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17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 23:04
CONFERENCE A MONS DANS LE CYCLE « LACAN PAS A PAS »
COMMENTAIRE DES CHAPITRES XII ET XIII DU SEMINAIRE VIII, LE TRANSFERT

Katty Langelez

Transfert et contre-transfert

Ce sont ici deux chapitres charnières du Séminaire VIII. Après avoir largement commenté le Banquet de Platon, Lacan en retire un apport essentiel pour l'élaboration de sa doctrine sur le transfert : l'agalma qu'il appelle aussi a. Ce a qui jusque là était l'image de l'autre dans le miroir i(a) prend maintenant une autre valeur que Lacan va développer et qui l'amènera ensuite à formaliser dans les Séminaires X et XI, l'objet petit a. Etant donné la valeur pivot de ces deux séances dans l'ensemble du séminaire, j'ai opté pour la formule du commentaire en tentant d'éclairer au fur et à mesure les avancées de Jacques Lacan et ses conséquences. Deux textes de Jacques-Alain Miller m'ont servi à construire ce commentaire. Il s'agit de CST (clinique sous transfert) paru dans Ornicar?29. C'est un texte de 1982 dans lequel Miller défend un retour à la clinique et l'introduction de la passe à l'entrée comme procédure d'admission dans l'Ecole (c'est-à-dire l'étude clinique des entrées en analyse). Il termine son texte en proposant une formule devenue courante depuis chez les psychanalystes de l'ECF quand il s'agit de cerner les effets cliniques de l'entrée en analyse : la précipitation du symptôme. Le deuxième texte qui m'a éclairée, c'est un extrait de son cours de 2001-2002, intitulé « contre-transfert et intersubjectivité » paru dans la Cause freudienne n°53. Miller y fait le parcours historique détaillé, avec commentaires des textes clés, de la théorie du contre-transfert de 1949 à aujourd'hui. Je prendrai aussi quelques références littéraires actuelles pour animer un peu mon propos.

L'agalma, l'amour et le désir

Ce sont les trois termes développés dans ce chapitre intitulé « le transfert au présent ». Ce titre joue sur une équivoque, le transfert au présent. On peut y entendre à la fois le transfert comme le présent du passé, on peut également y déceler la signification « le transfert aujourd'hui » et j'ajouterai qu'on peut y entendre l'importance de la présence de l'analyste.

Lacan s'explique sur le choix du Banquet de Platon pour ouvrir son Séminaire. Il a depuis le cours de cette année-là l'idée que Platon cache quelque chose dans son texte et il s'en entretient d'ailleurs avec Kojève qui n'a pas la réponse mais a l'intuition que la clé est à chercher dans les raisons du hoquet d'Aristophane.

Ce que Lacan trouve c'est un objet tout à fait particulier, un objet précieux qui a même donné un adjectif apprécié en lacanien, il s'agit d'agalmatique. Dans le Banquet, Lacan a trouvé cet objet caché à l'intérieur et qui est radical pour le ressort de l'amour. L'agalma est donc un objet caché qui provoque l'amour.

                                      agalma--->amour

Autrement dit l'Autre, en l'occurence Socrate, recèle un objet caché à l'intérieur et qui provoque l'amour

                                      Aa------>amour

Et deuxièmement cet objet précieux, cet agalma, révèle également la structure fondamentale du désir.

                                      agalma---------->désir

Donc dans la mesure où c'est la rencontre de l'autre en tant qu'image dans le miroir, en tant qu'autre moi-même, l'autre pareil en somme, avec cet objet qu'est l'agalma qui constitue un autre Autre, un autre différent.

                                       i(a) + agalma = A

A partir de là on peut apercevoir une disjonction, c'est que l'Autre ainsi constitué par l'objet agalmatique qu'il recèle provoque deux effets différents. Il provoque l'amour (ou plus exactement la demande d'amour) et il provoque le désir.

                amour-->D

        Aa        =/

                désir-->d

Amour et désir sont donc différents et le psychanalyste saura dans la direction de la cure ne pas en remettre sur l'amour tout en soutenant le désir. C'est d'ailleurs en ne répondant pas à la demande que le désir pourra se développer.

« Dans la mesure où quelque chose se présente comme revalorisant la sorte de glissement infini, l'élément dissolutif qu'apporte par elle-même dans le sujet la fragmentation signifiante, qu'il prend valeur d'objet privilégié, qui arrête ce glissement infini dans la chaîne signifiante » (Sém VIII, p. 206)




Quelque chose ou quelqu'un se présente comme dans « L'Homme de cinq heures » de Gilles Heuré, nouveau roman fraichement sorti de presse qui dans un style très obsessionnel, sous un amas de références érudites prêtes à étouffer le lecteur, le héros du livre (mais est-il un héros?) rencontre après une journée passée en bibliothèque un homme d'allure un peu fantomatique et qui dit s'appeler Paul Valéry. Un revenant donc. Cet homme vient à sa rencontre tous les jours à cinq heures et semble lui-même obsédé par le thème des cinq heures dans la littérature. Puis il commence à s'éclipser, parfois il ne vient pas pendant plusieurs jours de suite avant de réapparaitre. Cela fait au sujet un effet de réveil, il se met à téléphoner à des amis à qui il n'a plus donner de nouvelles depuis des mois et la nuit il rêve d'une femme avec qui il fait l'amour.

Monsieur V a donc valeur d'objet agalmatique pour Paul Behaine. Il provoque un arrêt dans le glissement métonymique routinier des journées de Paul et remet en route le désir du sujet dont il semblait lui-même avoir oublié l'existence.

Page 206 du Séminaire VIII, Lacan poursuit en explicitant que ce qui se présente comme irruption et revalorisation dans la chaine signifiante prend valeur d'objet privilégié qui arrête ce glissement infini.

C'est aussi une manière d'illustrer l'acte analytique introduit par l'analyste en début de cure. Dans le superbe film réalisé par Gérard Miller pour France 3, intitulé La première séance, et que vous pouvez trouver sur Dailymotion, de nombreux analysants témoignent de ce qui a fait acte et les a introduit dans l'espace analytique, dans les coulisses de leur théâtre subjectif.

A partir de ce moment quand « un objet prend ainsi par rapport au sujet valeur essentielle qui constitue le fantasme fondamental. Le sujet lui-même s'y reconnait comme fixé. Dans cette fonction privilégiée, nous l'appelons a. »

            $  ◊ a  (formule du fantasme, matrice du rapport du sujet à l'autre)

« Et c'est dans la mesure où le sujet s'identifie au fantasme fondamental que le désir comme tel prend consistance et peut être désigné c'est-à-dire qu'il se pose dans le sujet comme désir de l'Autre, grand A. »

            s(A)

Le graphe du désir, sa construction






Première remarque : Jacques-Alain Miller fait remarquer que le graphe du désir, c'est le moment où Lacan cherche à significantiser une série d'éléments qu'il avait rejeté dans l'Imaginaire : la pulsion, le fantasme, etc. et tout ce qui excède et qu'il n'appelle pas encore jouissance.

Deuxième remarque : la construction du graphe commence tôt c'est-à-dire dans le Séminaire V, Les formations de l'inconscient.
La première étape de sa construction est le niveau du sujet, puis Lacan ajoute une deuxième étape, celle de l'autre qui répond au sujet. Donc deux graphes élémentaires posés l'un sur l'autre. Ce sont les deux étages. Cela deviendra ensuite le sujet et l'Autre scène.

Troisième remarque : le graphe a deux étages est coupé transversalement d'un côté les réponses à gauche et de l'autre les questions à droite.

Au premier étage, la flèche transversale qui va de gauche à droite, c'est l'axe du signifiant c'est-à-dire comme élément du langage qui se déroule diachroniquement au sens du déroulement de la phrase.  La flèche en cloche qui va de droite à gauche, c'est l'axe de la parole, d'un vouloir dire, qui aboutit à la production d'un sujet. On peut conclure que le sujet est lui-même un pur vouloir dire et qu'il est identifié par son dit. C'est un axe rétroactif : la signification, la vérité est un effet d'après-coup.

Par exemple le mot concupiscent que Lacan prend dans le Séminaire V pour montrer que ce n'est qu'après-coup et en ayant entendu tous les signifiants (con-cu-pis-cent)que l'on peut entendre la signification non injurieuse de ce vouloir dire.

Δ  croche un signifiant dans l'Autre et de ce fait produit une nouvelle signification du côté du signifié.

On peut aussi comprendre le graphe en prenant comme exemple la demande du nourrisson. La première flèche qui part de Δ n'est pas encore un sujet, juste un vouloir dire, la demande du  nourrisson. Du fait de devoir être demandé une part de l'objet de la satisfaction échappe et continue à être cherché à l'étage au-dessus. Quelque chose du fait du langage a échappé et continue à se jouer dans un au-delà de la demande. Cette demande qui se poursuit du fait de la part inaccessible de l'objet rencontre une réponse du style d'un Che vuoi? Au deuxième étage le sujet continue à poser sa demande mais que l'Autre réponde ou pas, cela provoque un « que me veut-il? » Qu'est-ce qu'il me veut puisque cela ne sera plus jamais ça. A cette place du Che vuoi ? C'est-à-dire de l'angoisse, le sujet organise un fantasme. Il organise ce que l'Autre lui veut, on trouve là toutes les figures du fantasme (on me rejette, on me bat, etc.) Et sur ces figures du fantasme, il organise son désir comme à l'étage précédent où il organisait son image à l'image de l'autre. De la même façon, ce désir, c'est le désir de l'Autre. Cela laisse le désir toujours insatisfait. Le désir est comme le déchet du lien à l'Autre mais qui cependant est le plus important, le plus éminent. Cela implique qu'il n'y a pas d'Autre qui réponde. De l'autre côté, le sujet est pris dans toutes les formes de ses demandes orales, anales, etc, demandes de l'objet qu'il n'y a pas. Il est nécessairement perdu puisqu'il y a à le demander, parce que l'humain parle.

        $ ◊ D, c'est la formule de la pulsion c'est-à-dire la série des demandes

C'est la pulsion sous la forme du aim anglais càd du trajet.


Le sujet et l'Autre

Lacan ajoute ensuite que « A est défini pour nous comme lieu de la parole, lieu tiers qui existe toujours dans les rapports à l'autre dès qu'il y a articulation signifiante.

        a--------A---------->b

Pour parler à un autre, il faut en passer par le langage (A). Le langage fait donc tiers entre nous et l'autre. Marguerite Duras parlait elle d'un lieu de l'écriture dans lequel elle tombait, lieu dans lequel les mots étaient chargés, presque radioactifs.

Pour Lacan, « cet Autre est à la fois nécessité et nécessaire comme lieu, mais en même temps sans cesse soumis à la question de ce qui le garantit lui-même, cet Autre perpétuellement évanouissant  Αbarré et qui de ce fait nous met dans une position perpétuellement évanouissante, $.

        Abarré ---> $

Lacan note donc qu'il y a une difficulté à s'apercevoir du rapport qui lie l'Autre à l'amour et au désir. Comment cela se fait-il que l'Autre auquel est adressé la demande d'amour provoque aussi le désir ? L'Autre dont il est question alors n'est plus du tout notre égal et c'est pourquoi Lacan l'écrit avec grand A. C'est un Autre différent, un Autre bien humain, ce n'est pas qu'un lieu, trésor du signifiant mais c'est un Autre qui représente ce lieu, qui en est le représentant, le porteur. A partir de ce moment-là, cet Autre n'est plus un sujet non plus (et donc vous pouvez en conclure qu'il en est bien fini de l'intersubjectivité), cet Autre est un objet. Lacan dit « le commandement épouvantable du dieu de l'amour est de faire de l'objet qu'il nous désigne quelque chose qui premièrement est un objet et devant quoi nous défaillons, nous disparaissons comme sujet (puisque nous même souhaitons devenir objet d'amour de cet Autre). Quand cet objet c'est l'analyste, il n'a pas à répondre, pas à faire de nous son objet, mais il a la fonction de sauver notre dignité de sujet, c'est-à-dire de faire de nous autre chose qu'un sujet soumis au glissement infini du signifiant ».

Le transfert et l'interprétation

Le transfert est un automatisme de répétition mais est à différencier de la répétition qui vous pourrit la vie en vous faisant faire toujours les mauvais choix par exemple.
Le transfert est la marque de la présence du passé et est maniable par l'interprétation.
On découvre que si la parole porte, c'est parce qu'il y a transfert. C'est une expérience très frappante dans les demandes d'analyse : selon le point duquel vous arrive le patient, vous pouvez mesurer si ce que vous énoncerez aura une chance de porter ou pas ou s'il faudra attendre que ce transfert, ce lien de confiance mais aussi de supposition de savoir s'installe pour vous permettre de parler d'ailleurs que de l'autre égal, partenaire dans le miroir. Ce transfert, il faut aussi le supporter c'est-à-dire avoir mené sa propre analyse assez loin pour n'avoir plus besoin des oripeaux de votre moi et ne pas vous défendre de ce que l'on vous attribue. Je pense au témoignage d'Anne Béraud, aux Journées de l'ECF à Paris, qui disait comment son premier analyste n'avait pas permis l'entrée en cure, non pas par son excès de silence mais par le refus de supporter le transfert qui transpirait des quelques énoncés qu'il a prononcés. Notamment lorsque l'analysante lui dit comment une coupure de séance l'a interloquée et lui de lui répondre qu'il n'y est pour rien, seule l'horloge a décidé! Il y a aussi des analystes qui supportent mal le transfert négatif, qu'on ne les aime pas et font alors obstacle à la possibilité d'une fin.

« Dans les conditions normales de l'analyse, dans les névroses, le transfert est interprété sur la base et avec l'instrument du transfert lui-même. » Il ne pourra donc se faire que ce ne soit pas de la position que lui donne le transfert que l'analyste analyse, interprète et intervienne. » Autrement dit ce n'est pas parce que la séance semble levée que l'analyste ne parlerait plus de sa place d'analyste. De même hors séance, à l'extérieur, l'analyste reste toujours porteur du transfert et ne peut être entendu que de ce point-là. Pas non plus d'intervention possible à un deuxième niveau duquel l'analyste sorti de derrière le divan pourrait parler au moi raisonnable de l'analysant pour passer avec lui un pacte thérapeutique. Cela veut dire aussi que l'analyste ne doit pas perdre de vue qu'il y a toujours une marge irréductible de suggestion à laquelle Freud a toujours été extrêmement sensible et à cause de laquelle il a décidé de renoncer à l'hypnose, à l'imposition des mains, etc. Donc la leçon freudienne et le rappel que nous fait ici Lacan, c'est qu'il y a une marge irréductible de suggestion grâce ou par la force des choses du transfert, à laquelle nous devons rester sensibles et vigilants.

La réalité du transfert, c'est la présence du passé en acte, c'est une reproduction. Le sujet nous signifie par sa conduite quelque chose. Il répète une signification. Le sujet fabrique, construit ce qu'on peut appeler une fiction. Celle de se faire jeter par exemple, comme dans le témoignage d'Anne Béraud.

Par ailleurs il est impossible d'éliminer du phénomène de transfert le fait qu'il se manifeste dans le rapport de quelqu'un à qui l'on parle. Ce fait est constitutif. Un roman nous en donne une exemplification intéressante, c'est le roman d'Atiq Rahimi, Syngué Sabour. Une femme parle à son mari quasi mort et de cette parole qui se déploie de jour en jour émerge l'amour et le désir qu'elle n'avait auparavant jamais ressenti pour cet homme.

Le désir du sujet et le désir de l'Autre

La troisième partie du chapitre XII de ce Séminaire ouvre la question du désir de l'Autre et donc des deux désirs en jeu dans une analyse : celui du sujet analysant et celui du psychanalyste.

Lacan situe que ce qui provoque le désir d'Alcibiade pour Socrate, c'est que Socrate est habité par un autre désir dont Alcibiade ne sait rien. C'est à cause de ce désir qui anime Socrate qu'Alcibiade est possédé par un amour de transfert. Ce qu'est l'analyste pour l'analysé cela ne peut se concevoir sans situer correctement la position que l'analyste lui-même occupe par rapport au désir constitutif de l'analyse, qui est ce avec quoi s'y engage le sujet à savoir : Qu'est-ce qu'il  veut? Che vuoi?

        L'analysant<-----------désir de l'Autre ~ désir de l'analyste
        ≠
        L'analyste <------------désir de l'Autre ~ désir d'Ecole càd désir pour la psychanalyse

Ce n'est donc pas symétrique ! Si l'analysant a du transfert pour l'analyste c'est parce qu'il perçoit chez lui un désir Autre. Cfr le journaliste Marc Fogiel qui témoigne dans le film de Gérard Miller, la première séance, de sa première séance chez un analyste qui avait beaucoup de désordre dans son bureau, des livres et des papiers partout, et qui l'a tellement impressionné par son côté lunaire (Autre) qu'il s'est excusé alors que l'analyste était en retard de vingt minutes.

Il y a donc trois termes dans cette histoire de transfert et non deux fois deux, comme le laisse croire la théorie du contre-transfert.

Critique du contre-transfert

Dans le chapitre XII du Séminaire VIII, Lacan avance méthodiquement des critiques aux collègues qui lui étaient contemporains et qui étaient eux-même membres de la même Ecole (IPA) dont Lacan n'avait pas encore été excommunié selon l'expression qu'il utilisera dans le Séminaire XI, séminaire dit le l'excommunication. Lacan rappelle que très tôt Freud a considéré que tout ce qui chez l'analyste représente son inconscient en tant que non analysé est nocif pour sa fonction et son opération d'analyste. C'est pourquoi on considère qu'il y a nécessité pour l'analyste d'une analyse didactique poussée fort loin.

Lacan compare la psychanalyse à une partie de bridge où l'analyste doit aider le sujet à trouver ce qu'il y a dans le jeu de son partenaire. Mais l'analyste lui ne doit pas avoir en principe à se compliquer la vie avec un partenaire. Pour cette raison, il est dit que le i(a) de l'analyste doit se comporter comme un mort.

Non seulement donc il faut faire taire son inconscient par l'analyse la plus longue possible mais il faut aussi faire taire son image, la représentation que l'on a de soi qui ne peut qu'entraver les projections transférentielles nécessaires au décours de l'analyse. Si vous tenez à l'idée que vous êtes gentil, vous aurez du mal à supporter qu'on vous trouve cruel. Si vous tenez à votre neutralité incolore et inodore, à votre transparence, vous aurez du mal à assumer l'acte de coupure de la séance, comme dans l'exemple qu'a donné Anne Béraud concernant son premier thérapeute. Nous ne sommes jamais égaux à notre fonction souligne Lacan.

Lacan refuse le traitement de sa faute par l'analyste au sein de la cure de son analysant. Mais pour le reconnaitre il faut que l'analyste sache que le critère de sa position correcte n'est pas la compréhension. Au contraire il doit toujours mettre en doute ce qu'il comprend. Ce qu'il cherche à atteindre, c'est ce qu'il ne comprend pas. Il sait ce que c'est que le désir mais il ne sait pas ce que le sujet désire c'est-à-dire qu'il est en position d'en avoir en lui de ce désir l'objet.

Deux anecdotes

Pour vous transmettre ce que personnellement je comprends de cette position de Lacan quant au traitement de la faute de l'analyste et sa non-compréhension radicale ,
je prendrai deux anecdotes à partir de ma propre analyse.

La première : l'analyste réputé chez qui j'avais commencé quelques mois plus tôt une nouvelle analyse ne répond pas lorsque je viens sonner à sa porte pour le dernier rendez-vous qu'il m'a donné avant les vacances d'été. Je l'appelle le lendemain, déterminée à ne pas me plaindre et à obtenir un nouveau rendez-vous, je balbutie : « hier je suis venue pour la dernière séance, vous n'étiez pas là... » Et j'entends de l'autre côté du fil une voix hurler que j'aurais pu attendre, que je devais savoir qu'il était débordé par la préparation d'un congrès et que je n'avais plus qu'à rappeler en septembre. A ma tentative de le culpabiliser gentiment d'avoir laissée sur le trottoir égarée la pauvre jeune fille que j'étais, je reçus l'engueulade de ma vie qui transforma instantanément mon ô combien grand transfert positif en transfert négatif assuré. Je ne ferai en aucun cas la promotion de ce genre d'acte analytique mais il faut bien avouer que c'est seulement à la grâce de celui-ci que je pus être délogée d'une position de victime toujours prête à se faire aimer pour sa douleur d'exister. Cet acte n'a été possible que chez un analyste désencombré de sa faute et de sa culpabilité. Dans le monde normal, on imagine mal se faire remonter les bretelles par celui lui-même est coupable d'absence ou de retard.

La deuxième : des années plus tard, après deux interprétations majeures, l'une de l'analyste, l'autre du contrôleur, je me retrouve de l'autre côté de ma fiction et je découvre pourquoi depuis des années j'avais tant de mal à trouver la bonne interprétation, à rédiger un texte, à préparer une conférence, à parler d'autres langues ou même à parler lacanien, à prendre la parole et même à poser une question. J'étais affublée d'un surmoi autocorrectif strict et exigeant qui ne laissait passer aucune faute et surtout pas d'accent. Je le découvrais par son absence subite. Tout d'un coup il n'était plus là et je pouvais faire facilement tout ce qui m'était si difficile en autre temps. Cette disparition permit une modification radicale de la pratique analytique, plus besoin de trouver la juste position, la bonne parole, l'interprétation miraculeuse, etc. Plus besoin de savoir où couper. Il ne fallait pas déjà savoir au préalable mais seulement ça voir ou plutôt entendre. Cela ne veut pas dire qu'on peut tout faire mais à défaut de faire ou de dire quelque chose que les dits du patient vous auraient indiqués, vous pouvez alors supporter de ne rien dire, ce qui dans le cas du premier analyste d'Anne Béraud aurait valu beaucoup mieux que toute parole prononcée.

Le refus du contre-transfert

Dans son texte « Contre-transfert et intersubjectivité », Jacques-Alain Miller nous suggère de voir le refus du contre-transfert chez Lacan comme un fil rouge de son enseignement. La position freudienne orthodoxe conçoit le contre-transfert comme un obstacle à la cure, obstacle qui doit être réduit par l'analyse de l'analyste ou son contrôle. L'analyste a d'emblée été défini par Lacan comme celui qui fait taire en lui-même le discours intermédiaire. Chez les freudiens, il y avait néanmoins des dissensions. Il y a ceux qui ont pris le chemin du contre-transfert comme outil principal de la cure, voie royale de l'accès à l'inconscient du patient et il y a ceux qui s'y sont opposés dont Lacan mais aussi Annie Reich, freudienne orthodoxe.

Annie Reich ne nie pas le phénomène du contre-transfert mais elle conteste sa surestimation, sa mise à l'avant-plan. Elle trouve que l'analyste peut admettre ses erreurs, ses oublis, se décompléter, avouer que l'Autre n'est pas infaillible mais elle s'oppose à ce que l'on accable le patient des affaires privées de l'analyste. Elle considère qu'il s'agit de l'intrusion d'un matériel étranger à la cure, qui l'encombre et l'opacifie. Annie Reich tient absolument à la neutralité analytique. Elle est pour une position empathique. Pour Lacan, contre-transfert et empathie sont à situer dans les impasses du registre imaginaire. Ce qui manque selon Lacan dans ces deux conceptions de l'analyse, c'est de ne pas considérer l'analyse comme une expérience de langage parce que dans ces deux conceptions de l'analyse l'expérience est définie comme expérience émotionnelle. Du point de vue lacanien, quand il y a contre-transfert c'est-à-dire quand l'inconscient de l'analyste est mobilisé la solution c'est l'analyse de l'analyste, soit son auto-analyse (s'il est allé assez loin pour pouvoir poursuivre seul), soit sa reprise d'analyse s'il n'est plus sur le divan. Ce qui oriente l'enseignement de Lacan, c'est une position analytique à partir d'un « je ne pense pas », position extérieure à l'inconscient.

Dans le graphe de Lacan, où vous trouvez les termes de pulsion, fantasme, moi, etc., il n'y a pas le terme inconscient à proprement parler parce que l'inconscient est dans la relation des termes. Lacan loge l'inconscient dans une dimension  transindividuelle mais beaucoup plus complexe qu'une relation à deux puisqu'elle comporte parole, langage et discours. Il ramène l'expérience analytique à son fondement dans la parole. Il resitue la fonction de la parole dans le champ du langage et de sa structure qui a ses lois, ses contraintes, où il y a de l'impossible et par conséquent du réel. On a rien chez Lacan qui soit de l'ordre de la soupe interactive puisque la fonction de l'Autre préserve toujours une instance d'étrangeté de l'expérience.

L'introduction par Lacan du sujet supposé savoir, c'est dire que personne ne sait rien avant que les signifiants soient sortis. Pour Lacan et ceux qui s'en inspirent, il s'interpose toujours quelque chose entre l'analyste et l'analysant venant gêner la communication affective : c'est le discours, la fonction de ce qui se dit (« Qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend »in L'étourdit).

Dans son texte « Intervention sur le transfert » paru dans les Ecrits, Lacan définit l'expérience analytique comme se déroulant toute entière dans le rapport de sujet à sujet. D'emblée Lacan dispose et articule contre-transfert et intersubjectivité mais il ne loge pas du tout le contre-transfert dans l'intersubjectivité. Lacan réécrit le cas d'une manière très éclairante à partir d'une série de renversements dialectiques. D'un autre côté, il y a le transfert et contre-transfert qui est situé comme ce qui fait obstacle au processus dialectique. Ce qui empêche Freud d'apporter à Dora l'interprétation qui lui aurait permis de reconnaitre dans Mme K, et non pas dans Mr K, l'objet réel de son amour. Lacan situe classiquement le contre-transfert de façon négative comme la somme des préjugés, des embarras, voire de l'insuffisante formation de l'analyste. Le contre-transfert c'est le nom de l'insuffisance de l'analyste à apporter l'interprétation qui conviendrait, celle qui permettrait à la dialectique de se poursuivre.

C'est au point que ce n'est pas seulement le contre-transfert qui est critiqué, soupçonné par Lacan mais le transfert lui-même. Dans ce texte sur Dora, c'est une intervention contre le transfert. Il stigmatise le transfert au titre de répétition comme une esquisse du mode-de-jouir. Il qualifie le transfert « de l'apparition des modes permanents selon lesquels le sujet constitue ses objets ». C'est un élément de répétition. Quand il y a transfert, le sujet répète et reproduit la constitution du partenaire-symptôme. Lacan conçoit l'analyse comme le lieu d'un conflit entre inertie et dynamique. Il situe le transfert du patient comme un élément qui relève de l'inertie répétitive.

« Le transfert n'est rien de réel dans le sujet ». Bien plus tard, dans la Proposition de la passe en 1967, c'est le même terme qui reviendra s'agissant du sujet supposé savoir : « le sujet supposé savoir n'est pas réel. » Déjà en 1957, le soupçon porté sur le transfert appelle le terme de leurre : « Interpréter le transfert, c'est remplir par un leurre le vide de ce point mort. » Dans son compte rendu du Séminaire « L'acte analytique », il dit que l'analyste est amené à supporter le leurre même qui pour lui n'est plus tenable. Pour Lacan, l'analyste dans la cure joue d'un leurre utile. Lacan fait du sujet supposé savoir un leurre qui est de structure, celui qui fait croire que l'inconscient est déjà là. On voit effectivement dans la clinique des cures des névrosés que ce n'est pas en les détrompant du transfert, en rectifiant leur point de vue sur l'analyste et sa si grande perspicacité, en se montrant défaillant ou en reconnaissant ses erreurs qu'on sort l'analysant du leurre dans lequel il est prisonnier. Ce n'est pas avec un analyste désireux de protéger son analysant que j'avais une chance de sortir de ma position de victime d'un réel susceptible de provoquer la compassion mais bien avec un analyste soigné de sa culpabilité et des bonnes manières. Ce n'est qu'au bout de ce chemin de leurre, quand l'analysant peut apercevoir, le plus souvent dans un éclair, sa fiction que celle-ci cesse de se projeter sur le monde, non seulement dans la cure mais aussi dans sa réalité quotidienne. Sa réalité change du tout au tout et le plus souvent brusquement. Et il peut mesurer alors à quel point il n'y a pas une réalité mais des réalités différentes pour chacun.
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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 22:20
Voici l'adresse de la 2ème partie du film. A partir de là, vous trouverez la partie 1 et 3 sans difficulté. Sur le site de france3.fr, il semble aussi possible de voir le film en entier mais je ne suis pas parvenue à ouvrir le lien.
http://www.dailymotion.com/video/xb2wbt_la
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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 13:24
Pour information, vous pouvez visisonner sur Dailymotion le très beau film de Gérard Miller, la première séance. Il a fait l'exercice d'y poser toutes les questions que se posent les gens en général sur ce qu'est la psychanalyse, combien de temps ça dure, combien ça coute, pourquoi on y va, comment on trouve son psychanalyste, etc. Des analysants, connus peu ou pas du tout, y témoignent de leur expérience, de leur rencontre de la psychanalyse et d'un psychanalyste. Quatre psychanalystes y témoignent aussi de leur point de vue. C'est un petit bijou tout en délicatesse, à faire passer...comme l'on fait passer un bon mot ou une bonne adresse.
http://www.dailymotion.com/video
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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 22:49
Les Ateliers du CRIPSA  à Charleroi


Atelier 1 : Le transfert des parents


Force est de constater que lorsqu’on travaille avec un enfant, que ce soit en institution ou en privé, nous avons affaire à ses parents. Dès lors plusieurs questions se posent à nous quant à la manière dont on aborde ce travail. Il s’agit en effet de prendre en compte non seulement la question du sujet enfant que nous rencontrons mais aussi la demande des parents. Un transfert des parents sur l’analyste est donc nécessaire, mais alors comment manier ce transfert ? En effet, se mettre à leur écoute, leur donner une place, être présent à eux, aux dires de leurs impasses c’est ouvrir (parfois) à la réalité de l’inconscient par la mise en œuvre d’un transfert lié à notre présence. Qu’est-ce à dire ? L’opinion commune représente le transfert comme un affect et il est généralement reçu non sans quelques fondements que par exemple le plus positif c’est de l’amour. Quand les parents nous font confiance, nous permettent de travailler avec leur enfant on peut dire qu’il y a du transfert de cet ordre parce qu’ils se sentent pris en compte voire partenaire. De même son envers peut être l’obstacle à un travail avec l’enfant. Lacan, dans le Séminaire XI, précise que le transfert, ses fondements structuraux sont liés à l’analyse, que c’est un concept déterminé par la fonction d’une praxis – la cure - qui met en œuvre la réalité de l’inconscient par la présence de l’analyste. Ce n’est donc pas uniquement un artefact qui permet de poursuivre ou non un travail mais quelque chose qui peut prendre fonction quand dans la rencontre des parents on écoute le particulier de leurs dires. Comment dès lors le manier hors cure puisque c’est l’enfant que nous rencontrons ?

Notre clinique nous confronte à plusieurs cas de figure. Certains sont heureux ; d’autres nous mènent dans une impasse, comme c’est le cas quand les séances s'interrompent dès que l’enfant va mieux ou quand la réponse de l’enfant ne correspond pas aux idéaux parentaux. Jusqu’où aller quand l’entretien dépasse la conversation sur l’enfant ?

Tant de questions que nous aborderons à l’atelier de cette année avec l’aide de trois invités. Yasmine Grasser nous introduira au thème à partir de son expérience dans un CPCT avec de jeunes enfants. Pierre Malengreau nous proposera quelques pistes et repères à partir de l’enseignement de Jacques Lacan. Guy Poblome abordera la question à partir de textes tirés de la littérature psychanalytique.

C’est la clinique qui orientera notre débat et donc place sera laissée aux participants pour que chacun puisse mettre au travail sa propre expérience.
 
Le mardi 24 novembre 2009 : Invitée Yasmine Grasser
9h30-12h30 : Introduction du thème de la formation par l'invité
14h-16h : Présentation clinique par l'atelier thérapeutique du cripsa (Monique Vlassembrouck et Maïté Masquelier)

Le jeudi 3 décembre 2009 : Invité Pierre Malengreau
9h30-12h30 : travail de recherche sur la place des parents dans les cures psychanalytiques des différents courants psychanalytiques
14h-16h : Présentation et discussion d'un cas clinique présenté par un participant

Le vendredi 11 décembre 2009 : Invité Guy Poblome
9h30-12h30 : Atelier de lecture sur le transfert des parents dans la littérature psychanalytique
14h-16h : Présentation et discussion d'un cas clinique présenté par un participant.

Lieu : Centre de recherche et d'intervention en psychanalyse appliquée (CRIPSA), 33, rue Huart Chapel à Charleroi

Inscription : le nombre de places est limité à 20.

Paiement : 150 euros pour l'Atelier. Versement à effectuer sur le compte n°360-0409591-63

Coordonnées à renvoyer par mail : cripsa@ch-freudien-be.org



Atelier 2 : Handicap et psychoses II

A partir de la référence au texte d'Alfredo Zenoni, « La mesure de la psychose », nous reprendrons la question des liens entre le handicap mental et les psychoses.
Trois journées : les mardi 19 janvier, jeudi 28 janvier et jeudi 4 février 2010 de 9h30 à 16h.
Trois conférenciers : Alexandre Stevens, Philippe Bouillot et Katty Langelez

Lieu : Les Ateliers du 94 à Houdeng-Goegnies

Inscription : le nombre de places est limité à 30

Paiement : 150 euros pour l'Atelier. Versement à effectuer sur le compte n°360-0409591-63

Coordonnées à renvoyer par mail : cripsa@ch-freudien-be.org




Atelier 3 : Ecriture et Mélancolie

Poursuivant la réflexion sur la fonction de l'écriture pour un sujet, nous prendrons cette année spécifiquement la question de l'articulation de la mélancolie et de l'écriture.
Trois journées : les mardi 20 avril, jeudi 29 avril et vendredi 7 mai 2010 de 9h30 à 16h
Les invités : Yves Depelsenaire, Ginette Michaux, Alexandre Stevens et Pascale Simonet.
Lieu : Centre de recherche et d'intervention en psychanalyse appliquée (CRIPSA), 33, rue Huart Chapel à Charleroi

Inscription : le nombre de places est limité à 20.

Paiement : 150 euros pour l'Atelier. Versement à effectuer sur le compte n°360-0409591-63

Coordonnées à renvoyer par mail : cripsa@ch-freudien-be.org

Renseignements : O475/36.50.19
Des informations supplémentaires serons publiées dès septembre sur le blog du cripsa http://cripsa.over-blog.com. Pour être tenu informé des nouveaux articles parus, inscrivez-vous à la newsletter.
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31 mai 2009 7 31 /05 /mai /2009 20:25
La fin des traitements dans les CPCT

13h Ouverture par un exposé de Guy de Villers sur la question du temps

13h10
-Commentaire et questions de Gin de Halleux (UPO) sur le texte d'Angélique Prévost (CPCT-ados), F. ou non à l'école
-Commentaire et questions de Monique Kusnierek (CPCT-Bxl) sur le texte de Maud Ferauge (UPO), François 9 ans
-Commentaire et questions de Monique Vlassembrouck  (CPCT-ados)sur le texte de Jeanette Valinas et Marie-Françoise De Munck (CPCT-Bxl), Fins de traitements, mise en série

15h
-Commentaire et questions de Katty Langelez (CPCT-ados) sur le texte de Claire Piette (UPO), greffage d'un père
-Commentaire et questions de Yves Vanderveken (CPCT-Bxl) sur le texte de Monique de Villers (CPCT-ados), orienter le traitement au CPCT?
-Commentaire et questions de Véronique Robert (UPO) sur le texte de Philippe Bouillot (CPCT-Bxl), la fin du traitement

16h50 Conclusion par Alexandre Stevens

Tous les textes seront supposés lus par les participants et donc ne seront pas présentés par le discutant. Le discutant amènera son commentaire et sa ou ses questions en cinq minutes tout au plus et laissera place à la discussion de l'ensemble des participants sous la présidence d'Alexandre Stevens.

Lieu : Le bois du Cazier à Marcinelle (www.leboisducazier.be)
Participation aux frais : 8 euros
En voiture : via A54 ou R3, prendre A503 sortie 34 Marcinelle Haies.
Le site est accessible dès 10h pour les visites (prix d'entrée de la visite : 6 euros)
Contact : Katty Langelez (0475.36.50.19) katty.langelez@newreal.be

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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 22:37

Le CPCT-ados de Charleroi


Le samedi 6 juin prochain, le CPCT ados de Charleroi invite le CPCT de Bruxelles et l'Unité psychanalytique d'orientation (UPO) pour une après-midi de conversation clinique sur la question de la fin des traitements dans les CPCT.

 

Six cas seront présentés et discutés. L'après-midi sera introduite par un bref exposé de Guy de Villers sur la question du temps et sera animée par Alexandre Stevens.

 

Les inscriptions sont à prendre à l'avance (afin de recevoir les textes au préalable) en envoyant un mail à katty.langelez@newreal.be

 

De 13 à 17h, au Bois du Cazier à Marcinelle. Le site historique est ouvert dès 10h du matin et visitable pour ceux qui le souhaitent.

 PAF 8 euros


 

 

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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 05:11
Pensant à ce que j'allais pouvoir vous dire sur ce thème, l'esprit du lieu - nous sommes près de La Louvière, berceau du surréalisme belge - m'a soufflé qu'il s'agissait peut-être d'un montage surréaliste comme celui de la table de dissection et du parapluie. Ce serait le meilleur des cas puisque nous serions alors gratifiés d'un certain gain poétique. Pourtant vous vous doutez bien que rien n'est moins sûr.
  
En effet quel rapport y a-t-il entre ces deux catégories ? Poser la question c'est y répondre : aucun. Ce sont deux paradigmes différents, l'un concerne l'organisme et l'autre le sujet. Le premier met l'accent sur une déficience, une faiblesse d'un organe alors que le second concerne un sujet qui habite le monde d'une façon particulière, à l'instar des névrosés ou des pervers. Si l'existence d'organismes dépourvus de certaines de leurs capacités habituelles est une réalité très ordinaire qui concerne tout le monde et commence notamment avec l'âge -  par exemple, nous portons à peu près tous ici des lunettes ! - cela n'a rien à voir avec le sujet. Rabattre l'un sur l'autre en identifiant le sujet et son corps est invraisemblable. C'est même un euphémisme puisque nous savons bien que cela peut mener à tous les excès, du machisme le plus plat au racisme le plus éhonté. Une femme n'est pas inférieure à un homme parce que son corps ne peut pas accomplir dans certains domaines, comme le sport, les mêmes « performances » ; le même constat vaut pour le malade, l'enfant, les personnes âgées, etc. Tout ceci est un peu sinistre et l'effet poétique est remplacé par les horreurs de l'eugénisme.
 
Il y a un fil à tenir fermement, celui qui pose que le sujet a un corps mais en aucun cas n'est un corps. Ce qui le définit, l'identifie dans sa singularité ce n'est pas son corps mais la façon dont il l'habite, dont il l'assume. Avoir un corps d'homme ou de femme ne veut pas dire qu'on le soit. Certains n'y arrivent même jamais, d'autres comme les transsexuels n'ont de cesse que d'en changer. Dire qu'un sujet est handicapé est donc un non-sens grave puisqu'en l'identifiant à son corps, on le chosifie et partant, on empêche ainsi ce sujet d'exister.
   
Si vous considérez un enfant comme un handicapé, vous l'entendrez, le comprendrez en fonction de cet handicap et vous mettrez ainsi sa personnalité dans la dépendance de son organisme plus ou moins malade. Vous aurez alors peut-être réussi cette atroce gageure d'établir un lien artificiel entre handicap et psychose. C'est une conjoncture qui hélas n'est pas rare surtout quand un enfant présente très tôt dans sa vie des symptômes somatiques plus ou moins sérieux. C'est l'occasion, note Lacan, pour certaines mères, d'en faire l'objet de leur fantasme. Comme le corps est souffrant, elles font plus que le soigner ou le protéger mais considèrent que ce corps est l'être même de l'enfant. L'handicap est un mot dangereux quand il est appliqué au sujet infans parce qu'il soustrait celui auquel on l'applique aux signifiants nécessaires à son existence. L'enfant n'est plus celui dont les symptômes répondent à une vérité, celle du couple de ses parents, mais uniquement un corps souffrant. Bref il devient d'autant plus facilement l'objet de sa mère, sans médiation symbolique et paternelle, qu'un symptôme somatique s'interpose dans l'affaire.
  
Dans sa célèbre Note sur l'enfant, Lacan considère que celui-ci « donne le maximum de garanties à cette méconnaissance ; il est la ressource intarissable selon les cas à témoigner de la culpabilité, à servir de fétiche, à incarner un primordial refus. » (1) Dans certains cas donc, l'enfant est réduit par leur mère à n'être autre chose que ce symptôme somatique même qui devient le meilleur des prétextes pour ignorer leur castration, la dénier par la culpabilité quand elles sont névrosées, la démentir en en faisant un fétiche si elles sont perverses ou la rejeter sur un mode forclusif si elles sont psychotiques.
 
« L'anatomie c'est le destin » est donc une bourde dangereuse et pas seulement pour les enfants. Pensons aussi à la psychiatrie, malheureuse discipline en danger dont la science semble prévoir la disparition prochaine, prisonnière d'une hypothèse organiciste - il y a bien une lésion quelconque qui rend compte de tout cela même si on ne la connaît pas encore - a connu depuis la guerre une formidable régression. Elle se trouve réduite à une dépendance de plus en plus forte aux divers médicaments, les « neuroleptiques de la nouvelle génération », syntagme figé faisant figure de représentation du messie dont elle attend un salut hypothétique. (2)
  
Ce n'est pas l'anatomie qui fait le destin mais un signifiant. Le réel, auquel ce destin se révèle aboutir, n'est donc pas là au départ. C'est une conséquence d'un signifiant rencontré ou rejeté - dans le cas de « l'handicapé » dont nous parlons- par le sujet à un moment donné de son existence. Lacan a dit beaucoup de choses sur le réel. Le propos n'étant pas ici d'en faire la recension, je retiendrai le moment où il pose que le réel n'est pas un donné mais une conséquence du signifiant. Il est hors nature, celle-ci ne devenant réelle que quand elle est comme maintenant de plus en plus hors d'elle-même. Il dira même que le réel n'existe pas.(3)
  
Reste que le handicap a la cote - la Cotorep française a été remplacée par la fameuse Maison du handicap - notamment et surtout s'agissant de l'autisme. C'est plus facile vu la gravité du symptôme en cause et le mystère épais de la vérité à l'œuvre qui a, de plus, le grand inconvénient de rendre coupable. La psychanalyse ne culpabilise personne, elle accueille plutôt ceux qui en sont déjà dévorés bien avant de la rencontrer.
  
Un dernier mot sur les infirmités des êtres parlants. Elles sont généralisables : nous sommes tous débiles, la débilité étant une des façons dont Lacan, dans son tout dernier enseignement, caractérisait l'inconscient. Le signifiant est bête, disait-il encore... Pourquoi ? N'est-ce pas parce qu'il ne délivre finalement aucun savoir sur le réel mais seulement une jouissance qui fait et encombre à la fois l'être parlant. En parlant, l'être humain jouit mais ne veut rien savoir du reste.(4) Il jouit et ne sait rien d'un tas de choses, notamment de son partenaire sexuel. Son partenaire, c'est avant tout sa jouissance, les hommes et les femmes faisant plutôt figure d'outils...
Il dira aussi ceci qui convient bien à notre propos de ce jour, « Si l'être parlant se démontre voué à la débilité mentale, c'est le fait de l'imaginaire. Cette notion en effet n'a pas d'autre départ que la référence au corps. ».(5) Le clinicien, s'il veut en être vraiment un, doit donc se déprendre tant soit peu de sa débilité native et non pas vouloir construire sur elle un monde meilleur. Un monde meilleur, ne sait-on pas maintenant combien c'est une définition possible du pire ?

Philippe Hellebois

(1)Lacan, J. « Note sur l'enfant », Autres écrits, Paris 2001, p. 374
(2)Miller, J.-A. Silence brisé, Paris, Agalma 1966, pp.18-19
(3)Lacan, J ; « Il ne peut y avoir de crise de la psychanalyse » Entretien avec Emilio Granzotto., Magazine littéraire, février 2004, n° 428, p. 28
(4)Lacan, J Encore, Séminaire XX, Paris, Seuil 1973, p.95
(5)Lacan, J. RSI, Séminaire XXII, Ornicar ?, n° 2, mars 1975.
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28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 22:44
Plus j'avance sur le concept de jouissance, du réel de jouissance, plus je suis comme obligé non seulement d'en passer par le concept freudien de pulsion, par l'examen des différents textes de Freud qui parlent de la pulsion :
- 1905 : Les Trois essais sur la théorie de la sexualité ;
- 1915 : « Pulsion et destin des pulsions » ;
- 1919 : « Une jeune fille se fait battre par son père » ;
- 1920 : « L'Au-delà du principe de plaisir », etc.

Quand on lit ces textes l'un à la suite de l'autre, on peut quasi en déduire que finalement l'objet de la pulsion est variable, qu'elle se définit davantage par une boucle, par un circuit. La flèche de ce circuit part d'un orifice du corps, contourne un objet, en passe par l'Autre, et revient sur le corps. Et le but, dit Freud, est de procurer une satisfaction, une vibration, un frissonnement, etc., dans le corps même.

Le texte de 1919 ajoute que le père sert de borne symbolique à cette pulsion, que c'est à lui qu'est imputée cette jouissance que le sujet refuse de reconnaître comme sienne.

Le texte de 1920, l'Au-delà du principe de plaisir, ajoute qu'il y a une satisfaction du sujet qui va au-delà du plaisir, qui va dans l'Unlust, le déplaisir, la douleur, la souffrance. Ce, au point que Freud en viendra à parler, dans son article de 1924, du masochisme en tant que « problème économique » : la pulsion ne serait pas au départ sadique ; elle serait primordialement masochiste. La jouissance du sujet est, en son fond, masochiste.

Mais pour cerner le réel de la jouissance, il me semble qu'il faille, au-delà de la construction freudienne du concept de pulsion, recourir à d'autres termes. Il faudra recourir aux termes freudiens de « traces de satisfaction », « d'appareil psychique » où s'inscrivent des traces d'expérience de satisfaction, aux termes lacaniens d'écriture, et de logique modale, càd un : « ça s'écrit » qui vient à la place de « ce n'était pas écrit », voire « ça ne cesse pas de ne pas s'écrire ».

Il s'écrit une rencontre de jouissance, là où n'est pas écrit le rapport sexuel. Et la logique modale est la description de la trajectoire d'écritures de jouissance qui répond à un « ça ne cesse pas de ne pas s'écrire ».

Au plus simple, c'est ceci : écrit /pas écrit.

Mais de façon plus développée, ces écritures de jouissance passent d'une catégorie de la logique modale à une autre :
I -> C -> N ->P.

Impossible (le non rapport sexuel : ça ne cesse pas de ne pas s'écrire), Contingent : rencontre d'une jouissance : ça cesse de ne pas s'écrire), Nécessaire (répétition pulsionnelle, symptomatique : ça ne cesse pas de s'écrire), Possible (ça cesse de s'écrire, cette jouissance répétitive).

Et donc, plus important que de construire le concept de jouissance à partir du concept de la pulsion, est de construire le concept de jouissance à partir de l'écriture.

Et là, les textes à lire, de Freud, sont :
- 1900, l'Interprétation des rêves,
- 1905, Trois essais sur la théorie de la sexualité,
- 1911, Formulations sur les deux principes de l'activité psychique ;
- 1920, l'Au-delà, etc.

Les textes de Lacan sont : ...Ou pire et Encore. Et l'écrit : « L'étourdit ».

Ces textes de Freud traitent de la jouissance à partir de l'écriture.

Reprenons rapidement la construction freudienne de l'appareil psychique. Il distingue le circuit court du principe de plaisir et le circuit long du principe de réalité. Il y aurait eu au départ une inscription de la satisfaction du besoin. Lorsque réémerge le besoin, l'appareil psychique, soumis au principe économique de moindre dépense, va d'abord investir les traces de cette précédente satisfaction, et halluciner cette satisfaction. Mais comme la satisfaction obtenue n'est pas celle attendue, l'appareil psychique change de régime, passe du processus primaire au processus secondaire, et au lieu de rester en circuit interne, va investir la réalité externe en fonction de ces traces de satisfaction, càd investir la réalité en fonction du fantasme de satisfaction. Le principe de réalité vise en fait le même but que le principe de plaisir, puisqu'il vise la satisfaction. Cependant ce circuit est beaucoup plus long, mais aussi « plus sûr » dit Freud.

La pulsion, à partir de ces inscriptions de la satisfaction, s'invente son Autre, tourne autour de l'objet perdu, se constuit son partenaire qui convient à ce circuit, et revient sur le corps.

Ce circuit pulsionnel, Freud l'articule à un objet perdu, d'une part, et, d'autre part, il l'articule à l'œdipe, au père. La thèse de Lacan, dès les années soixante, est de dire, que l'Œdipe ne tiendra plus longtemps l'affiche, et la thèse de Miller est de dire que le Père est une fiction juridique.

C'est ce que j'aimerais explorer, et examiner les conséquences de cette thèse, càd de l'abolition de ce que nous écrivons : NP, voire plus simplement : S1.

Et pour ce, je vais recourir à l'histoire de l'Occident, et plus précisément à l'Eglise catholique.


L'Eglise, à la fin du XVIIIème siècle, s'est trouvée subordonnée à l'Etat.

Toues les fonctions ecclésiastiques étaient subordonnées à une fin : vouer un culte à Dieu-le-Père, à son Fils qu'il a sacrifié pour racheter le péché des hommes, à l'Esprit saint qui s'est organisé sous la forme de l'Eglise catholique. Et au-delà de tout cela, il y a une mission du peuple chrétien, de l'Eglise chrétienne, à savoir : la sanctification du monde.

Or, progressivement, du fait des conflits religieux, du fait de l'avancée de la science, du fait de la désacralisation, de la déchristianisation, du « désenchantement du monde », cette fin a été touchée : cette fin de sanctification du monde et de soi n'a plus valu comme fin éminente.

« Dieu est mort », dira Nietzsche. C'est l'avènement du nihilisme, c'est la transvaluation de toutes les valeurs.

Dorénavant, l'Etat, détaché du divin, détaché de la finalité de sanctification du monde, permettra effectivement à chacun de croire ce qu'il veut (c'est la « liberté de conscience » reconnue dans la fameuse « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen » du 26 août 1789), mais ne reconnaît plus l'exclusivité au catholicisme : c'est la liberté des cultes, protégés par la Constitution de 1791.

Bref, je peux croire en une certaine conception du divin, mais l'Eglise catholique ne peut plus imposer à l'ensemble de la population sa propre conception du divin.

Bref, ce mouvement ascensionnel Ý du sujet vers l'Autre divin est respecté : c'est la liberté de conscience.
Mais cet autre mouvement, descensionnel, ß du culte catholique qui impose son ordre au peuple, lui, ne peut plus s'imposer : c'est la liberté des cultes.

Cette liberté des cultes, culte catholique, protestant, israélite, et plus tard musulman, a relativisé le rapport du sujet au divin. L'Etat moderne a réduit l'Eglise à un « ministère ». Et le droit de l'Eglise catholique, le droit canon, a été contraint de respecter le droit de l'Etat laïque, à savoir le droit constitutionnel. Et l'Etat, du fait qu'il n'est plus solidaire d'une seule religion, n'est plus un Etat confessionnel.

Etat > Eglise
Droit constitutionnel > droit canonique.

Cela veut dire que s'il y a un fidèle qui était entré dans les ordres en prononçant ses vœux évangéliques de pauvreté, chasteté et obéissance, et qui voulait quitter l'Eglise, eh bien, il le pouvait car il n'était plus soumis à la juridiction ecclésiastique, mais libre, soumis à la juridiction laïque, qui permettait à un religieux de se défaire de ses vœux « perpétuels ».

Cela veut dire aussi que si un fidèle, de religion chrétienne, aimait une femme, de religion protestante ou juive, il pouvait maintenant se marier avec elle, là où auparavant, du fait de l'interdit du dispar cultus, ce mariage était interdit.

Bref, le droit, au niveau politique, et le droit au niveau civil bouge, change. Et ce bougé, ce changement révèle quelque chose du lieu de l'Autre, de toute cette construction symbolique qui habitait le lieu de l'Autre.

Nous écrivons souvent ceci : I/A barré.  Grand I dit qu'il y a des idéaux qui donnent forme au manque dans l'Autre, qui habitent ce manque dans l'Autre, qui disent comment s'y prendre dans son rapport à l'Autre sexe, par exemple. Et par là, ces idéaux prétendent valoir comme garantie au manque dans l'Autre.

Ce que révèle ce bougé, c'est que la religion chrétienne, qui a été très puissante pendant des siècles, qui mettait en forme le rapport du sujet au grand Autre, au divin, qui donnait des identifications au sujet, et qui traitait aussi de la moralité, des mœurs, qui disait ce qui était licite, ce qui était indécent, et notamment taxait la relation sexuelle hors mariage de fornication, de stupre, etc., cette religion a été ébranlée ; et du coup, les idéaux qui sevraient de garantie au manque dans l'Autre ont été ébranlés.

La vertu chrétienne se mesurait au sacrifice de jouissance. Par exemple, la chasteté exigeait le sacrifice de la jouissance sexuelle. La pauvreté exigeait le sacrifice de la jouissance des biens. La vertu va dans le sens de la mortification de la jouissance du corps.

Le christianisme a aussi élaboré tout une organisation symbolique du temps et des lieux sacrés.

Temps sacrés. Ce sont notamment tous les sacrements : le baptême, la confirmation, le mariage, l'eucharistie, la confession, la pénitence, l'oraison, l'extrême onction, la sépulture. Ce sont autant de scansions sacrées de la vie d'un chrétien, en rapport avec la vie du Christ, sa naissance, son baptême, sa mort et sa résurrection, et son retour sur terre sous forme de l'Esprit saint, qui scandent différents temps d'une année chrétienne, etc.

Il y a des lieux sacrés aussi, l'Eglise, le cimetière, etc. Il y a des objets sacrés, tous ceux qui servent au culte, le crucifix, les plus précieux d'entre eux étant conservés dans la sacristie, etc.

Tout ça pour vous dire qu'il y a une immense élaboration symbolique qui organise la vie d'un chrétien, de sa naissance à sa mort. Cette élaboration chrétienne a organisé le rapport du sujet au grand Autre, au petit autre, à lui-même, à son corps, au corps de l'autre, etc.

Et quand vous lisez des livres de droit du XVIIIème siècle (et ne vous contentez pas des mastodontes tels que Montesquieu, Voltaire, Diderot et Rousseau, vous auriez une idée tout à fait fausse de ce que c'est que le XVIIIème) vous pouvez constater la prégnance de cette organisation symbolique. Ouvrez le Code pénal (ou Recueil des principales ordonnances, édits et déclarations sur les crimes et délits) du XVIIIème, et vous verrez qu'il commence par la condamnation du Blasphème, et du crime de lèse-majesté. L'injure faite à Dieu vous condamnait à une amende, voire au cachot. De même, ouvrez des traités de police générale, et vous verrez que les cabarets, les auberges ne pouvaient servir à boire pendant les services divins. (Ouvrez le Traité de la Police générale d'Edmé de la Poix de Freminville de 1775. Ou le Traité des matières criminelles de Guy du Rousseaud de la Combe de 1749).

Ecrivons cela ainsi :
    I
S/        A/
    (a)

Grand I organise les relations du sujet, S/, au lieu de l'Autre, A/, et à petit (a). Je lis cela sur fond des opérations d'aliénation et de séparation, qui sont les opérations de causation du sujet.

Or, depuis le XVIème, il y a eu guerre de religion, il y a eu l'avènement de la science, il y a eu les Lumières, qui ont contesté la façon dont la religion chrétienne avait élaboré symboliquement les réponses au manque dans l'Autre, au manque de garantie.

Bref, ce qui a été attaqué, c'est ce grand I comme répondant au manque dans l'Autre. Et par là, il a été rendu à l'état de semblant, de peu de consistance. Et du coup, cette élaboration chrétienne a été rejetée. Rejetée et remplacée. En effet, le discours chrétien a été rejeté et remplacé par un autre discours.

Les philosophes des Lumières ont considéré que tout ça c'était du semblant, que c'était une « chimère » (Condorcet), que c'était une « fiction » (Bentham).

L'élaboration religieuse n'a plus tenu le coup face à l'avancée de la science.

Fondamentalement, la science est une affaire d'écriture. La nature est écrite en langage mathématique, en petite lettre, dira Galilée. Et le fait que l'on puisse calculer le parcours d'une planète, ou le trajet d'un boulet de canon, a fasciné certains, au point qu'il y a eu comme un déplacement de transfert. Et l'amour s'est déplacé de Dieu vers la science, vers les prouesses de la science, vers la production des objets de la science - déplacement de transfert conditionné par le fait qu'on avait affaire à une écriture qui semblait ne pas être du semblant, qu'on pouvait en vérifier son effectivité dans la réalité (au point même de transformer ce qui semblait écrit depuis toujours dans la nature, la fission de l'atome ou le code génétique, le séquençage de l'ADN, etc.).

Bref, le grand I chrétien a été rejeté. Mais au profit de quoi ? L'élaboration chrétienne bordait le trou dans l'Autre, traitait la jouissance du corps, et donnait une identité au sujet. Comment cela va-t-il se rejouer maintenant que ce grand I a été éprouvé comme semblant ne tenant pas le coup devant le transfert à la science ?

L'Eglise n'avait pas qu'une mission de sanctification du monde mais aussi une mission d'enseignement. Pendant des siècles, c'est elle qui s'est occupée de l'instruction, du savoir à transmettre, principalement le grec et le latin, le catéchisme, allant parfois jusqu'à la Bible et les textes des pères de l'Eglise. C'est elle qui a constitué les premières bibliothèques. L'Eglise transmettait le savoir chrétien, les valeurs chrétiennes, l'éducation chrétienne, qui s'articulaient autour de grand I, de S/, de (a), et de A/.

Or cette fonction d'enseignement de l'Eglise va être rejetée comme étant caduque, comme ne répondant pas aux « nécessités de l'époque », comme ne satisfaisant pas aux « besoins de la société » (termes de Condorcet, de Guizot, de Vallet de Viriville, de Jules Simon, de Cournot, etc.).

Et ici se pose le problème l'instruction et de l'éducation dans son rapport à l'Autre divin, dans son rapport aux parents (« tu honoreras père et mère », n'est-ce pas), dans son rapport au corps du sujet, au corps de l'autre, etc., et qui était codifiée dans la morale chrétienne.

Cette instruction (qui met l'accent sur transmission de savoir) et cette éducation (qui met l'accent sur la conduite du sujet) vont être prises en charge par l'Etat laïque. Ce ne sont plus des membres du Clergé qui vont éduquer la jeunesse, mais des laïques, et le savoir à transmettre n'est plus la Bible ni les Pères de l'Eglise, savoir dont le sommet était la théologie. (Avant la Révolution, le savoir à transmettre était divisé en sept degrés : la grammaire, la dialectique, la rhétorique, la sphère, l'éthique, la physique, et les mathématiques. Mais le dernier terme des études littéraires, c'est la théologie à laquelle tous les autres savoirs se subordonnent. Vallet de Viriville, dans sa magnifique Histoire de l'instruction publique en Europe, p.204, énonce les obstacles dans cette progression vers Dieu : l'arrogance, la timidité, la dissipation, la paresse, l'ignorance...)

Depuis la Révolution française, avec les Rapports sur l'instruction publique de Talleyrand (1791) et de Condorcet (1793), on assistera à un bouleversement des modes de transmission du savoir, puisqu'on distinguera des niveaux d'études : primaire, secondaire, universitaire, avec diplômes qui évaluent les compétences (baccalauréat, licence, doctorat). L'Etat (et non plus l'Eglise) nommera et subventionnera les enseignants. Et le savoir transmis sera fonction de ces niveaux d'études : lire, écrire, compter, grammaire, langue française, le grec, le latin, puis mathématique, géométrie, astronomie, puis sciences naturelles, savoirs qui se spécialiseront au fil des niveaux et qui seront aussi fonction d'une autre finalité que chrétienne. Il va de soi que lorsque Napoléon fondera l'Ecole polytechnique, ce savoir produit et enseigné sera largement utilisé à des fins ...militaires, etc. (Cf. le Rapport historique sur les progrès des sciences naturelles depuis 1789, que Georges Cuvier remet à l'Empereur Napoléon en 1808.)

Pour comprendre ce qui s'est passé, reprenons les petites lettres de Lacan, et écrivons S2 à la place de S1.

Reprenons le terme algébrique de Lacan, S2, pour dire cette substitution qui aura lieu d'avec l'élaboration chrétienne du S1. Et voyons la conséquence que cela a sur la structure.

D'une part, nous avons une substitution, et, d'autre part, nous avons une inversion :
- Substitution entre S1 et S2.
- Inversion entre S1>(a), qui devient : (a)>S2.

C'est comme ça que l'on peut comprendre le discours du capitalisme chez Lacan, c'est comme cela que l'on peut comprendre la formule de Lacan sur le montée de l'objet au Zénith social.

Car, en effet, ce qui s'est passé à partir du XVIIIème et XIXème siècle, c'est ce que Lacan a appelé la montée de l'objet au Zénith social.

Comment cela a-t-il été possible ? C'est que le savoir, S2, est devenu effectivement un savoir, au point que l'on ne s'est plus contenté de contempler les planètes, le « firmament ». Les Grecs disaient que le réel est ce qui revient toujours à la même place. Pour eux, il n'y avait de science, pas seulement de ce qui est général, mais de ce qui revient toujours à la même place. Et ce qui revenait toujours à la même place, c'était les planètes, c'était le firmament, c'était le céleste. Et c'est là qu'ils posaient le divin. Il y avait une relation entre le divin, la perfection mathématique, et ce qui revient toujours à la même place.

Par contre, il ne pouvait pas y avoir une science du terrestre, parce ça bouge, parce que ça vit et ça meurt, ça se corrompt, ça dégénère, c'est en constant devenir, en constante transformation.

Qu'est-ce qui fait que nous sommes passés d'une astronomie ptoléméenne, égyptienne, grecque, d'une science céleste, à une physique du monde sensible, à une science du monde terrestre ? Pourquoi a-t-il fallu attendre tant de temps entre l'astronomie des Grecs et la science de Copernic, Galilée, Kepler, Newton du XVIIème siècle ? Qu'est-ce qui fait que la science moderne est née ici, en Europe, et non pas chez les Chinois ou chez les Arabes, qui pourtant en savaient un bout (poudre, boussole, algèbre, etc.) ? La thèse de Kojève, c'est de dire que si la science est née en Europe chrétienne, c'est que ça tient à un dogme métaphysique chrétien qui est : l'incarnation de Dieu sous la forme d'un homme, son Fils. Ce qui était céleste est devenu terrestre. Et donc, en étudiant scientifiquement la terre en tant qu'incarnation du divin, on pouvait s'approcher de la connaissance de Dieu, connaître Dieu, s'approcher de Dieu. Bon nombre de scientifiques étaient des croyants. La thèse de Koyré, c'est de dire qu'il a fallu se détacher de l'idée de perfection, de la forme parfaite qu'était le cercle, et d'accepter l'ellipse, que ce ne soit plus la terre qui soit le centre du monde, mais un luminaire très puissant, le soleil, etc. Bref, une mathématisation du monde sensible imparfait, dégénérescent, en constant devenir, était possible.

En outre, une décision a été prise à ce moment-là de maîtriser le monde, comme dit Descartes en 1637 (« Se rendre maître et possesseur de la Nature »), et surtout de transformer le monde terrestre, comme dira Marx.

Eh bien, ce transfert de l'élaboration chrétienne vers l'écriture de la science a progressivement corrodé l'élaboration chrétienne, et l'a abolie. Sollers, dans ses Mémoires, pense que s'il ne restera qu'une seule religion, ce sera celle-là, la religion catholique, apostolique et romaine. Peut-être. Il va de soi qu'elle est la moins mal préparée, puisque cette science est née en son sein.

Mais cette abolition de grand I, cette abolition de la fiction chrétienne qui traitait le manque dans l'Autre, qui refoulait la jouissance du sujet, qui donnait une identité à ces sujets, les formait, les éduquait, ce grand I a été rejeté, et est venu à sa place le S2 du savoir, le S2 du discours de la science, du discours du capitalisme. Ce qui s'est mis à la place, c'est le savoir effectif de la science, détaché des références métaphysiques, et se voulant purement opératoire.

Mais quelle morale se déduit de S2 ? La science n'énonce aucun précepte moral.

Quand « Dieu est mort », quand advient le nihilisme, advient en même temps le cynisme, càd une jouissance « à soi », « pour soi » sans référence aux idéaux de l'Autre. Pourquoi sans référence aux idéaux de l'Autre ? - parce que ceux-ci ont été abolis dans le même mouvement où S2 s'est substitué à S1, la science à la religion.

Notre modernité peut se définir par une nouvelle écriture entre ces termes, entre ces nouveaux termes, qui se passent du grand I d'ancien régime.

Si le sujet se soutenait d'une invention qui passait par l'invention (chrétienne) du Nom-du-père (N'oublions pas : « Au Nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit »), càd d'une organisation signifiante qui traitait à la fois le manque dans l'Autre, la jouissance du sujet et son identité, il se trouve que le discours du capitalisme, du fait qu'il destitue cet Un organisateur, impose ceci [ S2-> (a) ] qui ne permet plus une stabilisation. Le discours du capitalisme dit qu'il faut produire plus, et consommer plus.

Le discours de la science sectionne le lien d'écriture entre

    I
S/        A/
    (a)

Cette abolition du S1, nous pouvons en voir les effets :
-    au niveau théologique, c'est la fin de l'exclusivité de la religion catholique : l'Eglise sera subordonnée à l'Etat ;
- au niveau politique, c'est la fin de la Monarchie absolue au profit du gouvernement parlementaire, lui-même subordonné aux rapports d'administration,
-    au niveau du droit civil, c'est la fin de toute relation dissymétrique : abolition de la puissance paternelle, puissance maritale, de la distinction entre enfant légitime et bâtard, etc.,
- et c'est surtout l'avènement de la puissance des techniciens, des experts, des rapports de commission d'administration qui sont vraiment ceux qui dictent aux politiques élus la décision politique, càd technique, à prendre.

Et propose une autre écriture :
    (a)
S/        A/
    S2


Je pense qu'un sujet ne peut vivre sans points d'appui qu'il trouve dans le symbolique. Ca le stabilise. Ca met en forme le manque dans l'Autre. Ca traite sa jouissance.

Or, le discours du capitalisme, qui est le discours contemporain, rejette tout S1 comme point d'appui.

Il y a comme une antinomie entre le sujet qui invente un point d'appui qui lie son manque, la manque dans l'Autre et sa jouissance, et ce que lui dicte le discours contemporain, qui lui intime de rejeter tout ça, et de jouir.

Le sujet a besoin d'un point d'appui, d'un S1. Et par là, il est d'ancien régime. Mais il vit dans le discours du capitalisme.

C'est cette déhiscence, entre cet appui d'ancien régime et le discours du capitalisme, qui fait son malaise.

Jean-Claude Encalado
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2 mars 2009 1 02 /03 /mars /2009 13:42
Nos inquiétudes

Le film est parti d'une idée très simple : donner la parole, à propos de la psychanalyse, à ceux qui en ont fait l'expérience ; ceux qu'on appelle « les analysants ». Des gens ordinaires, comme vous et moi, qui souffrent dans leurs têtes, dans leur corps, comme tout le monde. Je voulais les entendre affirmer cette évidence, pourtant si souvent remise en cause, qu'il y a de l'inconscient.

Judith Du Pasquier,
 mars 2003


Nos inquiétudes, film de Judith Du Pasquier, s'éloigne radicalement des clichés caricaturaux véhiculés par les mass médias à propos de la psychanalyse. Trois hommes et trois femmes y parlent de leur analyse, de ce qu'elle est ou de ce qu'elle fut pour eux. Ces témoignages abordent avec tact et pudeur ce qui pourtant rejoint l'intime. Le spectateur n'y est jamais mis en position de voyeur, mais de témoin d'une parole à chaque fois singulière. C'est que le particulier prévaut ici sur le pour tous. Chaque parole est unique, et prend son poids de l'expérience analytique. L'on voit ainsi se dérouler dans le film des vies à nulles autres pareilles.
Au fil des témoignages se tissent entre les lignes les concepts fondamentaux de la psychanalyse, les ressorts de son expérience, les achoppements sur lesquels chacun bute, et les résultats obtenus.
Ce film s'adresse à tous des plus professionnels aux plus profanes. Aucune langue de bois n'y est de mise, mais à chaque fois une parole singulière que permet le dispositif particulier de la cure analytique.
Les images du film sont sobres, le montage précis, l'espace et le temps découpés de manière à donner une idée de ce qu'ils sont dans l'analyse. Les personnages du film y apparaissent tantôt dans un lieu neutre, tantôt dans le cadre de leur vie quotidienne.
Avec un grand art, Judith Du Pasquier peut accentuer un détail, un trait, un mot. C'est un film tout en finesse, jamais ennuyeux, et qui rend chaque témoignage passionnant.

 Philippe Stasse
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27 février 2009 5 27 /02 /février /2009 23:44
Pourquoi Lacan aujourd'hui?
Eric Laurent


1)Pourquoi Lacan ? Parce que Lacan c'est la psychanalyse. C'est une évidence à travers le monde entier, là où il y a des psychanalystes. A travers tous les regroupements de psychanalystes, Lacan est le nom qui vient marquer le tournant pour la psychanalyse. Ce tournant, c'est celui du 21ème siècle. Lacan a fait passer la psychanalyse au 21ème siècle en opérant sur Freud quelque chose de l'ordre de ce que Einstein a fait sur Newton. C'est Newton qui a mis au point la mécanique du monde, la vision du monde comme mécanique. Et c'est Einstein qui l'a généralisée d'une façon telle qu'il pouvait changer les hypothèses newtoniennes sur la stabilité du monde dans sa relativité généralisée, y changer les paramètres de l'expérience tout en maintenant les résultats. Lacan a permis de conserver les résultats freudiens tout en changeant les paramètres de l'expérience comme par exemple la conception des séances, leur durée, l'articulation de l'élaboration de la séance avec les différents dispositifs du discours analytique. Tout cela a permis de modifier, d'adapter le discours freudien à l'expérience de la civilisation du 21ème siècle tout en conservant l'ensemble des résultats et spécialement des résultats sur la pulsion. Lacan le généralise en faisant passer la psychanalyse à l'âge de la logique, des mathématiques, des logosciences.

2)Pourquoi Lacan ? Parce que nous sommes au 21ème siècle c'est-à-dire dans un contexte de savoir où l'avancée des sciences sera marquée par les avancées de la biologie qui est au 21ème siècle ce que la physique était au 20ème siècle. A chaque avancée de la biologie se radicalise la question : qu'est-ce qui donc est écrit dans le vivant ? Quelle est le mode de présence d'une écriture dans le vivant? Le rêve de la génétique a été de résorber le vivant dans ce qui était déjà écrit. Or justement par la biologie elle-même nous voyons que du vivant, il y a quelque chose qui ne s'écrit pas. Et l'ajointement de la vie à l'écriture ne peut pas se faire par l'ordre d'une écriture qui serait celle de la biologie elle-même. Le vivant est articulé à un autre domaine. C'est ce qui se manifeste dans la séance de psychanalyse où l'inconscient surgit qui est du vivant articulé au discours : la pulsion avec à la fois sa charge, son quantum libidinal et en même temps ses bribes de discours auxquelles elle s'accroche, s'arrache et tout aussi bien se prend et se déprend. Il y a dans la séance de psychanalyse un étrange discours qui surgit à l'état sauvage. C'est un discours qui n'est pas un discours courant, qui n'est pas le discours stabilisé. C'est un discours qui d'emblée se manifeste dans des dimensions réelles, symboliques et imaginaires. Dans la séance de psychanalyse, il y a à la fois un corps, la charge de jouissance qui le traverse et il y a les mots qui le traversent. Cet autre discours, ce discours de l'Autre surgit à chaque fois dans une dimension de singularité qui fait valoir comment pour chacun dans sa particularité se sont noués les trois registres du réel, du symbolique et de l'imaginaire. Mais si nous disons que dans la séance d'analyse se manifeste l'Autre discours, celui qui est l'envers de la civilisation, cette manifestation même vient à mettre en péril l'idée que la civilisation serait un discours à l'état inerte, que ce serait un Tout tranquille.

3)D'où pourquoi Lacan ? Parce que l'Autre, le discours de l'Autre de la civilisation, sous son masque de tranquillité c'est-à-dire d'idéal, sous toutes les formes d'idéaux qu'il peut présenter aussi bien sous les idéaux affolants du toujours plus, du jouir, de la version actuelle de la civilisation capitaliste, quelques soient les idéaux qui se présentent, ces idéaux mentent sur le fait que notre monde ne peut pas être mis en ordre par des universaux. Il ne peut pas être mis en ordre par un « pour tous », cela ne fonctionne pas. Et l'Autre inéluctablement est en crise. Alors venons en aux exemples, effectivement on est en plein crack financier. On voit bien que les régulations ne marchaient pas. On est toujours à la recherche de régulations à venir mais on a oublié que ça ne marche pas. Et Lacan est une pensée de la crise comme on le souligne. Lacan est rentré dans la psychanalyse par le cas Aimée. Le cas Aimée, c'est un passage à l'acte qui vient résoudre une crise. Et ce qui l'a intéressé, c'est de saisir ce que la psychanalyse révèle à partir du passage à l'acte et de la crise et non pas simplement ce qui pourraient être des applications de la psychanalyse, des applications tranquilles. L'Autre de la civilisation n'est pas un programme. Les programmes toujours mentent. Ce n'est pas non plus simplement une épidémie qui permettrait que la singularité se transmette à tous. C'est dans la civilisation, l'articulation toujours en crise de la structure et de la contingence.

4)D'où pourquoi Lacan ? Parce que la civilisation du bonheur est en impasse. Parce que la civilisation depuis le 18ème siècle a annoncé la légitimité du bonheur sur terre et que les paradis des religions, étaient tous des mensonges. Donc il ne nous restait plus qu'à construire notre paradis ou notre enfer avec le corps qui nous est donné ici-bas. Ce programme a été tendu tout de suite entre la passion égalitaire au coeur des démocraties et la singularité, le principe aristocratique comme disait Tocqueville, inéliminable des démocraties. La civilisation du bonheur est rentrée maintenant dans une crise entre d'un côté la passion égalitaire qui s'est transmise à la marchandise industrielle qui donnait à tous la promesse d'un bonheur et de l'autre côté, la quantification, donnant à la passion égalitaire un déchainement particulier. Et la passion quantificatrice avait son point d'équilibre ou son point de plus value attrapée : c'est l'objet industriel proposé. Cela devait donner une stabilité. Cela ne la donne pas parce que justement le monde de la quantification n'arrive plus à régler ce monde. D'où l'instabilité dans laquelle nous sommes.

5)Et donc pourquoi Lacan ? D'abord parce que entre les hommes et les femmes, la jouissance, ou la façon dont la jouissance permet de considérer les manifestations du non rapport sexuel, les impasses des relations entre les sexes, maintenant elle se considère d'un autre bout. Jusqu'au 20ème siècle c'était à partir du bout phallique que se considéraient les impasses entre les sexes. C'est maintenant à partir de la question de l'énonciation féminine, de la jouissance féminine comme telle, au-delà du phallus, que se considèrent les nouvelles impasses du rapport sexuel. En ce sens, lorsque surgissent à partir de l'université, la question de l'étude du non rapport sexuel dans l'énumération des formes non hétérosexuelles du rapport gay, trans, bi. Dans leur développement, elles ont mis à jour le fait que plutôt qu'une assignation à une sexualité nouvelle, il s'agit d'une mise en question par le processus de la jouissance des assignations identitaires. C'est l'intérêt des études queers. Pour nous, le problème c'est que les queers c'est la jouissance féminine comme telle. C'est elle qui traverse la question des gays, des lesbiennes, des bi, des trans, etc. En effet comme pas tout, elle n'est pas assignable à l'identité et que ce que l'on voit apparaitre à travers ces questions des minorités sexuelles, des questions d'identification sexuelle, c'est le non-assignable de la jouissance féminine qui est en train d'être le point de vue à partir duquel la civilisation considère les impasses du non-rapport. Et bien sûr sur ce point-là pourquoi Lacan ? Parce que c'est lui qui nous a donné des moyens pour concevoir en accord avec cette civilisation du 21ème siècle les nouveaux symptômes  qui sont à déchiffrer du non rapport sexuel.

Transcription d'une interview à écouter sur le site de l'ECF www.causefreudienne.net

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