPsa, nous a ramené beaucoup de choses très intéressantes. Pour ma part, je voudrais piocher parmi l’une d’elles pour revenir sur ce qui m’a questionné. Je n’avais jamais entendu quelqu’un reprendre le statut donné par Lacan au signifiant par le versant de sa fonction d’ouvrir sur un monde imaginaire donnant sa place au sujet. Pour bien nous faire entendre ça, Yasmine Grasser nous a replongés dans le cas du petit Hans auquel Freud a eu affaire.

Le père du petit Hans vient voir Freud, un ami, car son fils a affaire à « une bêtise » comme il dit : il touche son fait pipi, et veut le voir partout ailleurs. Sa mère, dit-il, l’a déjà réprimandé de plusieurs façons, mais il ne veut rien entendre. Alors elle l’a menacé de faire venir un médecin pour le lui couper. De plus, il a peur qu’un cheval le morde.

Freud donne deux recommandations au père de Hans. Il lui demande d’expliquer à son fils d’une part que cette attitude autour du fait pipi est en fait une approche vers sa mère et d’autre part que si le cheval veut le mordre, c’est parce qu’il touche son fait pipi. Freud, nous dit Yasmine Grasser, ne menace pas le petit Hans, mais propose une explication, et vise sa propre culpabilité.

Lors d’une deuxième intervention, Freud propose au père de dire à son fils que le phallus n’existe pas ; il veut par là lui retirer une satisfaction.

C’est ce qui poussera le petit Hans à faire un rêve, que son père ramène à Freud. Hans voit sa mère nue en chemise, en train de lui montrer son fait pipi. Le père rationalise en disant à son fils qu’elle ne peut pas être à la fois nue et en chemise, et qu’elle n’a pas de fait pipi. Yasmine Grasser nous explique, avec Lacan, que dans ses constructions signifiantes, le petit Hans intègre ce qu’il voulait voir partout, le fait pipi, comme un signifiant. Et c’est de la sorte que ce même phallus peut devenir le tiers phallique entre sa mère et lui, entre le couple parental et lui.

Par la suite, Freud verra ensemble le père et le fils lors d’une séance. Et il comprendra là l’enjeu qu’il y a entre ce fils et son père. Et à l’instar de Hans, Freud se met à raconter une histoire de l’ordre du mythe qu’il adresse à Hans : Dieu a voulu que naisse un fils qui aurait peur de son père ! Après épuisement de ses constructions signifiantes, Hans verra sa phobie disparaître.

Freud et ses interventions ont un effet sur le petit Hans. Pourquoi ? Yasmine Grasser, si j’ai bien compris, reprend les choses de ce côté-ci : il permet que les mots, voire les évènements, ce qui se passe, soient pris dans leur dimension de signifiant. Les interventions de Freud nous permettent de comprendre qu’il y a à distinguer deux pères : le père de la réalité, celui qui rationalise, qui est du côté du sens, et le père imaginaire, celui qui fait advenir la question de l’histoire d’un sujet, celui de la fonction du Non-Du-Père. Freud occupe cette position de père imaginaire. Il raconte une histoire à Hans, qui fait advenir la question du désir en ce qui le concerne, là où le père de Hans rectifie les choses, pour qu’elles soient exactes (c’est une « bêtise », l’impossibilité d’être nu et en chemine en même temps,…). Freud fait un usage de la fonction symbolique sur un mode imaginaire. C’est ce qui permet de faire entendre la position d’autorité, non pas du père en tant que tel, mais du signifiant, en tant qu’il ordonne un monde à partir d’un désir. Ce qui laisse comme effet la possibilité au sujet de pouvoir interpréter et s’interpréter puisque le monde des signifiants ouvre là où le signifié ferme.

 

Yasmine Grasser, notre invitée à cette première journée de for
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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 20:43

par Pierre Malengreau


1. Malentendu parental et transfert

Quand nous parlons du transfert des parents, le premier pas à faire est de mettre en cause le signifiant « parent ». C’est un signifiant énigmatique. Il réunit deux termes très différents. Père et mère ne forment pas une unité. Il n’y a pas d’inconscient collectif, il n’y a pas plus de transfert collectif. Lorsqu’il s’agit du transfert nous sommes d’emblée dans le un par un. Parler de transfert avec les parents, c’est d’abord parler du transfert pour chacun d’eux. Il s’agit dès lors de faire d’abord passer cette différence.

Père et mère sont d’abord des parlêtres. Les parents sont premièrement « deux parlants qui ne parlent pas la même langue. Deux qui ne s’entendent pas parler »1. Deuxièmement les parents sont aussi « deux qui ne s’entendent pas tout court ». Quand nous rencontrons un couple de parents venu nous parler de leur enfant, il convient de ne pas oublier que derrière le père et la mère, il y a toujours un homme et une femme.

Qu’est-ce qui les réunit comme parlêtre ? C’est le malentendu. C’est tout aussi bien l’enfant dont ils nous parlent. C’est leur enfant en tant qu’il réalise, qu’il accompli ce malentendu. Les parents sont donc aussi deux parlants « qui se conjurent par la reproduction ». L’analyste qui reçoit les parents est prié de ne pas l’oublier.

Par sa présence l’enfant met en évidence le malentendu familial et par son symptôme l’enfant interprète ce malentendu. Il renvoie les deux parents au fait qu’ils sont chacun homme ou femme. Il renvoie chacun des deux parents au non rapport sexuel. Il incite tout aussi bien le psychanalyste à ne pas réduire la question d’un homme et d’une femme aux modifications des rôles de père et de mère.

Qu’en est-il alors du transfert dans la rencontre avec les parents ? Pour qu’il y ait transfert, il faut que quelqu’un se prête à une supposition. A quelle supposition nous prêtons-nous quand nous recevons des parents qui viennent nous parler de leur enfant ? Les parents nous prêtent un savoir faire, l’analyste quant à lui est supposé savoir y faire avec A barré.

Si nous considérons l’enfant comme celui qui par son symptôme interprète le malentendu parental, la position de l’analyste vis-à-vis des parents serait celle qui consiste à poser leur enfant comme sujet supposé savoir. Il s’agit d’une part d’aider l’enfant à nommer ce qui ne va pas pour lui, de dire où ça lui fait mal. Il s’agit d’autre part d’amener les parents à concevoir le symptôme de l’enfant comme un texte à lire que leur enfant leur envoie. Pour les parents le symptôme de l’enfant est habituellement conçu en termes de dysfonctionnement et l’analyste est supposé savoir soigner l’enfant de ce dysfonctionnement. L’analyste doit pouvoir se décaler de la demande initiale. Il s’agit d’aider les parents à être lecteurs de ce que leur enfant leur dit. L’analyste ne serait dans ce cas qu’un supposé savoir y faire avec un savoir dont l’enfant serait le détenteur. Supporter le transfert des parents consisterait alors à se mettre à côté d’eux pour lire l’interprétation qui leur est adressée.

Le psychanalyste lacanien fait de ce malentendu le ressort de son action. Il se donne pour repère ce qui ne marche pas, ce qui cloche. Encore faut-il que nous précisions de quoi il s’agit quand nous parlons de ce qui ne marche pas. « On ne sait pas à l’avance ce qui convient », dit Maïté Masquelier à propos du livre « les premiers entretiens thérapeutiques avec. La question est de savoir quelle est la nature de ce « on ne sait pas ». Quel non savoir offrons-nous aux parents pour qu’ils puissent mettre au travail ce qui occulte leur propre non savoir ? Quel est ce non savoir que nous mettons en avant pour leur permettre d’accueillir ce que dit leur enfant comme un non su ? 


2. Les effets constituants et les effets constitués du transfert

« L’on ne saurait d’autant moins négliger la subjectivité de ce moment que nous y trouvons la raison de ce qu’on peut appeler les effets constituants du transfert en tant qu’ils se distinguent par un indice de réalité des effets constitués qui leur succèdent. »2 Lacan ajoute en note en 1966 que « on trouve là donc là défini ce que nous avons désigné dans la suite comme le support du transfert : nommément le sujet-supposé-savoir. On ne saurait d’autant moins négliger la subjectivité de ce moment d’entrée en analyse que nous y trouvons la raison, c’est-à-dire ce qui rend compte du fait qu’il y a des effets constituants du transfert. Il se passe donc quelque chose de spécifique dans ce moment où le sujet entre dans l’analyse et conclu le pacte principiel. Ce pacte principiel est celui que définit la règle fondamentale de l’association dite libre.

Tout ce passage est construit autour de cette opposition simple qu’il avance entre les effets constituants du transfert et les effets constitués. Les effets constitués sont ce que les psychanalystes repèrent classiquement en termes de répétition. Ce sont par exemple les sentiments d’amour, de haine ou d’ignorance lorsqu’ils sont rapportés aux signifiants qui déterminent le sujet. Les effets constitués du transfert renvoient l’analysant à un savoir déjà là, à un savoir que Lacan écrit S2. Ce savoir déjà là est un savoir dans lequel le sujet peut se reconnaitre. Il constitue le côté atemporel de l’inconscient. C’est ce qui nous donne quelque fois l’impression que tout est joué d’avance. C’est aussi la raison pour laquelle nous pouvons considérer que les effets constitués du transfert s’inscrivent sur le versant fermeture du transfert. Ils désignent dans le transfert un moment de fermeture de l’inconscient tel que Lacan en parle dans le séminaire XI.

Qu’en est-il maintenant des effets constituants que Lacan identifie par la suite en termes de sujet supposé savoir ? Il s’agit de toute autre chose. L’indication de Lacan est précise. Ce qui distingue les effets constituants des effets constitués, c’est l’indice de réalité qui accompagne ces premiers. Cet indice de réalité accolé aux effets constituants indique qu’il se passe effectivement quelque chose qui n’était là avant. Il désigne l’introduction de quelque chose de nouveau au regard du transfert pris sous son versant répétitif. Lacan rejoint par là la position de Freud, mais il l’élève au niveau de la structure. Cela veut dire que le sujet supposé savoir est à situer non pas au niveau des phénomènes observables, mais au niveau de la structure même de la parole analysante.

Les effets constituants du transfert trouvent leur raison dans ce moment où le sujet entre dans l’analyse et conclu le pacte analytique. Cela veut dire que le transfert analytique n’est pas donné d’emblée. Ce n’est pas parce qu’un sujet suppose qu’un autre sait quelque que chose le concernant qu’il y a transfert au sens analytique du terme. Ce transfert là est pourrait-on dire pré-analytique. Il s’installe dès qu’un sujet pense que ce qu’il dit veut dire autre chose que ce qu’il dit. Pour que le transfert soit analytique à proprement parler il faut quelque chose de plus. Il faut ce moment d’engagement du sujet dans le pacte analytique. Les effets constituants du transfert se déduisent de la règle fondamentale. Ils se présentent comme un produit de l’engagement du sujet dans l’expérience analytique.

Cette avancée de Lacan nous apprend avant même qu’il n’en parle en termes de sujet supposé savoir ? Cela nous apprend que la parole analysante est créatrice du transfert. C’est à ce titre que l’entrée en analyse est véritablement un acte pour le sujet. La parole analysante produit la séquence associative, et elle introduit de ce fait dans les dires du sujet une supposition féconde dont elle ne connait pas à l’avance les effets. Elle élève ainsi ce qu’elle produit à la dignité de ce qui fait que l’inconscient est là tout en n’étant pas là. Il est là au titre d’un savoir dans lequel le sujet ne se reconnait pas d’emblée. C’est un savoir « non réalisé », un savoir en attente que Lacan écrit à l’occasion S1. Cet inconscient là n’est pas celui que nous sommes habitués à reconnaitre dans ce qui se répète. Cet inconscient là objecte comme tel à l’idée même d’un savoir absolu dans l’Autre. Il est par définition séparé du tout savoir S2 préalable.

C’est sur cette différence entre effets constitués et effets constituants que l’enseignement de Lacan nous invite à régler nos interventions. Il nous invite à régler nos interventions sur ce qu’il y a de créatif dans le transfert. Il nous invite à régler nos interventions sur le savoir non su. Au fond, que nous apprend une psychanalyse ? On finit toujours par rencontre des dits et des non dits qui nous ont marqués. Qu’est-ce qui est déterminant ? Ce n’est pas le sens que ces dits et ces non dits parentaux ont pris au fil du temps. Il finit toujours par se rendre compte que le sens qu’il leur donne n’est pas à la hauteur de l’effet que cela lui a fait. Ce qui est déterminant c’est aussi le fait que le sujet les ait investis. Ce qui est déterminant, c’est l’impact que ces dits et ces non dits ont eu sur le corps. La cure psychanalytique la plus classique révèle les paroles et les silences qui nous ont fait trembler, vaciller, frémir, voire jouir à un moment de notre vie. Ces mots et ces silences ont laissé une marque indélébile, un marque qui comporte un avant et un après. Ils ont laissés un impact sur le corps qui se répète chaque fois que le sujet en parle. Lacan nous invite à calquer nos interventions sur cet usage de la langue. Il nous invite à faire en sorte que nos interventions aient la même puissance créatrice que ces premières rencontres avec la langue de l’autre.

Une façon de faire peut être d’accompagner un enfant dans sa façon d’investir sa propre langue. Un enfant se révèle être à l’occasion le lieu où quelque chose de sa langue se met à vibrer. Il accomplit alors le malentendu parental en faisant vivre sa langue. De quoi permettre aux parents de transformer la supposition de savoir en une expérience de vie le temps que ça leur serve. 

3. Transfert dans Le moment de conclure

Nous avons dans le dernier enseignement de Lacan une reprise de la notion de transfert comme sujet supposé savoir. Ce qui est mis en exergue, ce n’est plus la dimension sémantique, ce n’est plus le renvoi d’un signifiant à un autre. Ce qui est mis en exergue, c’est la dimension pragmatique du sujet supposé savoir. IL s’agit dans ce cas de prendre le sujet supposé savoir par le bout d’un usage qui prenne en compte qu’il y a dans la structure un trou, un manque si essentiel que nous ne pouvons l’aborder qu’au moyen d’une supposition. Une référence extraite de son dernier séminaire Le moment de conclure peut ici nous servir de balise. « Ce que je dis du transfert – le sujet est toujours supposé, il n’y a pas de sujet, il n’y a que le supposé – le supposé savoir, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Le supposé-savoir-lire-autrement. » 3  Tous les termes ici ont leur importance. Une fois exclu le sujet, une fois exclue l’idée qu’il y aurait sous le langage une grand Autre, un Dieu, un père, voire tout simplement la volonté d’un sujet, il ne reste qu’une supposition. Le transfert se réduit à une supposition de savoir. Soutenir le transfert suppose de la part d’un psychanalyste qu’il consente à supporter dans tous les sens du terme une supposition de savoir, rien de plus qu’une supposition. Soutenir le transfert suppose de la part du psychanalyste qu’il aide l’analysant à aimer son inconscient, qu’il aide son analysant à se laisser porter par cette sorte de respiration qu’un certain usage du signifiant peut introduire dans sa vie.

Ce qui est en jeu ici, c’est une définition précise de l’inconscient. C’est une définition qui se trouve dans la dernière séance du séminaire L’insu4, et que Jacques-Alain Miller a commenté brièvement dans son cours5. L’inconscient n’y est plus pris par le biais du discours de l’Autre, il n’y est plus pris comme un savoir qui reprendrait les signifiants qui nous déterminent. L’inconscient est défini en termes de pure supposition. Cette position de Lacan rejoint la proposition freudienne de l’inconscient comme hypothèse. Soutenir le transfert, c’est du coup soutenir l’inconscient comme hypothèse.

Qu’est-ce qui est supposé ? La réponse est claire : ce qui est supposé dans l’expérience analytique, c’est un savoir-lire-autrement. Je pense que nous pouvons y voir une sorte de définition de l’inconscient. Faire l’hypothèse de l’inconscient, c’est supposer savoir lire autrement ce qui vient, c’est supposer savoir lire autrement ce qui se met en travers des mots, en travers des phrases qui nous viennent. De quel autrement s’agit-il ?

« L’autrement en question, c’est celui que j’écris (…) S(A barré). (…) Est-ce qu’autrement veut dire, autrement que ce bafouillage qu’on appelle psychologie ? Non. Autrement désigne un manque. C’est de manquer autrement qu’il s’agit ». Cet autrement, dit-il, n’est pas à situer en termes de comparaison. Il ne s’agit pas de le différencier simplement de ce cafouillage qu’on appelle psychologie. Qu’est-ce que la psychologie ? Enfin, que prétend-elle ? Comme le dit l’étymologie, elle prétend expliquer la psyché par un savoir. Elle se présente comme une stricte application de la paire signifiante qui veut qu’à tout S1 réponde un S2 qui en rende compte. Enfin, c’est bien gentil pour la psychologie que de la définir ainsi. Il ne s’agit pas pour Lacan d’opposer à la psychologie un autre savoir qui serait par exemple celui de la psychanalyse. Il ne s’agit pas d’opposer des S2 entre eux. Il s’agit de manquer autrement.

De quoi s’agit-il ? Que signifie manquer autrement ? Comme toujours chez Lacan, il répond lui-même à cette question quelques lignes plus loin, même si sa réponse suppose de la part de celui qui le lit d’y mettre du sien. Lacan se tourne vers Cantor. Cantor, dit-il, a fait une théorie des ensembles, et il a distingué deux types d’ensemble. Il y a d’un côté l’ensemble dénombrable. C’est un ensemble qui fait équivaloir à l’intérieur de l’écriture la série des nombres entiers avec par exemple la série des nombres pairs. On peut dire que cet ensemble est dénombrable parce qu’on peut établir des relations bi-univoques entre les termes. Il y a un autre type d’ensemble, un type d’ensemble non dénombrable au sens où on ne peut pas établir des relations bi-univoques entre les termes. C’est ce qui se passe par exemple quand il s’agit des nombres infinis. Il y a là une équivocité dans la mesure où le langage mathématique qui est utilisé est imparfait. On ne sait pas très bien où est la limite entre le langage et le réel. C’est ce qui se passe dans l’analyse. Dans l’analyse, « c’est l’équivoque qui domine ». « Il y a une équivoque entre le réel et le langage ».

C’est ça l’indication que Lacan avance : manquer autrement veut dire prendre en compte cette équivoque entre réel et langage. Comment saisir cela ? Lacan oppose au fond deux usages du signifiant, et même plus radicalement deux usages du S1, selon que nous le référons à la paire signifiante S1-S1, ou selon que nous prenons le S1 pour lui-même, c’est-à-dire pour son impact. Dans le premier cas, nous savons en fait comment le prendre. Nous prenons un S1 par le bout du savoir auquel il renvoie. Nous faisons un rêve, et nous tentons son déchiffrage à partir des signifiants qui nous viennent. Il y a tout une part de l’analyse qui se joue dans cette dimension. Elle a ses vertus et sa nécessité. Le dernier Lacan nous invite à faire un pas de plus.

Savoir-lire-autrement veut dire s’ouvrir à ce que Lacan nomme l’équivoque entre le langage et le réel. Ce qui fait alors la valeur et l’intérêt d’un S1, c’est le fait qu’il « avoisine le réel »6. Nous ne savons plus au préalable s’il vaut comme trait dans la langue ou s’il vaut simplement comme trait qui nous fait parler. Nous ne savons plus au préalable si la valeur d’un signifiant lui vient de sa place dans la langue ou de la part de vivant qu’il véhicule. Il s’agit dans ce cas de penser une pratique fondée non plus sur le savoir qui nous particularise, mais sur l’inconscient en tant qu’il mobilise à l’occasion notre singularité. Manquer autrement veut dire dans ce cas prendre en compte ceci, qu’il y a dans la langue autre chose que du langage. Il y a dans la langue une part de folie qui vaut pour elle-même. Il n’est pas demandé à l’analyste d’aimer l’inconscient de son analysant. Il lui est demandé d’aider son analysant à aimer son propre inconscient. Une façon simple de le faire est de l’aider à ne pas reculer devant son inconscient quand il s’ouvre. Il me semble que c’est là ce que Lacan tente de cerner dans cette formule : l’analyste supposé-savoir-lire-autrement. Il est supposé savoir transformer un signifiant maître, un S1 en cause de désir, en cause pour le désir.
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4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 19:27

Questions soulevées par la référence au livre de Marie Cécile Ortigues( psychanalyste) et Edmond Ortigues( philosophe) dans «  Comment se décide une psychothérapie d’enfants » Ed. H D F 2005- 3° édition. La 1° édition était en 1986, la 2° en 1993

par Monique Vlassembrouck
 
Marie Cécile Ortigues  explique que ce livre est dans le fil de son expérience de consultation en Afrique qui a fait rencontre et lui a fait revisiter l’héritage freudien qui était le sien. Son point de départ était : Dolto, Lebovici et Diatkine aux « Enfants malades », et avec Lacan.
En Afrique, avec Edmond Ortigues, philosophe connu en tant qu’analyste de l’histoire des religions, de la philosophie et connu aussi pour ses apports en sciences humaines, elle a fait un travail de recherche et d’observation par différentes méthodes - travail avec des ethnologues et des psychanalystes - dans des lieux de consultation psychiatriques en Afrique, consultations qui posaient problème quant à comment y opérer en tant que psychiatre, psychologue. Elle précise la position qui était la sienne: travail de notation, en laissant parler les consultants, soucieuse de la position d’analyste c'est-à-dire, qui n’enferme pas les personnes dans leurs traditions au nom du décodage culturel. Dans ce livre, elle témoigne de ce qui a été un moment fécond et qui a orienté son travail .C’est dans un lieu de survie en Afrique, une rencontre qui a fait message: « nous sommes humains puisque chacun de nous a sa place »( p.180). Elle y lit une message, une compréhension qui s’impose à elle : l’importance de la famille qui donne les repères et les points d’appui à l’enfant. C’est avec cette donne qu’elle revisite comme elle dit, l’héritage freudien.

J’y lis aussi  une autre donne : pas celle de la famille mais celle de la structure de discours que Lacan distingue de parole et langage, structure de discours  comme forme de lien social pour un sujet et qui dépasse de beaucoup la parole dira t- il. Dans ce lieu de survie, on voit que c’est par une forme de discours que le sujet se manifeste, et qu’il a une place, qu’il est reconnu. Il y a là le témoignage que dans tout le dénuement qui est le sien, c’est fondamentalement le  discours qui opère et que (je cite Lacan ) par l’instrument du langage s’instaure un certain nombre de relations stables, à l’intérieur desquelles peut s’inscrire quelque chose qui est bien plus large, va bien plus loin que les énonciations effectives. Nul besoin de celles- ci pour que nos conduites, nos actes éventuellement s’inscrivent du cadre de certains énoncés primordiaux. » ( Jacques Lacan, Séminaire XVII, p.11)

Orientée sur la famille Marie Cécile Ortigues va dès lors insister sur  l’importance des entretiens préliminaires avec les parents en tant que  les positions subjectives, oedipiennes,  de chacun  sont concernées dans la demande de cure pour un enfant. Une demande de cure pour un enfant touche à une position libidinale et identificatoire et donc des défenses jouent dans la famille. Le transfert sera l’appui pour opérer des  repérages de positions et de remaniements de configurations oedipiennes, pour installer des positions nouvelles.
L’auteur  précise le supposé savoir du transfert en ces termes :
-pas d’interprétation au sens classique, c'est-à-dire verbaliser des explications, des conduites, des symptômes, explications qui souvent suggèrent un lien de causalité directe entre un passé et le présent
-mais savoir que la mémoire affective (qu’elle appelle l’inconscient) est mobilisée grâce à un contexte qui surgit , à un lien qui se fait entre plusieurs éléments jusque là isolés. L’envers de la demande de cure doit dévoiler cet inconscient, révéler la causalité circulaire en jeu et la personne peut alors changer et trouver de nouvelles perspectives.
Ainsi la mémoire affective est un passé-présent qui ne se dévoile que dans l’éclairage des difficultés et des possibilités actuelles. « Le sens n’est pas caché derrière les apparences, il est dans les relations entre les apparences » (p177)
« Le symptôme a la fonction positive d’un repère, porteur d’interrogation sur soi dans le contexte familial ». Il est donc question de déchiffrage, d’interprétation intersubjective, de mobiliser le contexte qui montre la mémoire affective à l’œuvre.

C’est qui m’a questionné alors c’est la différence entre clinique de l’enfant et clinique du sujet. Nous sommes bien, me semble-t-il, dans cet ouvrage dans une clinique de l’enfant et de sa construction à partir d’identifications, de repères que l’enfant trouve dans la famille et dont le socle est l’Œdipe. On sait que ce socle vient de Freud qui réfère les affaires de famille, dont il est toujours questions dans la clinique à une tragédie qui s’énonce par ce mythe. La clinique des adultes nous livre les ressassements de l’analysant qui dès qu’on lui offre la possibilité de parler, pense à sa famille (article de Pierre Malengreau, « Paroles de famille », in Quarto, 88-89). Il n’y a pas à méconnaître cela, mais ajoute-t-il si elle a valeur d’identification, et MC Ortigues le dit bien, cet abord masque, «  bouche toutes les nuances » de la relation spécifique de l’histoire d’un sujet. Donc quand on dit  clinique du sujet, c’est aller vers la prise en en considération des relations primordiales que le sujet établit au savoir, à la jouissance et à l’objet. Ce sont trois termes qui font la trame de l’Inconscient et donc du transfert qui en est la conséquence non seulement avec l’enfant mais avec ses parents.    

C’est la place que ses proches parents tiennent par rapport à ces relations primordiales qui a son poids, et  qui définit pour un enfant la famille. Ainsi quand Yves  ne cesse de se faire exclure des écoles, c’est en réponse au fantasme de sa mère qui décline pour son fils les scénarios du mal aimé du père, du mal aimé à l’école, de l’injustice qu’il rencontre…, jusqu’au moment où elle dira qu’elle a rencontré pour elle- même des injustices et que elle ne veut pas ça pour ses enfants. Ce point fera arrêt dans l’entretien et deviendra son  énonciation à partir de quoi elle peut entrevoir que son fils réalise cette parole en étant toujours celui qui s’exclut ou qui s’excepte : savoir, jouissance, objet sont entrevus dans ces liens primordiaux où ce fils si adorable à la maison arrive à se mettre à l’abri de devoir répondre par lui- même de la jouissance rencontrée, celle qu’il met en jeu dans ses mauvais coups.
.
La famille fait bien  l’armature du sujet qui se défend ainsi des incidences du vivant dans sa vie et il utilise également  la famille pour déchiffrer les énigmes de la jouissance qu’il rencontre. Un choix s’impose au psychanalyste dit encore Pierre Malengreau dans son article « Paroles de famille », celui de confirmer la chaîne des générations ou soutenir au contraire qu’il peut y avoir autre chose qui fasse chaîne. Se faire complice de la névrose lorsqu’elle incite le névrosé à investir la trame signifiante de son inconscient ou, au contraire, déranger cet agencement d’une façon qui ne démente pas le réel qu’il y a au cœur de l’être vivant.
   

Revenons encore un moment à cet ouvrage qui aborde la question du transfert.dans la clinique avancée. L’orientation clinique des entretiens préliminaires ouvre à des questions importantes au- delà de la demande première par la mise en œuvre du transfert en terme de déploiement de la demande, de remaniements qui opèrent, de réalisations de la demande de repérage. L’auteur souligne qu’il n’y a pas d’entretien sans transfert, c'est-à-dire sans déplacements multiples sur la personne de l’analyste mais aussi sur les membres de la famille. Le transfert permet de laisser se déployer  une demande de reconnaissance, d’accompagner une mutation pour ne pas fixer un problème. Dans les premiers entretiens, l’essentiel de ce qui se déroule dans une cure y est. Parce qu’il y a transfert on récuse prescription et conseils, on récuse le schéma médical, prescriptif: l’analyste ne veut pas une psychothérapie pour le consultant, il cherche ce que lui souhaite, qu’il prenne la décision. Chacun est mobilisé. On est dans un repérage  des identifications oedipiennes, pour  permettre des mutations de positions. C’est le contexte qui va mobiliser la mémoire affective ou inconscient et qui révèle les relations entre les apparences grâce au transfert. Parce que les changements de l’un déterminent les changements de l’autre, la demande de cure pour un enfant nécessite un préliminaire important. Le chapitre sur la donne familiale amène d’ailleurs la prise en considération de la solidarité dans l’évolution. Un chapitre y est consacré, qui se termine par cette question: les cures d’enfants sont elles possibles ? La psychanalyse d’enfants est elle un leurre ?

La donne familiale est un le terme clé dans ce livre: elle doit faire apparaître les répétitions et les coïncidences : secrets de famille qui une fois dites ouvrent à un remaniement des rapports familiaux. Tout se passe comme si les parents offraient un lot de traits organisés, constitutifs de leurs positions oedipiennes. ( p.50) « La donne que reçoit un enfant ne peut être modifiée par lui mais elle peut être diversement utilisée, diversement jouée » et le transfert est l’opérateur des changements. Exemple de Julien 11 ans dont les entretiens mettent en évidence les liens entre les symptômes de l’enfant et ceux de la mère. Le sens du symptôme pour la mère implique le père. On interroge le symptôme, pour repérer à quelles questions il répond, le sens qu’il a. Le sens est trouvé dans les explications oedipiennes mettant la mère en avant. Ces explications amènent à un remaniement qui lève le symptôme de l’enfant (pp. 51-53- 55).
 

 Il y a du transfert en ces termes: les positions, identifications oedipiennes des parents sont la donne à laquelle l’enfant a à faire. Le symptôme de l’enfant n’est pas juste l’effet des conduites parentales mais la conséquence d’une combinaison de conduites caractéristiques d’une configuration familiale. L’enfant prend place dans le système familial, les symptômes se répondent. Tout s’explique dans les relations qui donnent sens et compréhension au symptôme.

Dans le petit texte « C.S.T. » de Jacques-Alain Miller, le symptôme s’inscrit dans la demande faite à l’analyste et a pour effet de le constituer comme message articulé dans l’Autre, de lui donner un statut symbolique…. Le psychanalyste s’ajoute au symptôme, et a pour conséquence l’hystérisation du sujet, ce qui veut dire son ouverture au désir de l’Autre. C’est ça la clinique sous transfert. Le transfert des parents, concerne ce point : quand on travaille avec l’enfant, n’est- on pas dans une clinique sous transfert avec eux puisqu’ils viennent avec leur enfant symptôme? Pour un temps, par moments, on s’ajoute à la famille comme symptôme parce qu’on est dans une clinique sous transfert. Il s’agit d’œuvrer bien souvent alors pour, de la bonne manière pouvoir poursuivre le travail avec l’enfant, que ce soit avec un transfert positif ou négatif. Quant à notre contre transfert, il se traite ailleurs pour qu’on puisse s’ajuster de la bonne manière et ne pas faire obstacle au transfert..
 
Hystériser, assouplir, s’orienter sur le poète en trouant de la bonne manière, en décomplétant le sens qui asphyxie pour s’appuyer sur la matérialité de la langue : c’est aussi une piste de travail avec les parents quand on les rencontre.
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4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 12:21
Epinglage de la journée du 3 décembre au CRIPSA
par Katty Langelez


Nous avons passé hier une journée remplie d'un travail de lectures et de transmissions cliniques menée par Monique Vlassembrouck et Maïté Masquelier et orientée par Pierre Malengreau. Ils nous ont montré par comparaison ce qui fait la différence entre nos pratiques orientées par Jacques Lacan et la lecture que nous en donne Jacques-Alain Miller et celles d'autres collègues psychanalystes orientés par d'autres références, soit par la théorie du contre-transfert, soit par le structuralisme et le premier temps de l'enseignement de Jacques Lacan. Vous trouverez ci-après sur le blog les textes des interventions de Maïté, puis de Monique.
Il s'agit d'un travail de lecture critique, d'affirmation d'un choix, nullement un travail de jugement ou d'évaluation. C'est une orientation par la fin de l'analyse conçue comme un long chemin de désidentification pour aboutir à une position de l'analyste réduite à une présence réelle, un style (au sens de la plume qui permet une écriture). Ce qui a des conséquences pratiques dans la psychanalyse appliquée à la thérapeutique aussi bien dans les thérapies d'enfants que dans le travail des institutions.



Remarques et commentaires sur le livre :
« Les premiers entretiens thérapeutiques avec l’enfants et sa famille »

Jean-Pol Matot ; Christine Frisch- Desmarez et al.
Dunod, Paris 2007.

par Maïté Masquelier


Il s’agit d’un ouvrage réalisé dans le cadre du groupe d’étude en psychiatrie et psychothérapie infanto-juvénile.C’est un travail collectif d’un groupe constitué de pédopsychiatres, psychologues orthophonistes et assistantes sociales, qui exercent une activité clinique dans différents services de santé mentale, hôpitaux, institutions thérapeutiques pour enfant et instituts médico-pédagogiques. Leur orientation est psychanalytique et systémique.

C’est un livre qui s’adresse aux cliniciens et qui veut mettre en évidence l’intérêt des premiers entretiens thérapeutiques. Du clinicien, il en est question, d’ailleurs il n’est question que de lui. Du sujet par contre, celui distingué comme tel parce qu’il parle, celui là il n’en est pas question.

Cela veut dire que ce qui oriente leur travail ne sont pas les dires du sujet mais un cadre construit, un canevas.  Et au fond cet ouvrage c’est ça, la construction d’un cadre thérapeutique. C’est le cadre qui détermine le travail. Il faut qu’il y ait convergence entre le mandat, la mission et la demande. La première partie est consacrée au cadre de l’entretien.

L’important semble résider dans la recherche d’une adéquation. Il s’agit donc d’analyser la demande pour savoir si elle correspond bien au champ pour lequel le praticien est engagé.

La où une thérapeute se pose des questions sur sa propre responsabilité, les protagonistes du livre reprennent cela du côté de l’inadéquation. Inadéquation du côté de l’équation qui n’était pas bonne.

On entend mieux du coup, pourquoi dans nos institutions orientées par le Champ freudien, donc par Freud avec Lacan, nous sommes des intervenants. Quels que soient nos diplômes, nous travaillons avec l’enfant et la place que nous prenons auprès de lui, c’est lui qui nous l’enseigne, pas notre diplôme, ni le mandat. Nous sommes amené dans certains cas à faire du travaille d’assistant social : on accompagne un jeune pour un rendez-vous chez le juge, on va dans les écoles, on rencontre les parents… parfois, justement non, on ne va certainement pas  l’accompagner dans telles ou telles démarches… Ce qui nous oriente c’est la construction clinique du cas en réunion. C’est, si l’on peut dire, notre outil. C’est pour citer Alexandre Stevens : « le préliminaire indispensable pour se donner chance de prendre la mesure de l’acte à produire ».

Nous ne travaillons pas avec les bilans psychologiques, orthophoniques et psychomoteurs dont les auteurs nous ventent les mérites dans ce livre. « Mais nous aussi on fait passer des tests » me dit une collègue du Courtil. C’est vrai, à l’Eveil (l'école des devoirs attachée au Courtil), on passe des tests. Bien obligé, puisque pour intégrer un établissement scolaire spécialisé, on doit entrer dans les petites cases des différents types càd qu’en fonction du résultat obtenu par le test, à propos de ses compétences, l’enfant est envoyé dans un établissement de tel ou tel type. Mais la démarche chez nous va en sens inverse.

Cela dit, cella reste un pari, et on en mesurera les conséquences qu’après-coup, comme pour toutes interventions d’ailleurs. Comme par exemple, pour le cas que nous vous avons présenté mardi dernier, Monique a fait le pari de proposer une thérapie à l'enfant avec moi et une thérapie pour sa maman avec elle. Dans l’après-coup, on peut dire que ça a marché… c’était une invention sur le coup, un inédit, dans un cadre suffisamment flexible pour que ce soit possible. Clinique de l’après-coup donc. Ce que j’oppose à la clinique de l’avant-coup quand on nous propose un canevas.

Pour nous, ça commence par un « on ne sait pas par avance ce qui convient ». Comment savoir en effet ce qui convient à un sujet sans l’avoir entendu ? Sans qu’il n’ait pu nous dire quelles étaient ses réponses face au réel qu’il rencontre ? Ou, pour le dire autrement, sans savoir à quoi le symptôme répond. Symptôme qui répond mal, certes, avec souffrance, surement, mais c’est déjà un traitement, comme ce jeune qui ne cesse de balancer ses objets par-dessus la haie, ou sur le toit, comme tentative d’extraction de ce qui est en trop pour lui. Ou comme cette petite Léa qui fait des crises dès que l’institutrice lui fait une remarque. Pour préciser ma réflexion, je ne dirais pas que les auteurs de ce livre savent à l’avance ce qui convient à un sujet sans l’avoir entendu, mais ils semblent rester coincés derrière un mandat ou une mission ; ce mandat, cette mission sont censés être les moyens d’appréhender au mieux la réalité du patient, mais au contraire, me semble t-il, c’est ce qui fait que le clinicien risque de rater ce qui pourrait faire rencontre ?

 

A la page 259, on peut lire : « Le but de ces premiers entretiens est de permettre, dès le début, un décalage bien dosé par rapport à la problématique qui est amenée par l’enfant et sa famille. » Décalage, pas de côté,…  sont autant d’expressions qui ne sonnent pas faux à nos oreilles. La où je m’éloigne de leur propos, c’est quand ça devient le but ou la visée et quand en plus il faut le doser. Le décalage, il me semble, est plutôt un effet du discours du clinicien, de sa position, une position de non savoir : ne pas comprendre trop vite et ne pas savoir à l’avance ce qui est bon pour un sujet. En effet, Lacan traite la compréhension comme une illusion, et c’est en cela qu’il s’éloigne de Freud, Klein et Winnicott (une des référence des auteurs) qui eux fondent le dialogue psychanalytique sur un discours interprétatif mutuel où l’on se comprend. Cette différence de Lacan est due à sa doctrine du signifiant et du signifié qui barre la compréhension et le conduit toujours à déconstruire le texte manifeste. Notre question est orientée par un « comment » le sujet se débrouille face au réel qu’il rencontre, comment il se débrouille avec sa jouissance. Position donc du clinicien, soutenue par son désir.

C’est sur ce point que je saute sur la question de la formation des cliniciens abordée dans le livre.  Deux chapitres y sont consacrés : l’espace thérapeutique interne, la formation et la construction de l’identité clinique, aspect clinique et aspect théorique. Aux pages 167-168, « … la formation n’est pas un processus mental d’apprentissage intellectuel mais une forme  d’expérience et d’apprentissage sur soi-même et sur la relation à l’autre. » La formation a donc deux buts : développer une identité professionnelle souple et intégrée, et développer la notion de processus d’élaboration.

Comment se forment-ils ? Chacun des membres du groupe par exemple, ramène des situations vécues dans son lieu de stage. Là, l’accent est mis, non pas sur les cas rencontrés mais sur la position du thérapeute dans les rencontres. Ce qui fait la formation peut être aussi des jeux de rôle visant à faire vivre aux cliniciens une situation qui lui permettrait de saisir pour lui-même les effets d’une démarche visant à aller consulter et ainsi de pouvoir s’identifier au patient qui fait la démarche de se présenter pour une thérapie. Je réduis évidemment en disant ça parce qu’ils y amènent beaucoup de subtilités. Mais ce qui est à noter c’est que ça reste sur le versant de l’identification.  Il y aurait une formation, un « formatage » du thérapeute en fonction de son propre vécu, de son parcours, de ces expériences… partant de ce principe, l’idée est alors, dans la rencontre thérapeutique avec des familles, d’avoir à se mobiliser au niveau des identifications. Identification, gymnastique identificatoire où le contre-transfert a là, toute sa place comme matériel informatif pour la compréhension dynamique de la famille, et qui est à utiliser dans une perspective d’élaboration avec la famille, …

Je ferai maintenant quelques remarques sur ces questions pour comprendre en quoi notre position n’est pas la même quand on s’oriente de la psychanalyse lacanienne. La position de l’analyste n’est pas celle du miroir, du même que moi à qui je m’adresse. Katty Langelez dans son texte paru sur le blog du CRIPsa « Transfert et contre-trnasfert », fait bien valoir que pour qu’il y ait chance qu’une parole soit entendue d’un ailleurs, il faut qu’il y ait du sujet supposé savoir (c’est le transfert qui l’instaure) mais ce n’est pas tout, disons que ça inaugure un possible travail. Ce transfert, c’est l’analyste qui le supporte non pas par son contre transfert mais par son désir. Lacan dit dans son séminaire XI sur les quatre concepts à la page 229 : « …le transfert n’est pas, de sa nature, l’ombre de quelque chose qui eût été auparavant vécu. Bien au contraire, le sujet en tant qu’assujetti au désir de l’analyste, désire le tromper de cet assujettissement, en se faisant aimer de lui, en proposant de lui-même cette fausseté essentielle qu’est l’amour. L’effet de transfert, c’est cet effet de tromperie en tant qu’il se répète présentement ici et maintenant. […] c’est pourquoi derrière l’amour dit de transfert, nous pouvons dire que ce qu’il y a, c’est l’affirmation du lien du désir de l’analyste au désir du patient. C’est ce que Freud a traduit en une espèce de rapide escamotage, miroir aux alouettes en disant –après tout, ce n’est que le désir du patient,- histoire de rassurer les confrères. C’est le désir du patient, oui, mais dans sa rencontre avec le désir de l’analyste. »
Donc quand on va rencontrer un analyste, on lui suppose un savoir sur ce qui se passe pour nous, on lui fait une demande, qui est demande d’amour. L’analyste n’a pas à répondre à cette demande, sans quoi nous serions en position d’objet, objet d’amour pour cet Autre. Ce que pourtant l’analysant a l’air de vouloir quand il fait une demande d’analyse. Si ça répond on rate, la cure ne s’enclenche pas. Par contre, on voit que l’analyste est lui en position d’objet puisque le sujet fait de lui, dans le transfert, son objet d’amour. On voit donc qu’il ne s’agit pas que l’analyste comprenne, et c’est ce qui fait que lorsqu’il y a demande d’amour sans réponse la question du désir apparait. L’Autre porte en lui l’objet que je désire. Ceci dit, les désirs ne se confondent pas, il y a le désir de l’analyste et le désir de l’analysant et c’est parce que l’analyste est habité par un désir autre que l’analysant désire, mais dans sa rencontre avec le désir de l’analyste dont il ne sait rien. Je cite Lacan :«… l’analyste est supposé savoir, il est supposé aussi partir à la rencontre du désir inconscient. C’est pourquoi je dis que le désir est l’axe, le pivot, le manche, le marteau, grâce à quoi s’applique l’élément-force, l’inertie, qu’il y a derrière ce qui se formule d’abord, dans le discours du patient, en demande, à savoir, le transfert.» (Lacan, Séminaire XI, p 213) Si l’analyste répond à la question d’un patient qui est toujours de l’ordre de la demande d’amour, par identification, par l’analyse de son propre contre transfert, par la compréhension, alors il rate la question sous-jacente à cette demande qui est le désir.

Il y a un autre point que je voudrais soulever à partir de la lecture de ce livre. Je citais en effet l’insistance dans leur théorie de la question de l’émotion, en tant que c’est ce qui, dans leur pratique même, les oriente. Ce sur quoi Lacan s’oppose en disant que l’analyse n’est pas une expérience émotionnelle, mais une expérience de langage. Katty Langelez dans son texte déjà cité, rapporte en effet que « Lacan loge l’inconscient dans une dimension transindividuelle mais beaucoup plus complexe qu’une relation à deux puisqu’elle comporte parole, langage et discours. Il ramène l’expérience analytique à son fondement dans la parole. Il resitue la fonction de la parole dans le champ du langage et de sa structure qui a ses lois, ses contraintes, où il y a de l’impossible et par conséquent du réel. On a rien chez Lacan qui soit de l’ordre de la soupe interactive puisque la fonction de l’Autre préserve toujours une instance d’étrangeté de l’expérience. » « Il y a toujours quelque chose entre l’analyste et le patient venant gêner la communication affective. Ce qui s’interpose, c’est le discours, la fonction de ce qui se dit. Voilà l’élément qui se trouve finalement soustrait, effacé, dans la psychanalyse du contre transfert, parce que l’expérience y est avant tout le moyen de l’affect qui se communique. » (Jacques-Alain Miller, Contre transfert et intersubjectivité, La Cause freudienne, 53)
Donc si d’un côté on a un travail à partir de l’affect qui se communique, on a dans la psychanalyse lacanienne, une expérience de ce qui rate, de ce qui achoppe, du fait même qu’on parle, et qui est impossible à communiquer. Ce que je voulais mettre en évidence à travers ces quelques lignes, c’est que le contre transfert dans cette logique ne fait qu’entraver le bon déroulement de la cure, plutôt il faut lesurmonter. Comment? Par l’analyse. L’inconscient du praticien, quand il n’est pas analysé, est nocif.  Je parle de cure mais sans reste pas moins vrai quand il s’agit de psychanalyse appliquée.
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