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17 février 2009 2 17 /02 /février /2009 23:07
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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 22:36
Nous nous appuierons sur le texte d’Eric Laurent « Les traitements psychanalytiques des psychoses » afin d’aborder à partir du témoignage de Schreber la question de la nomination dans les psychoses dans la perspective du traitement de la jouissance par la traduction de celle-ci qu’opère la langue. Nous verrons ensuite, à partir d’une expérience de consultation dans l’UPO (Unité psychanalytique d’orientation), comment ce retour au traitement de Schreber nous permet encore aujourd’hui de nous orienter dans notre pratique.

Partons de ce texte d’Eric Laurent avant de faire retour au témoignage même du Président Schreber, publié sous le titre « Mémoires d’un névropathe » relu par Freud, ensuite par Lacan au cours de son troisième séminaire. Eric Laurent distingue deux abords du traitement des psychoses, soit de la nomination dans l’enseignement de Lacan.  Le premier abord est fondé sur le premier enseignement de Lacan et sa conception de l’ordre symbolique qui supplante et résorbe la jouissance. Le second est fondé sur la conception d’une jouissance qui ne se résorbe plus complètement par le symbolique. Dans la première conception, l’Autre est un système signifiant organisé autour du signifiant du nom de père qui ordonne et polarise la signification, Quand il fait défaut, le traitement prend comme visée la construction d’un nouveau nom d’Idéal suppléant au défaut forclusif du NDP. Ce nom d’idéal sert alors de nouvelle agrafe, de nouveau point de capiton qui réordonne le monde du sujet. Dans la seconde conception, l’Autre du langage n’est pas un système signifiant complet et consistant résorbant totalement la jouissance. Le signifiant ne mortifie pas la chose une fois pour toute, la jouissance, au contraire parasite sans cesse le langage. C’est la thèse que Lacan soutient à partir du Séminaire Encore. L’Autre donc contient cette jouissance, il ne la supplante plus. Dans cette perspective, il y a toujours un nouveau nom à trouver qui un temps tempère la jouissance. C’est ce qu’Eric Laurent désigne par traduction de la jouissance innommable, traduction par la nomination qui s’effectue selon un principe d’indétermination puisque la jouissance est « ce qui manque à l’univers du Nom propre ».

1. L’apport de Lacan. La linguistique.

 Le titre de l’article d’Eric Laurent fait référence au texte fondamental de Lacan sur les psychoses publié dans les Ecrits  « Question préliminaire à tout traitement de la psychose » qui reprend les avancées du séminaire 3 et 4 sur la question des psychoses. Cet écrit de Lacan est une réponse précise Eric Laurent au foisonnement des traitements psychanalytiques des psychoses dans les années cinquante.
A cette époque les publications  des travaux de Mélanie Klein, de Bion, Rosenfeld, Bruno Bettelheim, Pankow font rage et Lacan intervient en disant : « Attention, question préliminaire ! » Il revient, au milieu de ce déploiement moderne, aux mémoires du Président Schreber et à une analyse renouvelée de l’abord freudien. Il s’agit de faire retour à Freud avant de trop s’égarer. Lacan dénonce en quelque sorte l’accent excessif de l’interprétation sur l’unité imaginaire, le corps…et propose une relecture du cas du président Schreber étudié par Freud, à partir de l’apport de la linguistique structurale. Son intérêt va porter tout spécialement sur les phénomènes de langue du symptôme psychotique et il va proposer à partir de là une nouvelle conception du traitement des psychoses. C’est ce que nous allons tenter de déployer aujourd’hui puisque nous abordons la question de la traduction de la jouissance par la nomination dans la psychose.
Pour Lacan et c’est là l’originalité de ce qu’il amène dans les années cinquante, l’enjeu, c’est le rapport du sujet à la langue elle-même.
Du même coup, en portant son attention sur la langue, Lacan arrache la psychanalyse à sa pente biographique. Cest-à-dire que ce qui compte pour un sujet, ce n’est pas que le père ait été là ou pas dans la réalité mais que le sujet ait acquis ou non la dimension du Nom-du-Père. Le Nom-du-Père (NDP) devient un instrument logique qui assure que la langue tienne, qu’elle soit capitonnée. Il est un principe qui ordonne et oriente la vie d’un sujet. Lacan dans son séminaire 3 compare cette fonction du NDP à celle de la grand route qui est au principe de l’agglomération des villes. Elle est dit-il ce qui rassemble, organise, ordonne autour d’elle et de ce fait polarise la signification. Ailleurs toujours dans ce même séminaire, Lacan s’appuie sur une autre métaphore : celle du point de capiton .Cette fois c’est au geste du matelassier qu’il se réfère faisant usage de capitons pour lier ensemble les diverses couches d’un matelas. Capiton, grand route,… autant d’images nous permettant de saisir la fonction d’agrafe du signifiant qui stabilise la signification. Le point de capiton assure que quand on parle, on dise quelque chose, que ça ne parte pas dans tout les sens. Le NDP est à cette époque de l’enseignement de Jacques Lacan, le capiton suprême (on y reviendra). Dans la psychose, c’est l’absence du NDP, appelée par Lacan « forclusion » qui est au principe de la « décomposition spectrale du lieu de l’Autre ». Faute de ce mode d’agrafe, le langage se défait. L’écrit du président Schreber  est à cet égard un témoignage à la fois précis et touchant sur ce qui se produit comme décomposition du langage pour un sujet psychotique lorsque sa psychose se déclenche. Il l’est aussi à l’égard de son effort de reconstruction d’un nouvel univers symbolique pouvant réordonner un monde à nouveau viable pour le sujet. Nous verrons que c’est grâce au recours de nouveaux signifiants lui servant d’agrafe, de point de capiton que son monde a pu se réordonner. Nous y reviendrons.

2. Ce qui en jeu dans la traduction.

Ce qui est au principe de la décompensation psychotique de Schreber est un énoncé intraduisible pour le sujet qui ne dispose pas de la clé du NDP pour y répondre. Schreber est confronté à une énigme que lui pose une phrase qu’il entend entre veille et sommeil : « Qu’il serait beau d’être une femme en train de subir l’accouplement ». Cette phrase, notons qu’elle est lourde d’un sens sexuel. Lourde d’une signification de jouissance que Schreber ne peut traduire. C'est-à-dire qu’il ne peut identifier le lieu d’où elle émane. Il ne peut ni se l’attribuer ni l’attribuer à un autre. Il ne peut non plus expliciter ce qu’elle veut dire, comme nous le faisons avec nos rêves et nos fantasmes. Cette phrase reste pour lui énigmatique quant à sa signification, mais ce qui est certain c’est qu’elle s’adresse à lui et qu’elle est lourde de signification. Ce qui le plonge dans un état de perplexité. Il se trouve au bord d’un trou, d’un gouffre. Il y sera précipité à la suite d’une rencontre avec un médecin qui occupera une place de sujet supposé savoir.  Le  monde de Schreber ensuite s’effondre, son corps est envahi d’une souffrance innommable et tombe en morceaux (c’est la déflagration imaginaire), d’un autre côté, ses repères symboliques se brouillent, le langage pour lui se décompose. Lacan va s’intéresser à ce point et étudier de près les phénomènes élémentaires pour y déceler ce qui va constituer la solution même du problème. Schreber a donc un problème de jouissance à résoudre. C’est ce qui va être en jeu dans tout son effort de reconstruction.

3. Le traitement par la langue.

Lacan va se servir de l’apport de la linguistique structurale pour étudier ce témoignage principalement le phénomène hallucinatoire qui le conduira ensuite à élaborer sa nouvelle conception de la métaphore délirante comme traitement possible de la psychose.
Lacan à l’instar de Freud va considérer l’hallucination comme une tentative de guérison et aborder le phénomène hallucinatoire par un autre biais que le versant déficitaire. Jusque-là note Eric Laurent, l’hallucination se réduisait à une sorte de retour dans le réel par exemple des mauvais traitements que Schreber aurait subi de la part de son père, sorte de réminiscence ou épiphanie ou de réaction post-traumatique. Lacan, lui est attentif à la façon dont le sujet  traite avec le langage soit avec la structure signifiante cette jouissance innommable qui l’envahit, comment il arrive à stabiliser son monde en faisant usage de l’appareil langagier et plus particulièrement  des ressources de la métaphore et de la métonymie. En effet, Lacan repère dans le témoignage de Schreber,  deux types d’hallucination. Schreber est aux prises avec deux types de phénomènes parasitaires que Lacan nomme les codes de messages et les messages de code. «  Les codes et les messages se mélangent, la langue commence à être envahie d’usages nouveaux avec les codes de message et les messages de code ». Soit certains mots nouveaux apparaissent (sorte de signifiant particulièrement plein) qui ne font pas partie du code, se sont des mots appartenant à un vieil allemand, que Lacan nomme langue de fond. Par exemple « Carogne » désignant les infirmiers. Ce sont les phénomènes de code. Ou bien, des phrases interrompues s’imposent de façon hallucinatoire que le sujet est mis en demeure de compléter. Là il s’agit des phénomènes de message. Lacan ne fait pas usage de la linguistique qu’il applique aux phénomènes psychotiques sans la perspective du traitement d’un problème de jouissance. L’idée de Lacan est que par ces deux modes d’hallucinations Schreber reconstruit un lien à l’Autre du langage (Souvenez-vous que le monde de Schreber s’est effondré en témoigne son repli catatonique au début de sa psychose). Comment ? 1. soit en donnant la réplique à Dieu en complétant les phrases qui se brisent (les phrases interrompues) et par là leur donnant un sens (pas de sens tant que la phrase n’est pas bouclée), 2. soit  en réinventant un nouveau code, puisque les hallucinations peuvent aussi l’informer des formes et des emplois de nouveaux de mots (langue de fond).  Mais ce n’est pas tout. Lacan  relève (p289 du séminaire III) que Schreber fait du phénomène d’intrusion des voix au début du déclenchement de sa psychose « un malentendu foncier »entre Dieu et lui-même. Il s’agit là d’un premier traitement puisque Schreber localise dans l’Autre (ici Dieu) l’émetteur de ces voix qui l’assaillent. C’est une première nomination : Dieu. Ce qui n’est pas rien puisque, du même coup, cette nomination vient localiser le lieu d’émission de cette phrase énigmatique qu’il a entendu avant le déclenchement de sa psychose. C’est une localisation dans l’Autre de la jouissance telle que l’effectue le sujet paranoïaque. C’est Dieu qui lui parle. Nous verrons que les intentions de ce dieu se préciseront au cours de la construction délirante. Le deuxième traitement que Schreber applique ensuite à ce Dieu, consiste à en faire un Autre qui ne sait pas tout, comme dit Schreber, il ne comprend rien au vivant. D’où Schreber tire-t-il ça ?
Lacan note dans le séminaire III que Schreber a affaire à un Dieu qui lui veut du mal, qui le tourmente, mais surtout qui le féminise, pour cause, il ne comprend rien « aux vrais sentiments des petites âmes » et ne peut faire la distinction entre le discours dans lequel il s’exprime (langue fondamentale) et leur discours à elles,  càd le discours commun. Cette première construction permet, comme le souligne également Lacan dans le séminaire III (p.289) de faire de ce phénomène d’intrusion des voix un malentendu foncier entre Dieu et Schreber.   En bon logicien Schreber déduit que si Dieu lui parle en vieil allemand (langue morte) et non par le biais discours courant, c’est qu’il n’y comprend rien au vivant. Donc comme le formule Jacques-Alain Miller dans son cours l’expérience du réel dans la cure analytique, il en résulte, pour Schreber que l’Autre ne sait pas tout.

Dans la perspective qu’ouvre Lacan concernant le traitement nous pouvons déjà dégager plusieurs opérations : 1.la localisation de la jouissance au lieu de l’Autre. C’est Dieu qui parle. 2. La barre portée sur cet Autre qui n’y comprend rien. 3. Le maintien d’un lien à l’Autre par le travail hallucinatoire portant sur la langue, en invention des mots nouveaux et en maintenant la cohérence de la signification d’une phrase en achevant de les terminer.

Pour autant le travail de Schreber n’est pas achevé. Il faudra qu’il réponde à ce que l’Autre divin lui adresse, lui veut. Schreber va avoir à faire à  un Autre dont l’intention va se préciser. Dieu a l’intention de l’évirer pour le féminiser et en jouir. Le Dieu de Schreber est un Dieu persécuteur aux intentions mauvaises qui va jusqu’à vouloir le féminiser pour abuser de lui. C’est un Dieu mauvais qui l’invective, lui manque de respect. Il lui faudra toute une évolution du délire pour accepter cette idée de féminisation. Lacan remarque (p290)  que plus son délire va se construire (être la femme de Dieu) et moins Schreber sera envahi par les hallucinations. Autrement dit, plus sa construction délirante s’élabore, moins il est persécuté.

4. Un nouveau nom : La femme de dieu. Point de capiton ultime.

Schreber, nous dit Eric Laurent, est envahi par « des entités désirantes, qui sont pour lui les supports du langage déchaîné de son vacarme intérieur et «  il va admettre progressivement que la seule façon de s’en sortir, de sauver une certaine stabilité avec les entités envahissantes, c’est d’accepter sa transformation en femme ».  Lacan note p.290 du Séminaire III que son corps est envahi par des images d’identification féminine auxquelles il va finalement ouvrir la porte. Il est sur le chemin qui va le conduire à cette nouvelle métaphore : « être la femme de Dieu ». Lacan précise qu’à partir du moment où le monde de Schreber se reconstruit sur le plan imaginaire, la parole de ce Dieu intérieur avec lequel il entretient une sorte de relation de copulation, eh bien! ce Dieu qui lui parlait une langue pleine de signification, d’une certaine façon se retire. Schreber fait alors état d’une différence au niveau des voix. Celles-ci tiennent de plus en plus un discours vide, un serinage, une rengaine. Schreber va alors seulement avoir affaire  aux phrases interrompues qu’il sera dans l’obligation de compléter si il ne veut pas perdre son rapport à Dieu, càd une forme de rapport à l’Autre par le truchement de son rapport au signifiant. Il tente encore par son effort de pensée de stabiliser la langue. Par là, il s’agit surtout pour Schreber de ne pas être laissé tomber et de maintenir à tout prix ce lien à l’Autre, au langage. L’identification dernière à la femme de Dieu sur ce chemin de la reconstruction, ce que Lacan nomme métaphore délirante, va permettre à Schreber d’arriver à une stabilisation plus satisfaisante puisque « le Dieu de Schreber fonctionne, dans son rapport à lui, comme un Autre, sans garantie » (EL P13), un Autre capricieux (dirions-nous).  Il s’agit finalement que le sujet réinvente un nouveau point de capiton faisant tenir ensemble signifiant/signifié. Puisque le NDP est forclos il faut inventer un nouveau nom susceptible de  donner un sens au monde. C’est là tout l’effort que déploie Schreber .La métaphore délirante ou néo-métaphore est le point de capiton ultime.

5. La métaphore. Un outil pour la traduction de la jouissance.

Qu’est-ce qu’une métaphore ? Il s’agit également d’un terme que Lacan emprunte à la linguistique. Dans une poésie, la métaphore permet la substitution d’un signifiant à un autre et par là produit une signification nouvelle. Lacan relit le complexe d’Oedipe avec ce concept de la métaphore pour en dégager sa logique de substitution d’un ordre nouveau à un ordre ancien. La métaphore paternelle permet la substitution du NDP au désir de la mère (DM), soit à la jouissance maternelle et produit une signification nouvelle : la signification phallique.
De la même façon « être la femme de Dieu », va se substituer pour Schreber au désordre du monde et produire une signification nouvelle : engendrer une nouvelle race d’hommes. Arriver à ce culmen ne se fait pas du jour au lendemain. Il s’agit d’une élaboration qui en passera par différentes étapes que nous pouvons concevoir avec Eric Laurent comme autant de façon pour le sujet de traiter la jouissance qui le submerge. C’est ce que nous venons de voir en nous référant plus spécialement au traitement hallucinatoire de Schreber.

Tâchons de serrer à ce niveau l’usage que fait Lacan de la linguistique. Que permet dans un premier temps l’apport de la linguistique structurale à Lacan. Elle lui permet de distinguer deux plans : celui du signifié et celui du signifiant, soit le plan de l’imaginaire différent de l’ordre symbolique.
Distinguer signifiant signifié revient à opposer loi, structure, ordre d’un côté càd signifiant, et désir, sentiment,  affectivité càd significations de l’autre, significations que Lacan page 295 de son séminaire III qualifie de fluctuations, d’ombres, de résonances. Donc le ressort de la découverte analytique, c’est le signifiant qui ordonne la réalité, qui lui donne une structure. Lacan arrache le signifiant à tout contenu imaginaire. Ce qui distingue le signifiant de la signification, c’est d’être sans signification dit-il. Il évoque à cette page les signifiants de base sans lesquels l’ordre des significations humaines ne saurait s’établir. Il prend l’exemple des mythologies visant à l’installation et la tenue debout de l’homme dans le monde et lui font savoir quels sont les signifiants primordiaux. Lacan appellera aussi ces signifiants, les signifiants clés. C’est ce qu’il nommera plus tard dans son enseignement, les signifiants maîtres .Il nous donne dans ces pages une très belle image des points d’appui nécessaires à une certaine stabilité de notre existence, il s’agit de l’image du tabouret. Je le cite page 228 : « Tous les tabourets n’ont pas 4 pieds. Il y en a qui se tienne debout avec trois pieds alors, il n’est plus question qu’il en manque un seul, sinon ça va très mal. Eh bien sachez que les points d’appui signifiants qui soutiennent le petit monde des petits hommes solitaires de la foule moderne, sont en nombre très réduit. Il se peut qu’au départ il n’y ait pas assez de pieds au tabouret, mais qu’il tienne tout de même jusqu’à un certain moment, quand le sujet, à un certain carrefour de son histoire biographique, est confronté avec ce défaut qui existe depuis toujours ». C’est là la thèse de Lacan concernant le déclenchement d’une psychose. Ce défaut, ce manque d’un signifiant, vous l’aurez reconnu, c’est la Verwerfung freudienne qu’il nomme forclusion du NDP.

Cette distinction signifiant-signifié permet à Lacan de distinguer imaginaire et symbolique et de dégager la place centrale du signifiant du NDP. Le NDP dans le premier enseignement de Lacan, est  le point de capiton qui fait tenir ensemble signifiant et signifié. Il est le signifiant ultime. Signifiant qui assure que quand on parle, la phrase puisse se boucler et prenne sens, c’est ce que Lacan déduit de son étude du phénomène hallucinatoire avec la linguistique structurale à partir de l’effort que fait Schreber pour faire tenir ensemble un texte déchiré, pour maintenir à tout prix un lien à l’Autre, comme nous l’avons vu. C’est cette tentative de Schreber qui va mettre Lacan sur la piste de la fonction du délire qui vise à l’établissement d’une signification nouvelle : être la femme de Dieu. Devenir la femme de dieu consiste à s’inventer un nouveau nom, nom d’idéal comme le formule Eric Laurent qui fait fonction de NDP, de point de capiton qui finit par donner un sens nouveau à son monde et en cela finit par stabiliser son rapport au langage. C’est la nouvelle métaphore ou néo-métaphore. C’est en observant les conséquences cliniques de la construction de Schreber que Lacan avance la thèse d’un traitement de la jouissance par ce mode de nomination qui isole un signifiant idéal. Souvenez-vous que c’est à partir du moment où Schreber consent à ce devenir femme, dont il diffère lui-même la réalisation dans un temps lointain, que les hallucinations se font moins lourdes d’invectives. Il en est moins affecté.
Autrement dit, quand Schreber s’invente un nom, l’injure présente dans les hallucinations ne l’atteint plus. Il les considère de loin, comme de simple ritournelle.

Donc, être la femme de Dieu constitue un point de capiton qui fait tenir l’univers du président Schreber qui doit se reconstruire un monde à nouveau viable,  acceptable. Par sa construction délirante Schreber finira par faire de sa malédiction la solution même à sa persécution.

Jacques-Alain Miller dira que la néo-métaphore schrebérienne fonctionne sur le modèle de la métaphore paternelle chez le névrosé dont le fonctionnement assure la substitution du signifiant paternel au désir de la mère et de ce fait donne une orientation à la jouissance par la production de la signification phallique qui en résulte. Et bien pour Schreber, c’est un peu ça. Le nouveau signifiant, femme de dieu outre le fait qu’il désigne la nouvelle mission de Schreber, d’engendrer une race nouvelle, donne également un sens nouveau à sa jouissance, dénommée à son tour : « Volupté d’âme «  qui est un nom donné à ce qu’il éprouve comme phénomène de corps (sensation des seins qui gonflent…) Ce nouveau nom se réfère à une pratique où Schreber en se contemplant dans le miroir localise du même coup par la nomination la jouissance éprouvée. Cette localisation de la jouissance est fondamentale, elle supplée à la localisation de la jouissance par le phallus.

La forclusion du Nom-du-Père c’est l’absence de la production de la métaphore paternelle qui inhibe, comme le précise Jacques-Alain Miller (« Lexpérience du Réel dans la cure analytique) la production de la signification phallique. Il se produit alors une disjonction de l’imaginaire et du symbolique (Déclenchement psychose). « La conjonction est le fait de la métaphore, et quand cette métaphore échoue, on se trouve devant une disjonction du S et de l’I et la jouissance supposée ramassée par la signification phallique, supposée localisée, tempérée par la signification phallique, se trouve en quelque sorte dispersée dans différentes localisations volontiers douloureuses du corps ». (JAM). Donc, le signifiant du NDP qui se substitue à la jouissance maternelle dans laquelle baigne l’enfant permet outre l’avènement d’un ordre nouveau, la localisation phallique de la jouissance. Jacques-Alain Miller fait de ces deux signifiants, le NDP et le phallus (De la nature des semblants) les deux agrafes nécessaires, les deux appuis fondamentaux dans l’existence d’un sujet. C’est ce qui fait tenir corps et langage ensemble ou Imaginaire et Symbolique. C’est ce que Schreber invente, une nouvelle métaphore qui lui permet de faire à nouveau tenir corps et langage et qui localise la jouissance qui le traversait de toutes parts en une pratique dit Lacan « transsexualiste ».

6. Point de capiton et traduction infinie

Après ce détour par le cas Schreber, revenons à l’article d’Eric Laurent, Eric Laurent va finalement distinguer deux modes de nomination se dégageant des deux grandes références de Lacan concernant la psychose : 1. la construction délirante de Schreber. 2. le synthome joycien. La construction délirante de Schreber que nous venons de déployer un peu, équivaut à se faire un nom d’idéal qui consiste  pour Schreber à se loger sous un nom identifiable dans le registre de l’idéal : «  devenir la femme de Dieu ». C’est le nom de la mission de Schreber. C’est une première façon de se faire un nom. L’autre mode, équivaut lui à se résoudre à cette entreprise de traduction de la langue même et trouver une certaine paix dans cette traduction constante. C’est la solution de Joyce qui par un travail d’écriture traite indéfiniment les équivoques de la langue  Dans cette perspective, le traitement de la jouissance avec un sujet psychotique consiste à l’ accompagner dans l’entreprise de nomination en sachant qu’il y a toujours un principe d’indétermination de la traduction, qu’il est toujours possible de trouver une autre façon de dire et de poursuivre avec une autre façon de dire. Se faire un nom c’est aussi dire qu’il n’y a pas d’autre identification que le processus de recherche du nom qui se fixe un certain temps. Ce mode de  traduction de la jouissance s’inscrit dans la perspective du dernier enseignement de Lacan où l’Autre du langage n’est pas complet. Où la jouissance ne se résorbe pas toute par l’opération du signifiant. Ce qui n’était pas la conception de Lacan au moment où il écrit sa Question préliminaire.

Patricia Bosquinde capiton : un procédé de traduction de la jouissance

Nous nous appuierons sur le texte d'Eric Laurent « Les traitements psychanalytiques des psychoses » afin d'aborder à partir du témoignage de Schreber la question de la nomination dans les psychoses dans la perspective du traitement de la jouissance par la traduction de celle-ci qu'opère la langue. Nous verrons ensuite, à partir d'une expérience de consultation dans l'UPO (Unité psychanalytique d'orientation), comment ce retour au traitement de Schreber nous permet encore aujourd'hui de nous orienter dans notre pratique.

Partons de ce texte d'Eric Laurent avant de faire retour au témoignage même du Président Schreber, publié sous le titre « Mémoires d'un névropathe » relu par Freud, ensuite par Lacan au cours de son troisième séminaire. Eric Laurent distingue deux abords du traitement des psychoses, soit de la nomination dans l'enseignement de Lacan.  Le premier abord est fondé sur le premier enseignement de Lacan et sa conception de l'ordre symbolique qui supplante et résorbe la jouissance. Le second est fondé sur la conception d'une jouissance qui ne se résorbe plus complètement par le symbolique. Dans la première conception, l'Autre est un système signifiant organisé autour du signifiant du nom de père qui ordonne et polarise la signification, Quand il fait défaut, le traitement prend comme visée la construction d'un nouveau nom d'Idéal suppléant au défaut forclusif du NDP. Ce nom d'idéal sert alors de nouvelle agrafe, de nouveau point de capiton qui réordonne le monde du sujet. Dans la seconde conception, l'Autre du langage n'est pas un système signifiant complet et consistant résorbant totalement la jouissance. Le signifiant ne mortifie pas la chose une fois pour toute, la jouissance, au contraire parasite sans cesse le langage. C'est la thèse que Lacan soutient à partir du Séminaire Encore. L'Autre donc contient cette jouissance, il ne la supplante plus. Dans cette perspective, il y a toujours un nouveau nom à trouver qui un temps tempère la jouissance. C'est ce qu'Eric Laurent désigne par traduction de la jouissance innommable, traduction par la nomination qui s'effectue selon un principe d'indétermination puisque la jouissance est « ce qui manque à l'univers du Nom propre ».

1. L'apport de Lacan. La linguistique.

 Le titre de l'article d'Eric Laurent fait référence au texte fondamental de Lacan sur les psychoses publié dans les Ecrits  « Question préliminaire à tout traitement de la psychose » qui reprend les avancées du séminaire 3 et 4 sur la question des psychoses. Cet écrit de Lacan est une réponse précise Eric Laurent au foisonnement des traitements psychanalytiques des psychoses dans les années cinquante.
A cette époque les publications  des travaux de Mélanie Klein, de Bion, Rosenfeld, Bruno Bettelheim, Pankow font rage et Lacan intervient en disant : « Attention, question préliminaire ! » Il revient, au milieu de ce déploiement moderne, aux mémoires du Président Schreber et à une analyse renouvelée de l'abord freudien. Il s'agit de faire retour à Freud avant de trop s'égarer. Lacan dénonce en quelque sorte l'accent excessif de l'interprétation sur l'unité imaginaire, le corps...et propose une relecture du cas du président Schreber étudié par Freud, à partir de l'apport de la linguistique structurale. Son intérêt va porter tout spécialement sur les phénomènes de langue du symptôme psychotique et il va proposer à partir de là une nouvelle conception du traitement des psychoses. C'est ce que nous allons tenter de déployer aujourd'hui puisque nous abordons la question de la traduction de la jouissance par la nomination dans la psychose.
Pour Lacan et c'est là l'originalité de ce qu'il amène dans les années cinquante, l'enjeu, c'est le rapport du sujet à la langue elle-même.
Du même coup, en portant son attention sur la langue, Lacan arrache la psychanalyse à sa pente biographique. Cest-à-dire que ce qui compte pour un sujet, ce n'est pas que le père ait été là ou pas dans la réalité mais que le sujet ait acquis ou non la dimension du Nom-du-Père. Le Nom-du-Père (NDP) devient un instrument logique qui assure que la langue tienne, qu'elle soit capitonnée. Il est un principe qui ordonne et oriente la vie d'un sujet. Lacan dans son séminaire 3 compare cette fonction du NDP à celle de la grand route qui est au principe de l'agglomération des villes. Elle est dit-il ce qui rassemble, organise, ordonne autour d'elle et de ce fait polarise la signification. Ailleurs toujours dans ce même séminaire, Lacan s'appuie sur une autre métaphore : celle du point de capiton .Cette fois c'est au geste du matelassier qu'il se réfère faisant usage de capitons pour lier ensemble les diverses couches d'un matelas. Capiton, grand route,... autant d'images nous permettant de saisir la fonction d'agrafe du signifiant qui stabilise la signification. Le point de capiton assure que quand on parle, on dise quelque chose, que ça ne parte pas dans tout les sens. Le NDP est à cette époque de l'enseignement de Jacques Lacan, le capiton suprême (on y reviendra). Dans la psychose, c'est l'absence du NDP, appelée par Lacan « forclusion » qui est au principe de la « décomposition spectrale du lieu de l'Autre ». Faute de ce mode d'agrafe, le langage se défait. L'écrit du président Schreber  est à cet égard un témoignage à la fois précis et touchant sur ce qui se produit comme décomposition du langage pour un sujet psychotique lorsque sa psychose se déclenche. Il l'est aussi à l'égard de son effort de reconstruction d'un nouvel univers symbolique pouvant réordonner un monde à nouveau viable pour le sujet. Nous verrons que c'est grâce au recours de nouveaux signifiants lui servant d'agrafe, de point de capiton que son monde a pu se réordonner. Nous y reviendrons.

2. Ce qui en jeu dans la traduction.

Ce qui est au principe de la décompensation psychotique de Schreber est un énoncé intraduisible pour le sujet qui ne dispose pas de la clé du NDP pour y répondre. Schreber est confronté à une énigme que lui pose une phrase qu'il entend entre veille et sommeil : « Qu'il serait beau d'être une femme en train de subir l'accouplement ». Cette phrase, notons qu'elle est lourde d'un sens sexuel. Lourde d'une signification de jouissance que Schreber ne peut traduire. C'est-à-dire qu'il ne peut identifier le lieu d'où elle émane. Il ne peut ni se l'attribuer ni l'attribuer à un autre. Il ne peut non plus expliciter ce qu'elle veut dire, comme nous le faisons avec nos rêves et nos fantasmes. Cette phrase reste pour lui énigmatique quant à sa signification, mais ce qui est certain c'est qu'elle s'adresse à lui et qu'elle est lourde de signification. Ce qui le plonge dans un état de perplexité. Il se trouve au bord d'un trou, d'un gouffre. Il y sera précipité à la suite d'une rencontre avec un médecin qui occupera une place de sujet supposé savoir.  Le  monde de Schreber ensuite s'effondre, son corps est envahi d'une souffrance innommable et tombe en morceaux (c'est la déflagration imaginaire), d'un autre côté, ses repères symboliques se brouillent, le langage pour lui se décompose. Lacan va s'intéresser à ce point et étudier de près les phénomènes élémentaires pour y déceler ce qui va constituer la solution même du problème. Schreber a donc un problème de jouissance à résoudre. C'est ce qui va être en jeu dans tout son effort de reconstruction.

3. Le traitement par la langue.

Lacan va se servir de l'apport de la linguistique structurale pour étudier ce témoignage principalement le phénomène hallucinatoire qui le conduira ensuite à élaborer sa nouvelle conception de la métaphore délirante comme traitement possible de la psychose.
Lacan à l'instar de Freud va considérer l'hallucination comme une tentative de guérison et aborder le phénomène hallucinatoire par un autre biais que le versant déficitaire. Jusque-là note Eric Laurent, l'hallucination se réduisait à une sorte de retour dans le réel par exemple des mauvais traitements que Schreber aurait subi de la part de son père, sorte de réminiscence ou épiphanie ou de réaction post-traumatique. Lacan, lui est attentif à la façon dont le sujet  traite avec le langage soit avec la structure signifiante cette jouissance innommable qui l'envahit, comment il arrive à stabiliser son monde en faisant usage de l'appareil langagier et plus particulièrement  des ressources de la métaphore et de la métonymie. En effet, Lacan repère dans le témoignage de Schreber,  deux types d'hallucination. Schreber est aux prises avec deux types de phénomènes parasitaires que Lacan nomme les codes de messages et les messages de code. «  Les codes et les messages se mélangent, la langue commence à être envahie d'usages nouveaux avec les codes de message et les messages de code ». Soit certains mots nouveaux apparaissent (sorte de signifiant particulièrement plein) qui ne font pas partie du code, se sont des mots appartenant à un vieil allemand, que Lacan nomme langue de fond. Par exemple « Carogne » désignant les infirmiers. Ce sont les phénomènes de code. Ou bien, des phrases interrompues s'imposent de façon hallucinatoire que le sujet est mis en demeure de compléter. Là il s'agit des phénomènes de message. Lacan ne fait pas usage de la linguistique qu'il applique aux phénomènes psychotiques sans la perspective du traitement d'un problème de jouissance. L'idée de Lacan est que par ces deux modes d'hallucinations Schreber reconstruit un lien à l'Autre du langage (Souvenez-vous que le monde de Schreber s'est effondré en témoigne son repli catatonique au début de sa psychose). Comment ? 1. soit en donnant la réplique à Dieu en complétant les phrases qui se brisent (les phrases interrompues) et par là leur donnant un sens (pas de sens tant que la phrase n'est pas bouclée), 2. soit  en réinventant un nouveau code, puisque les hallucinations peuvent aussi l'informer des formes et des emplois de nouveaux de mots (langue de fond).  Mais ce n'est pas tout. Lacan  relève (p289 du séminaire III) que Schreber fait du phénomène d'intrusion des voix au début du déclenchement de sa psychose « un malentendu foncier »entre Dieu et lui-même. Il s'agit là d'un premier traitement puisque Schreber localise dans l'Autre (ici Dieu) l'émetteur de ces voix qui l'assaillent. C'est une première nomination : Dieu. Ce qui n'est pas rien puisque, du même coup, cette nomination vient localiser le lieu d'émission de cette phrase énigmatique qu'il a entendu avant le déclenchement de sa psychose. C'est une localisation dans l'Autre de la jouissance telle que l'effectue le sujet paranoïaque. C'est Dieu qui lui parle. Nous verrons que les intentions de ce dieu se préciseront au cours de la construction délirante. Le deuxième traitement que Schreber applique ensuite à ce Dieu, consiste à en faire un Autre qui ne sait pas tout, comme dit Schreber, il ne comprend rien au vivant. D'où Schreber tire-t-il ça ?
Lacan note dans le séminaire III que Schreber a affaire à un Dieu qui lui veut du mal, qui le tourmente, mais surtout qui le féminise, pour cause, il ne comprend rien « aux vrais sentiments des petites âmes » et ne peut faire la distinction entre le discours dans lequel il s'exprime (langue fondamentale) et leur discours à elles,  càd le discours commun. Cette première construction permet, comme le souligne également Lacan dans le séminaire III (p.289) de faire de ce phénomène d'intrusion des voix un malentendu foncier entre Dieu et Schreber.   En bon logicien Schreber déduit que si Dieu lui parle en vieil allemand (langue morte) et non par le biais discours courant, c'est qu'il n'y comprend rien au vivant. Donc comme le formule Jacques-Alain Miller dans son cours l'expérience du réel dans la cure analytique, il en résulte, pour Schreber que l'Autre ne sait pas tout.

Dans la perspective qu'ouvre Lacan concernant le traitement nous pouvons déjà dégager plusieurs opérations : 1.la localisation de la jouissance au lieu de l'Autre. C'est Dieu qui parle. 2. La barre portée sur cet Autre qui n'y comprend rien. 3. Le maintien d'un lien à l'Autre par le travail hallucinatoire portant sur la langue, en invention des mots nouveaux et en maintenant la cohérence de la signification d'une phrase en achevant de les terminer.

Pour autant le travail de Schreber n'est pas achevé. Il faudra qu'il réponde à ce que l'Autre divin lui adresse, lui veut. Schreber va avoir à faire à  un Autre dont l'intention va se préciser. Dieu a l'intention de l'évirer pour le féminiser et en jouir. Le Dieu de Schreber est un Dieu persécuteur aux intentions mauvaises qui va jusqu'à vouloir le féminiser pour abuser de lui. C'est un Dieu mauvais qui l'invective, lui manque de respect. Il lui faudra toute une évolution du délire pour accepter cette idée de féminisation. Lacan remarque (p290)  que plus son délire va se construire (être la femme de Dieu) et moins Schreber sera envahi par les hallucinations. Autrement dit, plus sa construction délirante s'élabore, moins il est persécuté.

4. Un nouveau nom : La femme de dieu. Point de capiton ultime.

Schreber, nous dit Eric Laurent, est envahi par « des entités désirantes, qui sont pour lui les supports du langage déchaîné de son vacarme intérieur et «  il va admettre progressivement que la seule façon de s'en sortir, de sauver une certaine stabilité avec les entités envahissantes, c'est d'accepter sa transformation en femme ».  Lacan note p.290 du Séminaire III que son corps est envahi par des images d'identification féminine auxquelles il va finalement ouvrir la porte. Il est sur le chemin qui va le conduire à cette nouvelle métaphore : « être la femme de Dieu ». Lacan précise qu'à partir du moment où le monde de Schreber se reconstruit sur le plan imaginaire, la parole de ce Dieu intérieur avec lequel il entretient une sorte de relation de copulation, eh bien! ce Dieu qui lui parlait une langue pleine de signification, d'une certaine façon se retire. Schreber fait alors état d'une différence au niveau des voix. Celles-ci tiennent de plus en plus un discours vide, un serinage, une rengaine. Schreber va alors seulement avoir affaire  aux phrases interrompues qu'il sera dans l'obligation de compléter si il ne veut pas perdre son rapport à Dieu, càd une forme de rapport à l'Autre par le truchement de son rapport au signifiant. Il tente encore par son effort de pensée de stabiliser la langue. Par là, il s'agit surtout pour Schreber de ne pas être laissé tomber et de maintenir à tout prix ce lien à l'Autre, au langage. L'identification dernière à la femme de Dieu sur ce chemin de la reconstruction, ce que Lacan nomme métaphore délirante, va permettre à Schreber d'arriver à une stabilisation plus satisfaisante puisque « le Dieu de Schreber fonctionne, dans son rapport à lui, comme un Autre, sans garantie » (EL P13), un Autre capricieux (dirions-nous).  Il s'agit finalement que le sujet réinvente un nouveau point de capiton faisant tenir ensemble signifiant/signifié. Puisque le NDP est forclos il faut inventer un nouveau nom susceptible de  donner un sens au monde. C'est là tout l'effort que déploie Schreber .La métaphore délirante ou néo-métaphore est le point de capiton ultime.

5. La métaphore. Un outil pour la traduction de la jouissance.

Qu'est-ce qu'une métaphore ? Il s'agit également d'un terme que Lacan emprunte à la linguistique. Dans une poésie, la métaphore permet la substitution d'un signifiant à un autre et par là produit une signification nouvelle. Lacan relit le complexe d'Oedipe avec ce concept de la métaphore pour en dégager sa logique de substitution d'un ordre nouveau à un ordre ancien. La métaphore paternelle permet la substitution du NDP au désir de la mère (DM), soit à la jouissance maternelle et produit une signification nouvelle : la signification phallique.
De la même façon « être la femme de Dieu », va se substituer pour Schreber au désordre du monde et produire une signification nouvelle : engendrer une nouvelle race d'hommes. Arriver à ce culmen ne se fait pas du jour au lendemain. Il s'agit d'une élaboration qui en passera par différentes étapes que nous pouvons concevoir avec Eric Laurent comme autant de façon pour le sujet de traiter la jouissance qui le submerge. C'est ce que nous venons de voir en nous référant plus spécialement au traitement hallucinatoire de Schreber.

Tâchons de serrer à ce niveau l'usage que fait Lacan de la linguistique. Que permet dans un premier temps l'apport de la linguistique structurale à Lacan. Elle lui permet de distinguer deux plans : celui du signifié et celui du signifiant, soit le plan de l'imaginaire différent de l'ordre symbolique.
Distinguer signifiant signifié revient à opposer loi, structure, ordre d'un côté càd signifiant, et désir, sentiment,  affectivité càd significations de l'autre, significations que Lacan page 295 de son séminaire III qualifie de fluctuations, d'ombres, de résonances. Donc le ressort de la découverte analytique, c'est le signifiant qui ordonne la réalité, qui lui donne une structure. Lacan arrache le signifiant à tout contenu imaginaire. Ce qui distingue le signifiant de la signification, c'est d'être sans signification dit-il. Il évoque à cette page les signifiants de base sans lesquels l'ordre des significations humaines ne saurait s'établir. Il prend l'exemple des mythologies visant à l'installation et la tenue debout de l'homme dans le monde et lui font savoir quels sont les signifiants primordiaux. Lacan appellera aussi ces signifiants, les signifiants clés. C'est ce qu'il nommera plus tard dans son enseignement, les signifiants maîtres .Il nous donne dans ces pages une très belle image des points d'appui nécessaires à une certaine stabilité de notre existence, il s'agit de l'image du tabouret. Je le cite page 228 : « Tous les tabourets n'ont pas 4 pieds. Il y en a qui se tienne debout avec trois pieds alors, il n'est plus question qu'il en manque un seul, sinon ça va très mal. Eh bien sachez que les points d'appui signifiants qui soutiennent le petit monde des petits hommes solitaires de la foule moderne, sont en nombre très réduit. Il se peut qu'au départ il n'y ait pas assez de pieds au tabouret, mais qu'il tienne tout de même jusqu'à un certain moment, quand le sujet, à un certain carrefour de son histoire biographique, est confronté avec ce défaut qui existe depuis toujours ». C'est là la thèse de Lacan concernant le déclenchement d'une psychose. Ce défaut, ce manque d'un signifiant, vous l'aurez reconnu, c'est la Verwerfung freudienne qu'il nomme forclusion du NDP.

Cette distinction signifiant-signifié permet à Lacan de distinguer imaginaire et symbolique et de dégager la place centrale du signifiant du NDP. Le NDP dans le premier enseignement de Lacan, est  le point de capiton qui fait tenir ensemble signifiant et signifié. Il est le signifiant ultime. Signifiant qui assure que quand on parle, la phrase puisse se boucler et prenne sens, c'est ce que Lacan déduit de son étude du phénomène hallucinatoire avec la linguistique structurale à partir de l'effort que fait Schreber pour faire tenir ensemble un texte déchiré, pour maintenir à tout prix un lien à l'Autre, comme nous l'avons vu. C'est cette tentative de Schreber qui va mettre Lacan sur la piste de la fonction du délire qui vise à l'établissement d'une signification nouvelle : être la femme de Dieu. Devenir la femme de dieu consiste à s'inventer un nouveau nom, nom d'idéal comme le formule Eric Laurent qui fait fonction de NDP, de point de capiton qui finit par donner un sens nouveau à son monde et en cela finit par stabiliser son rapport au langage. C'est la nouvelle métaphore ou néo-métaphore. C'est en observant les conséquences cliniques de la construction de Schreber que Lacan avance la thèse d'un traitement de la jouissance par ce mode de nomination qui isole un signifiant idéal. Souvenez-vous que c'est à partir du moment où Schreber consent à ce devenir femme, dont il diffère lui-même la réalisation dans un temps lointain, que les hallucinations se font moins lourdes d'invectives. Il en est moins affecté.
Autrement dit, quand Schreber s'invente un nom, l'injure présente dans les hallucinations ne l'atteint plus. Il les considère de loin, comme de simple ritournelle.

Donc, être la femme de Dieu constitue un point de capiton qui fait tenir l'univers du président Schreber qui doit se reconstruire un monde à nouveau viable,  acceptable. Par sa construction délirante Schreber finira par faire de sa malédiction la solution même à sa persécution.

Jacques-Alain Miller dira que la néo-métaphore schrebérienne fonctionne sur le modèle de la métaphore paternelle chez le névrosé dont le fonctionnement assure la substitution du signifiant paternel au désir de la mère et de ce fait donne une orientation à la jouissance par la production de la signification phallique qui en résulte. Et bien pour Schreber, c'est un peu ça. Le nouveau signifiant, femme de dieu outre le fait qu'il désigne la nouvelle mission de Schreber, d'engendrer une race nouvelle, donne également un sens nouveau à sa jouissance, dénommée à son tour : « Volupté d'âme «  qui est un nom donné à ce qu'il éprouve comme phénomène de corps (sensation des seins qui gonflent...) Ce nouveau nom se réfère à une pratique où Schreber en se contemplant dans le miroir localise du même coup par la nomination la jouissance éprouvée. Cette localisation de la jouissance est fondamentale, elle supplée à la localisation de la jouissance par le phallus.

La forclusion du Nom-du-Père c'est l'absence de la production de la métaphore paternelle qui inhibe, comme le précise Jacques-Alain Miller (« Lexpérience du Réel dans la cure analytique) la production de la signification phallique. Il se produit alors une disjonction de l'imaginaire et du symbolique (Déclenchement psychose). « La conjonction est le fait de la métaphore, et quand cette métaphore échoue, on se trouve devant une disjonction du S et de l'I et la jouissance supposée ramassée par la signification phallique, supposée localisée, tempérée par la signification phallique, se trouve en quelque sorte dispersée dans différentes localisations volontiers douloureuses du corps ». (JAM). Donc, le signifiant du NDP qui se substitue à la jouissance maternelle dans laquelle baigne l'enfant permet outre l'avènement d'un ordre nouveau, la localisation phallique de la jouissance. Jacques-Alain Miller fait de ces deux signifiants, le NDP et le phallus (De la nature des semblants) les deux agrafes nécessaires, les deux appuis fondamentaux dans l'existence d'un sujet. C'est ce qui fait tenir corps et langage ensemble ou Imaginaire et Symbolique. C'est ce que Schreber invente, une nouvelle métaphore qui lui permet de faire à nouveau tenir corps et langage et qui localise la jouissance qui le traversait de toutes parts en une pratique dit Lacan « transsexualiste ».

6. Point de capiton et traduction infinie

Après ce détour par le cas Schreber, revenons à l'article d'Eric Laurent, Eric Laurent va finalement distinguer deux modes de nomination se dégageant des deux grandes références de Lacan concernant la psychose : 1. la construction délirante de Schreber. 2. le synthome joycien. La construction délirante de Schreber que nous venons de déployer un peu, équivaut à se faire un nom d'idéal qui consiste  pour Schreber à se loger sous un nom identifiable dans le registre de l'idéal : «  devenir la femme de Dieu ». C'est le nom de la mission de Schreber. C'est une première façon de se faire un nom. L'autre mode, équivaut lui à se résoudre à cette entreprise de traduction de la langue même et trouver une certaine paix dans cette traduction constante. C'est la solution de Joyce qui par un travail d'écriture traite indéfiniment les équivoques de la langue  Dans cette perspective, le traitement de la jouissance avec un sujet psychotique consiste à l' accompagner dans l'entreprise de nomination en sachant qu'il y a toujours un principe d'indétermination de la traduction, qu'il est toujours possible de trouver une autre façon de dire et de poursuivre avec une autre façon de dire. Se faire un nom c'est aussi dire qu'il n'y a pas d'autre identification que le processus de recherche du nom qui se fixe un certain temps. Ce mode de  traduction de la jouissance s'inscrit dans la perspective du dernier enseignement de Lacan où l'Autre du langage n'est pas complet. Où la jouissance ne se résorbe pas toute par l'opération du signifiant. Ce qui n'était pas la conception de Lacan au moment où il écrit sa Question préliminaire.

Patricia Bosquin
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8 février 2009 7 08 /02 /février /2009 22:11
En 1969 sortie de l’Université où Jacques Lacan n’avait pas été au programme, j’ai trouvé au hasard de mes lectures cette phrase que j’avis affichée dans mon bureau de psychologue dans un Centre PMS. Je cite « Loin que la folie soit le fait contingent des fragilités de son organisme, elle est la virtualité permanente d’une faille ouverte dans son essence. Loin qu’elle soit pour la liberté « une insulte », elle est sa plus fidèle compagne, elle suit son mouvement comme une ombre. Et l’être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté. » (1)

J’avais besoin de cette pensée pour m’orienter par rapport au hors norme pour lequel on sollicitait mon avis « d’expert ».

C’est plus tard dans mon parcours, que je retrouve cette phrase dans les Ecrits de Lacan, dans un texte qui est son intervention aux journées psychiatriques de Bonneval en 1946 où Lacan était invité par Henri EY . Ce texte « Propos sur la causalité psychique » était une réponse de Lacan aux aliénistes de l’époque par une formidable critique de la théorie organiciste de la folie, non sans apprécier au passage tout le travail rigoureux de Henri Ey qui déjà opposait à la psychogenèse des troubles mentaux sa théorie organo-dynamique. Lacan sera toutefois dans une radicale opposition et démontrera que le phénomène de la folie tient à l’être même de l’homme. C’est la conception même de la maladie mentale qu’il reconsidère.

Mais ce texte va  bien au-delà d’une critique aux psychiatres.

Il a fallu ma rencontre avec la psychanalyse dans ma propre cure pour prendre la mesure de cette « Causalité psychique » à l’œuvre dans les symptômes et dont Lacan parlait en 1946 déjà, pour donner l’orientation de la psychanalyse.

Ce texte reste pour moi un texte clé : celui de prendre en compte dans les symptômes et les inadaptations diverses un sujet à l’œuvre, un sujet à entendre dans ses signifiants et surtout dans ce qui échappe, lui échappe, dans ce qui se répète et par cette voie insiste, dans ce sur quoi il bute malgré lui.

La voie royale de la psychologie est celle d’un plus de savoir pour maîtriser, pour trouver le traitement, pour rééduquer ce qui cloche, ramener à la norme.

La voie que Freud et Lacan m’ont enseigné est un renversement des choses : ils ont tiré le savoir sur l’homme de la folie rencontrée et prise en compte dans leur clinique. Freud n’a- t- il pas trouvé l’Inconscient à partir de ce qui cloche, des accidents de langage, lapsus ou mots d’esprit, et de ce qui se dit à l’insu du sujet, dans ses rêves et leur interprétation ? N’a-t-il pas découvert la psychanalyse à partir des sujets névrosés ?

La voie ouverte par la psychanalyse est donc celle d’un autre rapport au savoir que celui acquis par mes études. C’est par cette voie que j’ai pu comprendre que le malaise qui fait la plainte du sujet ou la plainte de l’Autre peut ouvrir à une causalité psychique en jeu qui met entre les mains du sujet  la voie de son désir et donc d’une invention qui dit non à l’aliénation, à un destin sur lequel il n’aurait aucune prise.

J’ai puisé dans la psychanalyse une leçon de liberté, pas- toute, mais combien importante pour orienter déjà un travail de psychologue.

Lacan m’avait inquiété quant il disait que le psychologue qu’il le veuille ou non est un collaborateur. C’est un mot qui a des résonances historiques qui m’ont incitées à de la vigilance et à chercher à être éclairée.

Je me suis alors engagée à suivre l’enseignement de l’Ecole de la Cause freudienne, à y poursuivre un travail, à m’instruire de la clinique avec des enfants psychotiques dans une institution. Le hors norme rencontré dans cette clinique en institution a été mon enseignement: que la névrose, comme la psychose sont des réponses, une manière pour un sujet de se débrouiller avec l’Autre qu’il rencontre, et qu’il s’agit de se laisser enseigner par le sujet pour pouvoir lui répondre quand son lien social le met à mal.

J’ai poursuivi mon travail dans un centre PMS, non sans la référence de la psychanalyse: celle de s’orienter dans les demandes rencontrées de la nécessité d’y repérer un diagnostic clinique pour que les réponses donnent une chance au particulier du sujet, que le sujet puisse prendre appui sur son dire. J’ai du défendre  une clinique de la rencontre et de l’écoute contre l’expertise et l’évaluation qui pousse à la consommation de moyens pour ramener «  au bon fonctionnement ».Le pari était difficile mais des alliances ont pu fonctionner.

La psychanalyse aujourd’hui ?

Un discours que l’enseignement de Lacan nous apprend à distinguer du discours de la science, du discours de l’Université, du discours de l’hystérique, en tant que chacun ils sont une forme de lien social.

Distinguer pour faire entendre ce qui est propre au discours de l’analyste: qu’il y a de la causalité psychique dans tout symptôme, que ceux- ci sont à prendre au sérieux.

Lacan termine son propos sur la causalité psychique en citant ceux auxquels il a fait référence : Socrate, Descartes, Marx, Freud et je cite : « ils ne peuvent être « dépassés » en tant qu’ils ont mené leur recherche avec cette passion de dévoiler qui a un objet : la vérité. »

Et citant Marx Jacob, poète, saint et romancier, il conclut :  « le vrai est toujours neuf »(2).

Et je conclus : il y a toujours du neuf dans Lacan et dans la clinique quand on s’oriente de l’enseignement de Freud et de Lacan.

Monique Vlassembrouck février 2009
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10 janvier 2009 6 10 /01 /janvier /2009 23:19
Le samedi 7 mars, nous aurons l'occasion de voir ou de revoir un film de Judith Du Pasquier intitulé "Nos inquiétudes". Il sera projeté au théâtre de l'Ancre à Charleroi dans le cadre de notre cycle "la psychanalyse aujourd'hui". Philippe Stasse, psychanalyste à Namur et membre de l'Ecole de la cause freudienne, viendra animer avec nous un débat autour de ce film et des questions sur ce qu'est devenue la psychanalyse aujourd'hui.

Depuis l'invention freudienne à l'entrée du XXème siècle, la civilisation occidentale a beaucoup changé, son malaise a pris d'autres formes et les symptômes des individus se sont également transformés. Aujourd'hui ce n'est plus l'inhibition qui est à l'avant-plan mais l'excès, les addictions, les dépendances. Aujourd'hui nous ne sommes plus malades de la censure, des interdits mais nous sommes égarés, perdus, déboussolés dans une société de consommation qui nous indique notre accès au bonheur vers un toujours plus. Nous sommes passés du discours du maître au discours capitaliste comme le développe brillamment Jean-Claude Encalado dans un texte qu'il nous a autorisé à diffuser sur le blog de cripsa. Alors aujourd'hui quelles sont les applications que la psychanalyse peut encore prendre dans ce nouveau contexte ? Joseph Rossetto le 23 novembre dernier est venu nous parler du travail mis en place dans le Collège Pierre Sémard de Bobigny (en banlieue parisienne) où il a été Principal pendant sept années. Un film "Quel classe, ma classe!" a été projeté et Joseph Rossetto nous a exposé avec enthousiasme la position qu'il avait choisie d'adopter et de soutenir dans son école avec l'aide d'un collègue psychanalyste, Philippe Lacadée, venant animer régulièrement des conversations avec les enseignants. Cette expérience inédite de soutien d'un désir qui ouvre l'accueil du plus particulier de chaque enfant est la démonstration d'une forme d'application de discours de la psychanalyse en acte. Démonstration passionnante et joyeuse.

Cette fois, c'est avec le témoignage de trois analysants dans cet autre film que l'on pourra découvrir ce que la psychanalyse a pu apporter à ses sujets contemporains en souffrance. Et grâce au débat, chacun pourra poser ses questions sur ce qu'est effectivement la pratique de la psychanalyse aujourd'hui au-delà des clichés réducteurs véhiculés par les médias. Nous pourrons aussi débattre des raisons pour lesquelles nous pensons et nous soutenons que la psychanalyse aujourd'hui est encore la meilleure réponse au malaise et aux différentes souffrances que les humains du XXIème siècle transportent.

La psychanalyse, comme l'amour et particulièrement comme amour retenu, non réalisé, qui ne se noie pas dans l'illusion de la passion, permettra aux sujets hypermodernes, sujets solitaires, de faire médiation entre les uns-tout-seuls. C'est la thèse qu'avance Jacques-Alain Miller dans une intervention faite à Commendatuba au Brésil en 2004, parue dans Mental n°15 et intitulée "Une fantaisie".

A écouter aussi sur le site www.causefreudienne.org dans la rubrique "Réponses à vos questions", une intervention orale d'Eric Laurent, réponse à la question "Pourquoi Lacan aujourd'hui?"

Katty Langelez
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8 janvier 2009 4 08 /01 /janvier /2009 21:38
 Structure de l'insatisfaction
(Du discours du maître au discours du capitalisme)

Je repars du schéma de Miller :
(I > (a)) => ((a) > I)

Par ces termes, Miller pose que l'avènement de la modernité consiste en une inversion de la relation entre les idéaux symboliques et l'objet de la jouissance.

Pendant des siècles, ce sont les idéaux de l'ordre symbolique qui ont mis en forme l'accès à la jouissance et à ses objets. Mais l'avènement de la modernité consiste à inverser cette relation, et à poser que dorénavant c'est « l'intérêt général », la « félicité générale » (comme dit Rousseau dans le Contrat social), la « volonté du peuple », les « besoins » (comme dit Helvétius dans De l'homme), le « plaisir », la jouissance, l'utilité (come dit Bentham dans ses Principes de législation) qui doit orienter et mettre en forme l'ordre symbolique, l'ordre politique - ce à des fins de satisfaction.

Ce renversement aura pour effet de dévaluer les idéaux transmis par la tradition.

L'avènement de la modernité consiste alors en un nouveau rapport au temps, en un nouveau rapport à l'histoire. Il ne s'agit plus de regarder le passé pour savoir ce qu'il faut faire dans le présent et dans le futur. Il ne s'agit plus de répéter le savoir et le savoir-faire transmis de génération en génération, de père en fils, et de grand-père à arrière petit-fils, pour savoir comment se tenir dans le monde.

La modernité fracture le rapport d'une civilisation à son temps, à sa propre histoire. Afin de « pro-gresser », elle enjoint de se défaire de son histoire, elle intime de se désolidariser de son passé.

Dorénavant, il s'agit de se détacher de sa tradition, de ne plus confier son destin au divin, de rompre les amarres aux signifiants fondamentaux posés au lieu de l'Autre, et de se donner à soi-même sa propre loi. C'est le passage de l'hétéronomie à la soi-disant autonomie.

La modernité a mis en cause les idéaux qui mettaient en forme le pouvoir, qui configuraient l'organisation du politique. Comment ?

- Au XVIe par les guerres de religion, qui sont en fait des guerres de mysticisme, des guerres d'idées mystiques qui fondent la légitimité religieuse du pouvoir laïc, du pouvoir séculier.

- Au XVIIe, par l'avènement de la science qui, grâce à la rigueur de son calcul et à l'efficacité de ses succès, va mettre en cause le caractère irrationnel et arbitraire de ce qui fonde la procédure d'Un qui vient à occuper cette fonction de pouvoir monarchique - et par là en viendra à le taxer : d'imposteur. La science « sait » qu'il y a, comme dit Heidegger, un Ab-Grund du politique. A quoi Lacan (dans un paragraphe qui concerne Heidegger) répliquera que la métaphysique consiste à « boucher ce trou ».

- AU XVIIe et XVIIIe, qui pose qu'il faut limiter l'absoluité du pouvoir de quiconque ou de quelque idée que ce soit qui vient à occuper cette place de pouvoir, comme dit Montesquieu, 1748, à la suite de Locke, 1690. Il faut limiter le pouvoir par un contre-pouvoir.

SCHEMA :

« Omnis potestas a Deo », comme dit saint Paul dans son épître. Cette Transcendance évangélique fonde la légitimité (religieuse) du pouvoir royal (séculier).


Pendant ces trois siècles, on assiste à un profond ébranlement des assises du pouvoir monarchique, à une profonde corrosion des grands idéaux : au XVIe, par un conflit d'idées mystiques ; au XVIIe, par l'exigence rationnelle du fondement ; au XVIIIe, par l'idée libérale qu'il faut limiter le pouvoir par un contre-pouvoir. Et le pouvoir, de monarchique qu'il était, deviendra alors démocratique. D'où l'idée d'une mise en place d'une procédure d'élection qui fait participer indirectement une partie du peuple à la décision politique.

Bref, le discours du maître dit d'ancien Régime est ébranlé par la « modernité ».

A quelle reconfiguration du pouvoir assistons-nous à la fin du XVIIIe et au début du XIXe ?

On assiste à une destruction de la société française fondée sur la tri-fonctionnalité de ceux qui prient, le Clergé, de ceux qui combattent, la Noblesse, et de ceux qui travaillent, le Tiers-Etat.

Le siècle d'avant, le monarque absolu, Louis XIV, pouvait encore dire : « L'Etat, c'est moi. ». Il pouvait dominer les trois autres Ordres :
Clergé
Noblesse
Tiers Etat.

Ce pouvoir absolu du monarque va être limité, va être divisé, selon une dynamique constituante, en trois pouvoirs constitués :
Pouvoir législatif,
Pouvoir exécutif,
Pouvoir judiciaire.

SCHEMA :


Pour la première fois dans l'histoire de France, le pouvoir, auparavant absolu, va être encadré par un texte législatif. Et ce texte cantonnera le faible Roi Louis XVI au second pouvoir, au pouvoir exécutif, soumis au pouvoir législatif (c'est l'idée de la tripartition des pouvoirs qui s'équilibrent, idée propre à Montesquieu), soumis aux lois votées en Assemblée nationale, par les députés élus, représentants de la Nation (c'est l'idée de Rousseau revue par Siéyès, qui filtre cette Volonté du Peuple par le mécanisme de représentation, càd par l'élection des députés, et par la distinction entre citoyens passifs et citoyens actifs).

On assiste donc pendant cette période à une modification de la configuration du pouvoir, à une modification de la mise en forme du « Qui commande ? », et du « Comment commande-t-il ? ».

Pendant tout le XIXe siècle, on assiste à l'avènement d'un nouveau maître, le maître moderne, maître d'un nouveau type, nullement comparable au précédent.

Ce maître moderne est une conséquence de l'avènement de cette nouvelle configuration, de cette nouvelle mise en forme du pouvoir élaborée par la Constitution de 1791.

Prenons comme laps de temps, non pas la période révolutionnaire de 10 ans, 1789-1799, ni non plus la période impériale de Napoléon qui s'achève en 1815. Voyons cela plutôt sur un siècle, et posons, comme le fait François Furet, que la Révolution française s'achève lors de l'avènement de la IIIe République (1875) où se mettent en place les principes mêmes de la Révolution.

Or, que constate-t-on pendant ce laps de temps d'un siècle ? On constate qu'un des trois pouvoirs n'a pas cessé de croître pendant ce siècle, n'a pas cessé d'étendre son empire, ses compétences, ses employés, ses dépenses : c'est le pouvoir exécutif avec son administration.

On pourrait se dire que ce n'est pas grave, puisque c'est le pouvoir exécutif, et que, par définition, le pouvoir exécutif exécute, il exécute ce que le pouvoir législatif lui ordonne de faire.

Toutefois, ce que certains hommes politiques, comme Tocqueville en 1856 dans L'Ancien Régime et la Révolution, ou certains constitutionnalistes comme Edouard Laboulaye en 1860 dans L'Etat et ses limites, ou certains sociologues comme Herbert Spencer en 1884 dans L'individu contre l'Etat, ou certains économistes comme Paul Leroy-Beaulieu en 1890 dans L'Etat et ses fonctions, ce que ceux-là constatent, c'est que ce pouvoir exécutif et son administration, du fait de son extension dans bon nombre de domaines de la vie, va proposer au législatif les lois qui seront à voter au parlement. (Cf. Pour tout ceci, le remarquable livre de Pierre Legendre, Histoire de l'administration, PUF, 1968, republié aux éditions Fayard en 1992, sous le titre : Trésor historique de l'Etat en France. Cf. aussi le livre de Georges Burdeau, l'Etat libéral, LGDJ, 1972.) Ces différents « libéraux » du XIXe siècle constatent que ce n'est plus le pouvoir législatif qui est absolu, mais le pouvoir administratif.

Bref, là où, en 1789 : Législatif > Exécutif, on assiste un siècle plus tard à un renversement : Exécutif > Législatif.

Ecrivons ces renversements propres à la « modernité » :
(I > a) => (a > I)
(Lég > Ex.) => (Ex. > Lég.)
(S1 > S2) => (S2 > S1)

C'est l'avènement du maître moderne où ce qui commande, c'est le savoir produit par des commissions d'experts, de techniciens, qui remettent un rapport orientant la décision politique. Fondamentalement, nous assistons au fil du XIXe et pendant tout le XXe siècle à l'accroissement spectaculaire de la puissance de l'administration. Quand l'exécutif commande au législatif, nous appelons cela : une dictature.
S2 > S1

Qu'est-ce qui a rendu possible cet accroissement du pouvoir exécutif, du pouvoir administratif ?

C'est une définition toute simple du concept d'administration : l'administration est un service public d'intérêt général qui répond aux besoins de la population. Cette définition de l'administration rend caduques les anciennes problématisations concernant la décision politique, et notamment annule toute référence à la transcendance du lieu de l'Autre en tant qu'habité par une volonté divine, par une mission religieuse.

Cf. Gérard Belorgey, Le gouvernement et l'administration de la France, p.12 : «  Il semble que la cause profonde du phénomène étatique, conformément au sentiment actuel des gouvernés, réside dans les services que ces pouvoirs assurent. Excluant toute référence métaphysique, l'explication du pouvoir par la fonction de service permet de comprendre comment, rendue inéluctable par les caractères de l'homme, l'organisation nécessaire, d'abord imposée au bénéfice majeur des « chefs », est devenue progressivement, sous la forme d'Etat, la réponse au développement de la civilisation technique. » (Gérard Belorgey, Le gouvernement et l'administration de la France, Armand Colin, 1970, p.12)

Et ce même énarque dira à la fin de son ouvrage, p.433 : « Ainsi l'énorme entreprise administrative couvre tout le pays. Il n'est pas un secteur qui lui échappe, ni des activités économiques, ni de la vie sociale, ni de la technique, ni des cadres quotidiens de l'existence. Est-elle le pouvoir ? La réponse est sans doute à la fois dans ses relations avec les forces de l'environnement, avec les centre de la décision politique et avec le type de civilisation. » (p.433)

Dorénavant, le Clergé, le premier Ordre dans la société française d'Ancien Régime, Ordre qui se sustente du lieu de l'Autre absolu, sera subordonné à l'Etat laïc et à son administration, lequel créera sous Napoléon le « Ministère des Cultes », fera main basse sur l'Eglise, s'appropriera ses biens, nommera ses fonctionnaires, les subsidiera ou les révoquera (Cf. pour tout ceci la section que lui consacre Hyppolite Taine dans Les origines de la France contemporaine, Le Régime moderne, tome 2, Hachette, 1894).

L'Etat va développer un autre ministère dont l'Eglise avait précédemment la charge, à savoir l'Enseignement, et créera le « Ministère de l'Instruction publique ». Les fonctionnaires ne seront plus des religieux, les jésuites, mais des laïcs, qui n'enseigneront plus nécessairement le grec et le latin, mais prioritairement les mathématiques, les sciences naturelles, la physique, la chimie, la biologie, etc.

Egrenons la naissance des ministères au fil des siècles : en 1824 l'Instruction publique, en 1830 le Ministère des Cultes, en 1830 toujours, les Travaux publics, en 1835 l'agriculture, en 1899 le ministère de l'Industrie, en 1906 le ministère du Travail et de la prévoyance sociale (c'est le début de la sécurité sociale), en 1920 le ministère de l'Hygiène, Assistance et prévoyance sociale, en 1920 ministère des Pensions, en 1930 le ministère de la Santé publique, en 1936, ministère de la recherche scientifique, en 1936 toujours, ministère des Loisirs et des sports, en 1959, ministère des Affaires culturelles avec André Malraux, en 1971 le ministère de la protection de la Nature et de l'environnement, etc. Et vous savez qu'en 1974, suite à la révolte de Mai 68, sera créé le ministère de la Condition féminine avec Françoise Giroud.

Et rien que l'énumération de ces différents ministères incite à nous poser cette question : qu'est-ce qui autorise le pouvoir exécutif à administrer, à légiférer sur, à réguler le rapport du sujet au lieu de l'Autre divin, le rapport du sujet à l'infini du à-savoir, le rapport du sujet à l'Autre jouissance - ou, aujourd'hui, à administrer la santé « mentale » ?

Mais pour l'Etat, pour la stabilité de l'Etat, pour la puissance de l'Etat, ces quelques ministères, dont je viens de vous faire la liste, ne sont pas les premiers ni les plus importants.

Un Etat s'appuie d'abord sur ce trépied, pourrait-on dire : la sûreté intérieure et extérieure (càd l'armée et la police), la justice uniforme sur tout le territoire (les tribuanaux), et les finances publiques (càd l'impôt). Ce sont des prérogatives régaliennes qui ne relèvent que de l'Etat, et qui ne peuvent être « privatisées ». (Cf. pour tout ceci, un vieux livre très clair d'un libéral qui dénonce l'extension du pouvoir de l'administration : Paul Leroy-Beaulieu, l'Etat et ses fonctions, Librairie Guillaumins, 1891.) Et un Etat sans armée, vous le savez, n'est pas un Etat inquiétant : d'où la remarque condescendante de Staline à l'égard du Vatican : « Combien de divisions [militaires] ? »

On voit donc comment le S1 de la monarchie absolue a fait progressivement place au S2 de l'administration.


( S2 ->a )

J'aimerais maintenant développer davantage le rapport de S2 à l'objet de jouissance, à l'objet de production, à l'objet de consommation, objet commandé par la demande de consommation des consommateurs. J'aimerais montrer ce qui a rendu possible la montée de l'objet (a) au zénith social, comme dit Lacan dans « Radiophonie », et comme l'a commenté Jacques-Alain Miller dans sa conférence à Commandatuba, et qui s'intitule : « Une fantaisie » (publiée dans Mental n°15).

Cette montée de l'objet (a) au zénith social n'est pas sans lien avec la définition de l'administration entendue comme service public devant répondre aux besoins de la population. Par là, on verra aussi comment cette montée de l'objet au zénith a été voulue par le Politique même, défini comme représentant de la Volonté de la Nation.

Lisons à cet égard les différentes Constitutions de la France, les différents textes législatifs, et faisons spécialement attention à celles de 1946 et de 1958, celles de la IVe et de la Ve République.

De quoi traite une constitution ? Disons grosso modo des limitations des pouvoirs, des limitations du pouvoir législatif, du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire, des compétences du Président de la République, des procédures pour l'élaboration et l'adoption d'une loi, etc. Or, quand vous ouvrez la Constitution de 1946, vous constatez que c'est alors pour la première fois que non seulement les femmes de plus de 21 ans peuvent voter (ce qui n'avait été le cas qu'en 1848 pour les hommes), mais qu'en outre, il est ajouté une série de lois, qui ont pour titre : le Conseil économique et social.

Pourquoi cela me paraît important pour notre propos sur l'objet ? C'est que, à un certain moment donné de notre histoire occidentale, le politique va mettre l'économique et le social au centre de ses préoccupations, càd la croissance économique, le plein emploi, l'augmentation du pouvoir d'achat, la sécurité sociale, etc. Bref, il va mettre au centre de ses préoccupations le plus : plus de production, plus de consommation.

Jacques Godechot, Les Constitutions de France, Garnier-Flammarion, p.444. Constitution de la IVe République (1946). Titre : Le conseil économique et social : «  Le Conseil économique peut, en outre, être consulté par le Conseil des ministres. Il l'est obligatoirement sur l'établissement d'un plan économique national ayant pour objet le plein emploi des hommes et l'utilisation rationnelle des ressources matérielles. »

Et comment le politique va-t-il s'y prendre pour susciter ce plein emploi des hommes (notez : pas encore des femmes), l'utilisation rationnelle des ressources matérielles, càd des facteurs de productions, et augmenter la croissance économique ? En mettant sur pied un Commissariat général au Plan. Son premier « Commissaire général » sera Jean Monnet, suivi d'Etienne Hirsch et de Pierre Massé.

Pourquoi parler de ce Commissariat au Plan ? Parce que ce Commissariat (qui recueille les rapports des différentes commissions) va proposer au Parlement, càd au législatif, les grandes orientations de politique économique et sociale de la France.

C'est au Commissariat au Plan que se nouent le S1 du Politique, le S2 des administrations, le (a) de l'économie.

Mais, avant de vous parler de la planification de l'économie française, avant de vous parler du « Commissariat général au Plan », càd de l'adaptation de l'ensemble des administrations à un objectif plus ou moins précis de croissance économique (+4,5%, par exemple), j'aimerais vous parler tout simplement de l'économie, de la vie économique, de certains concepts économiques.


Les trois structures : de la production, de la consommation et de la population active

Et tout d'abord, je vais rapidement traiter de trois structures qui sont liées à la croissance économique, et qui sont : - la structure de la production ; - la structure de la consommation ; - la structure de la population active. Ensuite, je vous montrerai ce que le bougé de ces trois structures aura comme incidence sur l'objet de consommation en tant que répondant au « besoin de satisfaction ».

Je vous parlerai alors de ce qu'apporte distinctement la psychanalyse, càd la structure freudienne de l'expérience de la satisfaction, qui est en fait une expérience d'insatisfaction.

Freud développe cela dans ses différents textes : en 1895 dans le « Projet de psychologie scientifique » ; en 1900, dans  le chapitre 6 de L'interprétation des rêves ; en 1905, dans  le 2ème essai sur la théorie de la sexualité ; en 1911, dans les « Formulations sur les deux principes de l'activité psychique » ; en 1915, dans « Pulsion et destin des pulsions » ; en 1920, dans « l'Au-delà du principe de plaisir » ; en 1929, dans Malaise dans la civilisation.

Lacan développe cette notion dans plusieurs endroits, et notamment dans son séminaire XVII, L'envers de la psychanalyse, et dans son séminaire XX, Encore.

Cette satisfaction est liée à un appareil, à une écriture, à des traces qui ont une incidence sur la satisfaction. En effet, ce passage par l'inscription, par la trace, par la marque transforme cette expérience de satisfaction en expérience d'insatisfaction, et la répétition de cette expérience qui est liée à ces traces, d'où la pulsion prend son départ pour tourner autour de l'objet plus-de-jouir, fait subir au sujet un manque-à-jouir accru.

Or, il faut savoir que cette expérience de satisfaction freudienne est au principe même de l'exigence de consommation. Et que cette exigence de consommation commande la production d'objets, et met en branle la machine économique.

C'est en nouant cette expérience de satisfaction freudienne à l'appareil de production industriel, que l'on peut comprendre cette fameuse phrase que cite A. Zenoni, « le fantasme passe dans le réel » (dans con texte « L'objet comme plus-de-jouir », in Quarto n°77).

Pour comprendre ces termes de la vie économique, tels que production, consommation, croissance économique, élévation du niveau de vie et du pouvoir d'achat, revenus discrétionnaires, épargne et investissement, etc., je vais recourir à deux, trois livres, notamment celui de Jean Fourastié, Le grand espoir du XXè siècle, et celui de Bernard Cazes, La vie économique. Ce qui me paraît en outre fort intéressant, c'est qu'ils ont tous deux écrit aussi un livre sur la planification de l'économie française.

Pour comprendre ces concepts, il faut articuler la structure de la production à la structure de la consommation et à la structure de la population active.

Qu'est-ce que l'appareil de production ? Fourastié recourt à Colin Clark pour distinguer trois secteurs de production : le primaire (l'agricole), le secondaire (l'industriel) et le tertiaire (les services).

Avant la Révolution industrielle du XIXe siècle, la production était à plus de 80% agricole, càd dominée par le primaire. Quasi tout le monde était au champ. Mais dès qu'il y avait une mauvaise récolte, due aux intempéries, à la sècheresse ou à une guerre, nous assistions d'une part à une inflation des prix du blé et des aliments de base, et d'autre part à une disette, famine, malnutrition, morbidité de toute une partie de la population, hausse des prix et disette qui condamnaient une partie de cette population à la mort.

Il y a une corrélation entre production dominée par la production agricole, par le primaire, faible niveau de vie, forte mortalité et plafond démographique.

Dans la société pré-industrielle, en France, vers 1750, la durée de vie était de 20 à 25 ans ; la mortalité était de 250 à 300 bébés sur mille ; les mariages duraient en moyenne 17 à 18 ans ; le nombre moyen de naissance était un peu supérieur à 4 (mais beaucoup d'enfants mouraient en bas âge).

Bref, une vie de misère où la mort rôde, où la morale est une morale de survie, et où l'on travaille tant que le permet sa condition physique.

Que s'est-il passé alors ? - Une esquisse de progrès. En effet, une esquisse de progrès agricole et technique a permis un accroissement de la production agricole.

Le rendement ou la productivité agricole a crû au XVIIIe, XIXe siècle grâce à l'utilisation de l'engrais, aux labours plus profonds, à la sélection des semences, mais, surtout, grâce à l'introduction d'outils plus perfectionnés et de machines agricoles qui ont fait que le temps pour moissonner un champ a été très fortement réduit.

Exemple, un champ de 100 m2 était fauché ou moissonné :
1800, en 1 heure, avec une faucille ;
1850, en 15 minutes, avec une faux ;
1900, en 2 minutes, avec une faucheuse lieuse :
1950, en 35 secondes, avec une moissonneuse batteuse.

L'introduction d'un progrès technique dans le secteur agricole a pour conséquence que la productivité ou que le rendement du travail croît. Le nombre d'heures pour produire une certaine quantité de blé chute, la quantité de blé moissonné augmente ; du coup, le prix du blé chute, et une partie de la main-d'œuvre doit quitter ce secteur et être transférée dans un autre secteur.

Fourastié constate que cette main d'œuvre va investir les villes et essayer de trouver un emploi dans les industries naissantes.

Donc, là où il y a progrès technique dans le secteur agricole, on constate qu'il y a un accroissement de productivité, de rendement, qu'il y a chute des prix, qu'il y a une chute de la main d'œuvre nécessaire à la production, qu'il y a migration de cette main d'œuvre du secteur primaire, agricole, vers le secteur secondaire, industriel.

On voit donc comment une hausse de la productivité, du fait de l'introduction d'un progrès technique dans une branche de ce secteur, va avoir une incidence sur la structure de la population active, puisqu'une partie de la main d'œuvre largement utilisée à des travaux agricoles va devoir migrer vers un autre secteur, l'industrie, par exemple.

Et dans l'industrie, nous assisterons au même phénomène d'accroissement de production d'objets liée à un progrès technique, de la chute de prix de cet objet, de la mise au chômage de travailleurs, et ces travailleurs devront alors trouver un emploi dans une autre branche de l'industrie, ou bien passer dans le secteur tertiaire, les services.

Cette hausse de la productivité liée à un progrès technique, tant dans le secteur agricole que dans le secteur industriel, càd cette transformation de la structure de la production qui a une incidence que la structure de la population active, aura aussi une incidence sur la structure de la consommation.

En effet, que se passe-t-il au niveau de la consommation ? Eh bien, pour la première fois, en Occident, la consommation agricole n'est plus bridée par les limitations propres à la production agricole ou artisanale.

Quand la consommation excède la production agricole, la conséquence est simple : famine, hausse des prix, hausse de la mortalité, plafond démographique, etc. Quand la production agricole excède la demande de consommation, alors, baisse des prix, baisse de la mortalité, augmentation de la démographie, et choix plus variés des produits de l'agriculture.

Le fait de pouvoir manger à sa faim, de ne plus se soucier du « repas de chaque jour », le fait que l'offre de production excède la demande de consommation est une grande date dans l'histoire de l'Occident.

Certes, on peut faire varier la production des céréales, passer des fruits du terroir aux fruits exotiques, manger plus de viande, passer des poulets aux lapins, etc. Mais ce qu'on constate, c'est que la consommation en produits agricoles, du primaire donc, se trouve saturée. On ne mange pas davantage. La preuve : on a beau diminuer encore le prix du pain, ou des crèmes glacées ou des pots de yaourt, on ne va pas en manger davantage, et donc pas en acheter.

Certes, des petits malins essaieront de faire bouger ces limites de la consommation, cette frontière de la saturation, ce qu'on appelle l'élasticité de la consommation, et notamment par le biais de la publicité.

On pourra chatouiller la pulsion orale, avec un aliment un peu plus sucré, ou un peu moins sucré, ou un peu moins gras, et lui faire dire qu'en le mangeant vous maigrissez, etc.

Et on peut constater qu'à force de jouer sur cette élasticité de la consommation du produit agricole, on touche au corps du sujet, qui devra faire des heures de fitness pour correspondre aux canons de la beauté physique, ou ne pas en faire. Et on a constaté l'année dernière, aux Etats-Unis, que, pour la première fois depuis des années, la longévité de l'Américain moyen avait diminué. Diminution de la longévité liée à la mal-bouffe, à l'obésité, au diabète, aux problèmes cardio-vasculaires, à la sédentarité, etc. Bref, la longévité avait trouvé là, dans notre société hypermoderne, son plafond.

Ici se pose une question. Ne prenons en compte que le passage du secteur primaire au secteur secondaire. En effet, à partir du moment où on ne souffrira plus de malnutrition, à partir du moment où la productivité du secteur agricole est en augmentation telle que l'exigence de consommation et la demande de satisfaction est saturée, la question se pose de savoir : pourquoi travailler davantage, pourquoi suer plus ?

Jean Fourastié dit ceci p.41 et pp.75-76 du Grand espoir du XXe siècle :

p.41 : « Avant la période industrielle et depuis des centaine d'années, le rendement du travail de l'homme était pratiquement constant. (...) Les conditions de vie étaient stables à long terme. Le père ne travaillait pas autrement que le fils, et le fils ne travaillait pas autrement que l'arrière grand-père, et ils produisaient tous, à peu près, bon an mal an, les mêmes quantités. (...) Au contraire, il apparu à partir d'environ 1830, un phénomène sans précédent qui a permis brusquement à l'homme de multiplier par 5, en 75 ans, sa production dans un très large secteur de son activité. »

pp.75-76 : « Il est bon d'insister sur un aspect peu connu de la mentalité de l'homme au travail : c'est que le souci du rendement de son travail ne lui est pas naturel. L'homme ne pense pas naturellement à gagner du temps dans son travail, parce qu'il a l'impression que seule la durée de ce travail importe. (...) Traditionnellement, en effet, l'homme n'a jamais eu la notion du rendement du travail. L'homme vivait pour travailler autant qu'il travaillait pour vivre. (...) La notion de loisir est une notion moderne. (...) Marc Bloch rapporte des exemples typiques de mentalité traditionnelle, qui montrent que l'homme ne se préoccupait nullement d'économiser le travail. (...) Cette mentalité traditionnelle est liée à la peur du chômage technique et demeure encore à l'heure actuelle un des facteurs fondamentaux de la psychologie ouvrière. »

Et Bernard Cazes, pp.133-135 de La vie économique dit ceci :

« Pourquoi travailler ? Ceux qui travaillent devaient le faire d'abord pour satisfaire leurs besoins vitaux et ceux de leur famille, ensuite pour satisfaire les besoins discrétionnaires de ceux qui les dirigeaient. La difficulté apparaît dès que l'on cherche à comprendre comment la révolution industrielle a pu trouver les masses de travailleurs nécessaires au fonctionnement des usines créées grâce à la formation de capital productif. Le changement d'attitude qui a accompagné l'avènement de l'économie moderne, en vertu duquel le travail et plus généralement toute activité économique tournée vers la technique et vers l'enrichissement ont acquis un prestige égal, sinon supérieur, à celui des occupations stériles ou désintéressées comme la guerre ou la prêtrise, explique bien comment les éléments doués d'une population donnée ont pu se tourner de préférence vers les affaires plutôt que vers le service de Dieu ou de l'Etat. Encore faut-il expliquer comment des masses entières ont pu faire preuve d'une propension à travailler au-delà de leurs besoins ressentis, besoins qui, étant fort limités, n'incitaient qu'à un effort lui aussi limité. Max Weber [dans L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, p.63] (...) note à juste titre que l'homme ne désire pas 'par nature' gagner plus d'argent, mais simplement vivre selon son habitude et gagner l'argent nécessaire à un tel mode d'existence. (...) 'Il ne se demandait pas : combien puis-je gagner par jour si je fournis le plus de travail possible ? - mais : combien dois-je travailler pour gagner 2,5 marks que j'ai reçus jusqu'à présent et qui couvrent mes besoins courants.' (...) La difficulté soulevée par cette faible propension à travailler, que nous retrouverons comme obstacle au développement économique dans les pays du Tiers monde, a été résolue par l'abaissement de la rémunération  de l'heure de travail. (...) Elle l'a été de façon plus durable par le progrès technique et peut-être par une transformation de la nature des besoins ressentis, qui ont cessé d'être statiques. (...) Cette mutation des besoins considérés comme 'normaux', qui va à l'encontre d'une conception immobiliste de la nature humaine, a été le résultat d'un long processus d'apprentissage, d'éducation, inculquant à l'homme de nouveaux critères de jugement quant à ce qu'il lui 'faut'. Apprentissage qui s'effectue par un grand nombre de voies très divers : observation de consommateurs considérés comme 'modèles', 'léchage' de vitrines, absorption d'innombrables messages diffusés par les moyens de communication de masse, etc. (...) A la fin du XIXe siècle, le frère de l'industriel Siemens [employa cette méthode] lorsqu'il fut envoyé au Caucase pour y exploiter des gisements de cuivre. Les habitants n'ayant que des besoins modérés n'éprouvèrent aucun attrait financier pour le travail de mineur. Un de ses ingénieurs eut l'idée d'ouvrir une boutique où étaient exposés des articles pour dames, que l'on ne pouvait acquérir que contre de l'argent, et non en recourant au troc. 'Il ne fallut pas beaucoup de temps pour que les femmes décidassent leurs hommes à descendre dans la mine.' »

Bref, pour mettre les hommes au travail, on a touché à quelque chose. On a touché au discours religieux sur la relation entre le travail et la Grâce, sur les péchés d'envie et de gourmandise. La religion disait : « Pas plus ! Et ce que tu as, sacrifie-le ! » L'économie industrielle touche au discours du maître pré-industriel, touche aux idéaux du sujet. Elle touche aussi à sa jouissance, elle la chatouille, elle la « stimule », - en économie, quand les ménages ne consomment pas assez, on dit qu'il faut « stimuler la demande ».

C'est comme ça que j'entends ces phrases de Lacan qui disent que le réel de la science destitue le sujet, et que l'économie a destabilisé le discours du maître pré-industriel. Et que Miller, dans son « Avenir des mycoplasma laboratorium » parle de l'ébullition de la planète.

Bref, l'économie moderne touche à la jouissance du sujet : si tu veux jouir de ces objets, si tu veux consommer davantage, il te faut travailler davantage.

Il faut savoir que cela ne s'est pas arrêté aux hommes. En effet, du fait de l'augmentation de l'exigence de consommation, il a fallu que la production augmentât. Or, les facteurs de productions étaient limités par les capitaux et par la main d'œuvre. De telle sorte que pour répondre à cette augmentation de la demande de consommation, il a fallu augmenter la production, et par suite il a fallu embaucher plus de main d'œuvre. Et on constate au XXe siècle, une entrée massive de la main d'œuvre féminine dans l'appareil de production économique de la France, un peu après la guerre 14-18, spécialement dans le secondaire (l'industrie), et surtout après la guerre 40-45, spécialement dans le tertiaire (les services). Pourquoi pendant les guerres ? Parce que des millions d'hommes tombent au front, et que les mégamachines industrielles ou administratives réagissent à cette perte en réquisitionnant des mains. Plus tard, en réquisitionnant des cerveaux.

Si tu veux consommer à ta guise, il te faut obtenir un revenu discrétionnaire ; et si tu veux obtenir ce revenu discrétionnaire, il te faut accepter d'entrer dans l'appareil de production, appareil qui rétribuera en retour ton travail par un salaire.

Ce sont ces différents facteurs de production, le capital et le travail, les machines et la main d'œuvre, qui ont été au principe de la croissance économique.

Il faut savoir que dans le même mouvement où on assiste à cette cascade de modification de la structure de production, de la structure de la population active, et de la structure de la consommation, on assiste aussi à une augmentation des appareils de l'Etat, du poids de l'Etat, on assiste à la naissance de tous ces nouveaux ministères dont je vous ai fait la liste.

Jetons juste un coup d'œil sur un ministère, le ministère de l'instruction publique qui a été rebaptisé : ministère de l'Education nationale. Qui traite de quoi ? - de la transmission de savoir, de la formation intellectuelle et morale, croit-on.

En effet, la formation intellectuelle et technique - les petites têtes que produit l'Education nationale - va être de plus en plus soumise aux nécessités de l'embauche propres à ces trois secteurs, primaire (agricole), secondaire (industriel), tertiaire (services).


Je voudrais revenir maintenant au « Commissariat au Plan ». Pourquoi ? Car c'est au Commissariat au Plan que se nouent le S1 du Politique, le S2 de l'administration, et le (a) de l'économie.

Cf. Bernard Cazes, La planification en France et le IVe Plan, Les éditions de l'Epargne, 1962.

P. 64 : « Il ne se posait du point de vue politique qu'un problème de relations entre pouvoir législatif et pouvoir exécutif, problème ne soulevant au demeurant qu'assez peu de difficultés parce que le Parlement a longtemps considéré le Plan comme une affaire moins politique qu'administrative, et qu'au surplus les trois premiers plans contenaient moins d'options politiques. C'est ce qui explique que l'intervention du Parlement dans la préparation ou l'exécution du plan se soit bornée à une approbation tardive du IIe Plan de modernisation et d'équipement (1954-1957) et au vote des budgets annuels, tandis que les 1er (1947-1953) et au IIIe Plan (1958-1961) furent approuvés par décret. On notera en revanche que le IVe Plan a été soumis au Parlement et que celui-ci se trouve désormais associé de plus près à sa préparation (déclaration d'investiture de M. Pompidou de mai 1962). »

P.78 : « La réalisation des objectifs prioritaires (...), tout comme l'intervention des mesures à prendre par la puissance publique pour faire exécuter le plan dans le secteur administratif et parapublic sont évidemment fonction de la volonté manifestée par l'Etat de considérer le plan comme incarnant la politique économique à moyen terme qu'il entend poursuivre. On notera que les suggestions figurant dans le plan ont les plus grandes chances d'être suivies d'effet puisqu'elles ont fait l'objet de discussions préalables avec les administrations intéressées, en particulier avec celle des Finances, au sein de la Commission de l'Economie générale et du Financement. (...) Le IVe Plan indique explicitement que la réalisation des investissements sociaux 'fait partie intégrante des objectifs essentiels du Plan. Au cas cependant où des mécomptes se produiraient, soit dans le rythme de l'expansion, soit dans le maintien des équilibres fondamentaux de l'économie, le gouvernement s'attacherait, dans le réajustement qu'il serait nécessaire d'opérer, à sauvegarder la progression des investissements de cette catégorie.' »

Pp.80-81 : « La dernière étape que doit franchir le IVe Plan avant d'entrer officiellement en vigueur est la discussion au sein du Parlement. Bien que le Plan ne fasse pas partie du domaine législatif, il a été estimé nécessaire de conférer au plan une sanction législative. (...) Ce que le Parlement doit débattre en effet, ce ne sont pas les aspects techniques et prévisionnels du plan, mais la politique économique et sociale du gouvernement telle qu'elle est définie pour la période 1962-1965. »


Cf. J. Fourastié et J.-P. Courthéoux, La planification économique en France, PUF, 1963, p.46.

p.46 : « Très vite, le Commissariat au Plan s'est trouvé, à l'inverse de ce qu'on pouvait craindre en atmosphère 'libérale', et, à l'inverse de ce qui fut effectivement au cours des premières années, submergé de demandes de créations de commissions verticales. Et encore aujourd'hui, le Commissariat au Plan est couramment obligé de refuser la création de commissions verticales en arguant du fait qu'il n'a pas encore les moyens de les constituer, qu'il manque d'homme, d'informations ou de filière d'action ; il y a là une véritable inversion du processus qu'on n'aurait pu imaginer au moment de la création du Commissariat ; en fait, ce n'est pas le Commissariat qui, d'année en année, demande l'extension du Plan à d'autres secteurs, c'est l'inverse : ce sont les secteurs qui n'étaient pas encore dans le Plan qui ont demandé et demandent leur insertion dans le Plan. »

Et s'agissant du ministère de l'éducation nationale, du ministère de l'équipement et du territoire, Fourastié dit ceci : « A l'origine, le Commissariat ne reçut pas compétence pour les problèmes relevant du ministère de l'Education nationale ; pour le IIe Plan, il ne reçut qu'une compétence restreinte, en matière de construction scolaire. Ce n'est qu'à partir du IIIe Plan que la Commission de l'Equipement scolaire, (...), a été saisie du problème scolaire et même des orientations pédagogiques. » (J. Fourastié et J.-P. Courthéoux, La planification économique en France, PUF, 1963, p.43)


S'agissant de l'objectif de plein emploi que se donne le Commissariat au Plan, Fourastié dit ceci :

« La troisième technique importante qui a été mise en pratique au cours de la période, c'est, à partir de 1952, la prévision de l'emploi. En effet, au fur et à mesure que les problèmes se posaient avec un peu plus de précision, disons avec un peu moins d'obscurité, on prit conscience que, parmi tous les problèmes d'équilibre, celui de l'emploi était peut-être le plus important, et que c'était celui-là qui dominait tous les autres équilibres ; c'est l'équilibre n°1, si je puis dire. Les problèmes de prévisions de l'emploi, d'orientation de la main-d'œuvre dans les secteurs où elle est nécessaire, de manière qu'il n'y en ait ni trop, ni trop peu, sont apparus comme un élément important de lutte contre les crises économiques, donc de régulation de la croissance ; donc enfin comme la clef de voûte de la planification économique. Voilà pourquoi, à partir de 1950, on a attaché beaucoup d'importance à la prévision de l'emploi. Ici, contrairement à ce qui précède, le Commissariat au Plan a gradé assez longtemps dans son sein la prévision de l'emploi et en garde encore une part importante. La raison en est que les recherches de départ n'exigeaient pas de gros moyens budgétaires, et surtout que la collaboration des commissions verticales est indispensable à la prévision de l'emploi. La prévision de l'emploi ne peut se faire à l'aide des données propres à l'emploi ; elle est au contraire à la fois la synthèse, la conséquence et la condition de la croissance économique. La prévision de l'emploi est donc une fonction fondamentale du Commissariat du Plan lui-même, càd de l'ensemble de ses commissions. » (J. Fourastié et J.-P. Courthéoux, La planification économique en France, PUF, 1963, p.53.)


Cf. Pierre Bauchet, L'expérience française de la planification, Seuil, 1958, spécialement les pages 90 à 102, qui opposent les exigences de l'Exécutif face à la rigidité du Législatif.

pp.90-102 : « ... »

Cf. Pierre Massé, Le Plan ou l'anti-hasard, Gallimard, 1965. Lire spécialement les chapitres intitulés « L'aventure calculée » et « L'expansion [économique], chance de notre temps ».

Vous constatez bien ici que la décision politique est subordonnée au rapport du Commissariat général au Plan, à une administration qui coordonne les autres administrations, d'une part. Ici, le S1 politique est subordonné au S2 administratif. Mais, d'autre part, vous constatez aussi que cette coordination des administrations est fonction d'un objectif de la croissance économique (+4,5%), qui vise à obtenir l'équilibre entre production et consommation d'objets, et le plein emploi, etc. Ici, S2 administratif est subordonné au (a) économique.

1°/ ( S2 > S1 )
2°/ ( a > S2 )

Mais qu'est-ce qui commande la production d'objets ? C'est la consommation. Et la consommation répond aux exigences de jouissance, aux « besoins » comme disent les économistes.

Et les besoins, désirs, jouissance, c'est précisément ce qui fait tourner la machine économique.

Bernard Cazes dit : « Ce sont les besoins et les désirs de tous ordres qui font tourner la machine à produire. » (La vie économique, A. Colin, 1965, p.185)

Mais il y a des contraintes, dit-il. Bref, Cazes se pose aussitôt la question de savoir ce qui freine cette machine, ce qui fait obstacle à la machine à produire. Il constate que les institutions culturelles, sociales, religieuses font obstacle à l'expansion de la mégamachine économique. Ce sont elles qui donnent un cadre symbolique, juridique, politique à l'humain, qui « réfrènent la jouissance », comme dira Lacan, en 1968, lors de son intervention sur l'enfance aliénée. Voilà les obstacles à la croissance économique.

Eh bien, supprimons ces obstacles symboliques, religieux, politiques, juridiques : ce sera la Traité de Rome de 1957 qui institue le Marché commun, de libre circulation des marchandises, des capitaux, des hommes et des services. Dans plusieurs de ses écrits et conférences, Lacan fustige le Marché commun, ce bien avant la LCR à l'égard de la directive Bolckenstein.


a > S2

Voyons l'incidence de (a) sur S2, et introduisons le mathème du discours du capitalisme. Pour ce, je m'appuierai sur la séance du 4 avril 1990 du cours de J-A Miller ayant pour titre : Le banquet des analystes.

Pour comprendre ce que Lacan dit du discours du capitalisme, il faut bien sûr l'articuler aux autres discours, le discours du maître antécédent, et le discours de l'analyste qui peut répondre à ses effets. D'une part.

D'autre part, il faut aussi l'articuler à ce que Freud a appelé « l'expérience de satisfaction ».

Voici le passage de la conférence de Lacan du 12 mai 1972, « Du discours psychanalytique », où il écrit le mathème du discours capitaliste :

« En effet, si vous regardez là mes petites formules tournantes, vous devez voir que la façon dont, ce discours analytique, je le structure, c'est exactement à l'opposé de ce qu'est le discours du maître. Au niveau du discours du maître, ce que je vous ai appelé tout à l'heure le signifiant-maître, ç'est ça, c'est ce dont je m'occupe pour l'instant : il y a de l'Un. Le signifiant, c'est ce qui a introduit dans le monde l'Un, et il suffit qu'il y ait de l'Un pour que ça commande à S2, c'est-à-dire au signifiant qui vient après, après que l'Un fonctionne : il obéit.

» Ce qu'il y a de merveilleux, c'est que pour obéir, il faut qu'il sache quelque chose. Le propre de l'esclave, comme s'exprimait Hegel, c'est de savoir quelque chose. S'il ne savait rien, on ne prendrait même pas la peine de le commander quoi que ce soit. Mais par ce seul privilège, cette seule primarité, cette seule existence inaugurale qui fait le signifiant, du fait qu'il y a le langage, le discours du maître, ça marche. C'est tout ce qu'il lui faut d'ailleurs, au maître, c'est : que ça marche !

» Alors, pour en savoir un peu plus sur les effets justement du langage, pour savoir comment ça détermine ce que j'ai appelé d'un nom qui n'est pas tout à fait celui de l'usage reçu : le sujet... S'il y avait eu un travail, un certain travail fait à temps dans la ligne de Freud, il y aurait peut-être eu à cette place qu'il désigne - dans ce support fondamental qui est soutenu de ces termes : le semblant, la vérité, la jouissance, le plus-de-jouir - il y aurait peut-être eu au niveau de la production (car le plus-de-jouir, c'est ce que produit cet effet de langage), il y aurait peut-être eu ce qui s'implique du discours analytique, à savoir un meilleur usage du signifiant comme Un. [Capital ! dans cette ligne, à développer, se trouve toute la conception constitutionnaliste de Lacan. A mettre au même niveau qu'Esmein, Duguit, Hauriou et Carré de Malberg. Mais, un demi siècle plus tard, dans les années soixante, en 1968, Kojevnikov négociait avec Barre à la Commission européenne.]

» Il y aurait peut-être eu. Mais il n'y aura pas. Parce que maintenant, c'est trop tard. La crise, non pas du discours du maître, mais du discours capitaliste, qui en est le substitut, est ouverte. C'est pas du tout que je vous dise que le discours capitaliste, ce soit moche. C'est, au contraire, quelque chose de follement astucieux. De follement astucieux, mais voué à la crevaison. C'est ce qu'on a fait de plus astucieux comme discours. Ça n'en est pas moins voué à la crevaison. C'est que c'est intenable. C'est intenable, dans un truc que je pourrais vous expliquer...

» Parce que, le discours capitaliste, [c']est une toute petite inversion entre le S1 et le S barré, qui est le sujet. Ça suffit à ce que ça marche comme sur des roulettes. Ça ne peut pas marcher mieux. Mais justement, ça marche trop vite : ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume. »


Miller articule le discours du capitalisme spécialement à un chapitre du Malaise dans la civilisation, au chapitre consacré à la genèse de la conscience morale. Il montre la relation entre le renoncement à la satisfaction de la pulsion et l'exigence accrue du Surmoi qui veut que le sujet renonce encore davantage à la satisfaction pulsionnelle.

Bref, Miller, pour cerner les impasses croissantes de notre civilisation occidentale, impasses liées au développement du discours du capitalisme, se fonde sur ce chapitre V du Malaise dans la civilisation :

SCHEMA :  SM (+) / RSP (-)
Uber-Ich (+) / Triebverzicht (-)


Mais pour commenter la phrase « le fantasme passe au réel », un autre texte de Freud me semble tout aussi intéressant : ce sont les « Formulations sur les deux principes de l'activité psychique », texte de 1911.

Développons d'abord la façon dont Lacan et Miller définissent le discours du capitalisme et son opération.

Pour ce, il l'oppose au discours du maître. Ce discours comporte entre les 4 termes, tantôt une relation, tantôt une barrière, schéma du discours qu'il construit ainsi :

SCHEMA du DM :


Le S1 commande, il commande à l'autre, à l'esclave, S2, de travailler et de remettre au maître le produit de son travail, les objets de jouissance, les objets de consommation.

Le plus important, c'est la barrière : qui dit que l'objet est perdu, qui dit qu'il est impossible que l'objet rejoigne le manque du sujet. Le DM introduit ainsi une rupture dans le circuit, une brisure dans le cycle.

Le discours du capitalisme, par contre, s'affranchit de cette barrière, et enclenche, comme dit Miller, un « mouvement perpétuel », un cycle infernal.

D'où démarre-t-il ? Du sujet comme agent, du manque en tant qu'il commande. S barré, c'est le sujet comme désir, c'est un des deux termes du fantasme. On pourrait dire aussi que c'est un point d'homologie avec le discours hystérique : le manque commande.

$ -> S2

Et ce manque s'adresse immédiatement à S2, sans l'arrêt de S1, sans le non, sans la loi, sans le cadre du maître, puisque l'obstacle du maître a été aboli. Le manque du sujet s'adresse immédiatement à S2, et lui enjoint de produire l'objet de consommation.

Qu'est-ce que S2 dans le discours du capitalisme, dans la société industrielle, dans la civilisation occidentale ? Je pense que l'on ne peut être que d'accord avec Raymond Aron qui dit, dans ses Dix huit leçons sur la société industrielle, que l'on ne peut réduire la définition de la société industrielle uniquement au type de propriété, aux moyens de production, le capital, qui serait dit public (socialiste) ou privé (capitaliste).

Car cette société industrielle n'est pas pensable sans les transformations du théologique, du politique, du juridique. Voyez ce qu'il dit dans sa dixième leçon sur la volonté de modernisation de l'armée japonaise. Pour avoir une armée aussi puissante que celle des USA, c'est l'ensemble du système (théologique, politique, juridique, économique,...) qu'il faut transformer. Et donc, S2 dit toute cette transformation-là. Bref, S2 n'est pas réductible aux seuls facteurs de production (capital et main d'œuvre).

S2 ce n'est pas seulement le développement de l'administration, ce n'est pas seulement la transformation du système juridique individualiste qui va protéger les sujets, ce n'est pas seulement le politique qui se diffracte dans la représentation du multiple, ce n'est pas seulement l'abolition du théologique en tant que règles qui forment une communauté autour du père mort et du fils sacrifié. - C'est tout cela à la fois.

Voyons maintenant l'objet (a).

Ce sont tous les objets de consommation produits par l'appareil de production, et qui tournent électivement autour de l'objet perdu, autour de l'objet oral, avec ce monceau de bouffe, autour du scopique, avec cette rutilance des écrans, autour de l'objet voix, qui va du micro aux baffles qui réverbèrent les sons, et enfin autour de l'objet anal, càd de l'objet déchet, puisque une des caractéristiques de tous ces objets de production, c'est la programmation de leur obsolescence (au point qu'une loi a dû être votée garantissant une durée de vie minimale de deux ans pour tout objet électronique !), càd que tôt ou tard, et plutôt tôt que tard, ces objets sont à jeter. Et par là à redemander. Et c'est cette demande qui active la machine économique à produire.

Miller oppose à ce discours capitaliste du « mouvement perpétuel » de la réinjection de la jouissance, de l'objet de jouissance, non pas un retour au maître d'Ancien Régime, ni non plus à faire la Révolution (qui, dit Lacan, n'a consisté qu'à réinstaller un maître encore plus dur : Napoléon, Staline, Mussolini, Hitler,...).

Miller oppose au discours du capitalisme qui nous étouffe, qui nous encombre d'objets - le discours de l'analyste, qui comporte une barrière, et dont l'agent est le désir de l'analyste.

Ce qui est agent, c'est le désir de l'analyste, sans objet mais pas sans cause. L'autre qui travaille, c'est l'analysant ; et ce qu'il produit, ce sont ses signifiants fondamentaux qui l'ont déterminé. Et la barrière dit : manque le S2, manque la fin du fin, le point de conclusion, la garantie. Reste A barré, le lieu de l'Autre non administrable.

Et c'est pour ça que Lacan pourra dire que le discours de l'analyste est un poumon pour les sujets qui seraient sinon asphyxiés par le réel de la science. Le réel de la science destitue le sujet bien autrement qu'une analyse.

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30 novembre 2008 7 30 /11 /novembre /2008 22:30


QUELQUES PLACES SONT OUVERTES A DES PARTICIPANTS EXTERIEURS, SI CELA VOUS INTERESSE ADRESSEZ-VOUS A NOUS PAR MAIL cripsa@ch-freudien-be.org OU PAR TELEPHONE 0475.36.50.19


Atelier 2 : Quelle est la fonction de l'écriture pour un sujet ?

Le vendredi 19 décembre 2008, le mercredi 7 janvier 2009 et vendredi 23 janvier 2009 à Charleroi dans les locaux du cripsa au 33, rue Huart Chapel de 9h30 à 16h.

Argument de la formation

Que fait-on quand on propose à des patients hospitalisés d'écrire ? Ecrire est-ce toujours un appui ? Toutes les écritures se valent-elles ? Quelle est l'importance de l'adresse de l'écrit ? Autobiographique ou romanesque, dans le sens ou le hors-sens, comment accompagner un sujet dans son désir d'écrire sans risquer la fascination et ses pièges ? Pour Marguerite Duras, l'écriture est à la fois ce qui l'a sauvée de l'alcoolisation jusqu'à la mort mais c'est aussi ce qui l'a isolée du monde et ce qui la précipitait dans des crises qui nécessitaient l'alcool pour se calmer. Médicament et poison à la fois, l'écriture chez Duras n'est pas seulement et même pas du tout un exercice de guérison. Pour James Ellroy, l'écriture est ce qui est venu à la place de l'errance, la toxicomanie et l'abandon aux fantasmes incestueux. Ce n'est pas l'agent de la guérison car il lui a fallu atteindre le point où il avait perdu son propre nom pour décider brutalement de s'en sortir. Mais c'est l'activité qui a contribué ensuite à réorganiser sa vie psychique et libidinale. Pour Nijinski, l'écriture et sa publication n'ont pas permis d'enrayer la floraison du délire schizophrénique et son éparpillement. Nous envisagerons aussi les diverses formes d'écriture que le jeunes pratiquent via des blogs, le rap, etc. et notamment le roman de Fezia Guène, Kiffe kiffe demain, ainsi que le cas d'une jeune fille repris par Pascale Jamoule dans son dernier livre Des hommes sur le fil où il est question d'une écriture qui sauve le sujet de la psychiatrisation. Nous inviterons également des intervenants qui pratiquent des ateliers d'écriture et qui pourront rendre compte de leur expérience.


Le vendredi 19 décembre 2008

Matin : Introduction à la formation, par Katty Langelez

Présentation de son livre par Ginette Michaux : « De Sophocle à Proust, de Nerval à Boulgakov : essai de psychanalyse lacanienne

Après-midi : Présentation par Virginie Leblanc (intervenante au Courtil) de son travail d'écriture avec des jeunes adultes psychotiques.


Le mercredi 7 janvier 2009

Matin : Introduction au concept de signifiant par Jean-Claude Encalado

Conversation clinique avec la présentation d'un cas par un participant

Après-midi : Atelier de lectures cliniques par Katty Langelez


Le vendredi 23 janvier 2009

Matin : Présentation d'un travail d'atelier d'écriture par Marie-Jeanne Brichard (consultante au CPCT-ados)

Conversation clinique avec la présentation d'un cas par un participant

Après-midi : Conclusion de la formation par Katty Langelez

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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 23:31

Le Centre de Recherche et d'Intervention en Psychanalyse Appliquée
organise un cycle sur le thème La psychanalyse aujourd'hui

Le premier rendez-vous sera le samedi 22 novembre 2008 pour une projection-débat avec Joseph Rossetto,
principal du collège Pierre Sémard à Bobigny où le film a été réalisé, et Bernard Seynhaeve, directeur du Courtil, centre pour enfants psychotiques et A.E. de l'Ecole de la cause freudienne.

Le film a pour titre « Quelle classe, ma classe ! »

De 14h à 17h au théâtre de l'Ancre, 122, rue de Montigny à Charleroi. Entrée : 10 euros
Deux autres après-midi seront organisées les samedis 7 mars et 6 juin 2009


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13 juillet 2008 7 13 /07 /juillet /2008 12:31

Le rapport sexuel au XXIème siècle : présentation de l'argument
Guy Poblome

Vous savez l'aphorisme de Lacan : « il n'y a pas de rapport sexuel »1. Du fait de la prise du sujet, du parlêtre dans le langage, la façon dont les sexes se rapportent l'un à l'autre n'est pas écrite. Elle l'est chez les animaux : le programme des comportements qui amènent à l'acte copulatoire est écrit et invariable, le même pour tous de la même espèce. Chez l'humain, il y a à cet endroit, une faille du réel.

Donc, si le rapport entre les sexes, avec le partenaire, il n'y a pas, alors qu'est-ce qu'il y a ? Il y a le phallus et ce que Lacan a appelé les objets a (oral, anal, regard et voix), objets prélevés sur le corps, qui prennent valeur de signifiant et qui donc sont porteurs de significations. Ces significations primordiales pour le sujet lui sont singulières, elles n'appartiennent qu'à lui, il ne les partage pas avec les autres, elles ne sont pas génériques et elles affectent le mode de jouissance du sujet.

Donc, s'il n'y a pas rapport au partenaire sexuel proprement dit, du côté du « il y a », on trouve le rapport de chacun à ces objets. Si le rapport sexuel n'existe pas, le rapport du sujet au phallus, aux objets a existe et c'est par ce biais que le sujet aura accès au partenaire sexuel, ou pour citer J.-A. Miller : « Le choix d'objet sexuel est guidé par l'implication  de cet objet sexuel dans les significations attachées aux objets primordiaux du sujet. »2

A défaut du rapport sexuel qui serait écrit dans le réel, le sujet n'a rapport à l'autre sexe que via ses propres objets, c'est de cette façon que je comprends ce que J-A Miller indique quand il avance que le rapport à l'autre sexe relève du « semblant ». Le semblant veut dire : ce qui vient se substituer, se proposer à la place de ce qu'il n'y a pas, constitué par les « énoncés prescriptifs qui remplacent pour le sujet le rapport ininscriptible »3. Il situe là les fantasmes, les délires qui concernent la clinique analytique mais aussi les épopées humaines, religieuses ou scientifiques et technologiques.

Pour donner un petit aperçu de ce semblant et de ce que tout cela implique au niveau de la clinique analytique, je me suis reporté à un texte de J-A Miller « Des semblants dans la relation entre les sexes » paru dans la Cause freudienne n° 364. C'est forcément limité.

Une façon de prendre cette clinique est de partir de la répartition avoir et être.

Du côté de l'avoir, il y a l'homme. L'avoir, c'est la subjectivation de l'organe génital. Il l'a et du coup il peut le perdre ; il est condamné à la prudence pour protéger son avoir. La jouissance phallique est une jouissance de propriétaire, l'homme peut aller jusqu'à l'impuissance pour ne rien donner à l'autre, et s'il arrive qu'il donne, c'est comme s'il était victime d'un vol. Lacan appelle grand phi, cette volonté de jouissance du phallus chez l'homme, et les objets a sont en quelque sorte au service de cette volonté de jouissance phallique. D'ailleurs fait remarquer J.-A. Miller, au plus dans l'analyse se traversent les niveaux du fantasme, au plus le grand phi se fait insistant.

Du côté du « ne pas avoir », il y a les femmes. Freud a proposé comme signification fondamentale de ce « ne pas avoir » le Penisneid, l'envie du pénis. Toute une clinique se déduit de ce mode de subjectivation du « ne pas avoir » : le sentiment d'injustice qui va jusqu'au fantasme d'injustice fondamental, le sentiment de dépréciation, d'infériorité ; la clinique de l'inhibition qui est en son cœur dit J.-A. Miller un « ne pas avoir droit » au savoir avec son caractère d'illégitimité, etc. Mais le sujet peut mettre en place des suppléments pour son moins et présenter des avoirs : posséder des biens peut venir colmater le trou et J.-A. Miller donne une très jolie figure clinique qu'il appelle « la femme à postiche »5, celle qui parade comme la propriétaire à qui il ne manque rien. Vous irez lire ce beau personnage, mais en bref : cette femme qui ne semble pas castrée, en même temps dénonce l'homme dans l'ombre duquel elle vit comme castré, lui, et en même temps, puisqu'elle ne manque pas, elle n'exige pas de lui d'être désirant, de sorte que tout le monde est tranquille. L'autre figure de la femme qui a, est bien sûr la mère : se transformer en mère, c'est se transformer en celle qui a par excellence. Se transformer en mère, est-ce la solution à la position féminine ? questionne Miller. La question reste ouverte répond-il6.

Néanmoins, il indique que Lacan pensait qu'il n'y avait pas de solution pour une femme du côté de l'avoir et que sur ce versant, il n'y a que fausseté et inauthenticité (d'où la femme à postiche). Et là se rencontre la figure d'une « vraie femme »7. Pour Lacan, le vrai chez une femme se mesure à sa distance subjective de la position de la mère, quand la mère n'a pas comblé en elle le trou. Cela s'articule au sacrifice des biens en quelque sorte, elle consent alors à la modalité propre de sa castration. Et J.-A. Miller relève une indication de Lacan, autre figure de femme : Médée8. Médée, pour se venger de Jason qui la laisse tomber, tue ses propres enfants qui sont aussi ceux de Jason, elle tue le bien le plus précieux, c'est dire que plus aucun avoir n'a de valeur. Ici, il y a une très belle formulation de Miller : « L'acte d'une vraie femme n'est pas celui de Médée mais il en a la structure, c'est le sacrifice de ce qu'elle a de plus précieux pour creuser en l'homme un trou qui ne pourra pas se refermer. »9 Une femme vraie démontre à l'homme que l'avoir est ridicule.

Ainsi, se dessine l'autre dimension de la subjectivation féminine du « ne pas avoir » qui se situe alors du côté de l'être. Il ne s'agit pas ici de combler le trou, mais au contraire de métaboliser, de dialectiser le trou, de se fabriquer un être avec le rien. Et il y a aussi toute une clinique de ce côté-là : la douleur spécifique à cet être de rien, le manque d'identité, de consistance, de maîtrise du corps, le sentiment de fragmentation corporelle, des moments d'absence de soi-même, une relation étrange avec l'infini, etc.

Comment cela se traduit-il alors dans le rapport à l'Autre ? Il s'agit de déplacer le rien qu'est le sujet sur l'Autre, pour porter atteinte à la complétude de l'Autre. Le sujet considère qu'au partenaire, « l'Autre viril »10 comme dit Miller, manque un trou, et lui, le sujet, sera le trou qui manque à l'Autre. Le sujet féminin devient le manque de l'Autre, il est le phallus qui manque aux hommes.

Cela permet à Miller de lever une ambiguïté sur la femme phallique. Il y a la femme phallique qui est du côté de l'avoir, qui est celle qui a, c'est la figure de la femme à postiche, qui fait monstration d'être la propriétaire à qui ne manque rien. Et puis, il y a celle qui assume son manque-à-avoir, qui fait monstration du manque, pour être le phallus, celui qui manque aux hommes. C'est intéressant, car d'une certaine façon, les deux personnages de femmes : la femme à postiche et celle du côté de l'être, que Miller situe du côté de la femme vraie, ont affaire à un partenaire castré, mais pas de la même façon. La femme à postiche dénonce l'homme comme castré, car elle-même ne manque de rien, vu qu'elle a, toujours dans l'ombre de cet homme dont elle exige plutôt qu'il ne se manifeste pas comme désirant. Elle va donc le soutenir dans ses semblants, dans son « petit avoir » dit Miller, «  c'est plus tranquille, ajoute-t-il, pour déposer son propre bien dans un coffre-fort »11. La femme vraie, elle, ne dénonce pas la castration du partenaire, mais elle dénonce les semblants de l'avoir, et en se faisant être le phallus, être le manque de l'Autre, en assumant le « il n'y a pas », elle permet au partenaire de se manifester comme désirant.

J.-A. Miller relève trois traits dans ce qui conditionne le choix amoureux :
1-La contingence : puisqu'il n'y a pas l'écriture du rapport sexuel, la rencontre entre les sexes dépend d'une part de contingence, de hasard, de tuché. Cette rencontre dépend aussi des « énoncés prescriptifs qui remplacent pour le sujet le rapport ininscriptible », à savoir les significations primordiales liées aux objets a. L'analyse permet d'isoler la ou les rencontres primordiales.
2-La singularité : le mode du jouir du sujet s'avère nécessaire, il se répète et n'arrête plus de s'écrire. L'analyse permet à un sujet de lire cette écriture de son programme de jouissance qui prévaut pour lui, afin de dégager un certain degré de liberté par rapport à ce mode de jouissance.
3-L'invention : le sujet s'invente une histoire, un roman pour couvrir la contingence et la nécessité, pour se donner une illusion de liberté de choix. L'analyse permet de balayer ces rêveries afin que le sujet puisse retrouver sa singularité.

Pour conclure, j'ai une petite question qui me trotte dans la tête. En ce qui concerne les semblants entre les sexes, dans le texte de J.-A. Miller dont je vous ai fait part, il est question essentiellement du phallus. Il est aussi question de l'objet a, mais je dirais, essentiellement du côté mâle. L'homme cherche dans son partenaire, l'objet a, qui cause son désir. L'homme fétichise son partenaire, retrouver cet objet fétichisé est la condition de son désir. Et comme je l'ai signalé tout à l'heure, c'est aussi sa condition de sa jouissance, qui se rapporte en fin de compte à la jouissance phallique, jouissance de corps propre. La caractéristique de cet objet est d'être uniforme, sur des supports multiples, par exemple pour le pervers : la chaussure à hauts talons, ou le brillant sur le nez est la condition de son désir et de sa jouissance. Chez le névrosé, on retrouve la même chose. Miller reprend l'exemple de Werther qui tombe amoureux de Charlotte au moment où il la voit nourrir des petits enfants et où elle accomplit le type de la maternité nourrisseuse. On voit ici aussi l'objet oral en jeu dans la condition d'amour.

Donc, chez l'homme, l'objet a est bien cerné, arrimé au phallus, à la jouissance phallique. Mais chez les femmes ? Dans son texte, Miller souligne que Lacan écrit le désir féminin A barré (phi)12. Et il ajoute, dans les voies de ce désir ne figure pas l'objet pulsionnel, sauf à passer par A barré. Qu'en est-il de petit a pour les femmes ? Ce n'est pas évident parce que la forme que prend l'objet pour une femme, c'est l'amour. Bien sûr, il y a le phallus, et une femme peut chercher la réponse à sa question de ce côté-là, du côté de l'avoir et on peut considérer les enfants par exemple comme des objets a pour une femme. Mais si elle va du côté de l'être, elle va du côté de l'objet érotomaniaque, c'est-à-dire de la demande d'amour. L'objet est support de l'amour et non du désir, ou plutôt chez une femme, le désir passe par l'amour et non pas par l'objet a. C'est un amour du côté de l'être, au-delà de tout avoir, et qui permet de retrouver la formule de Lacan de l'amour : « L'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas ». Ne pourrait-on proposer que l'amour est ce qui cause le désir féminin, et donc l'amour comme objet a, comme fétiche féminin ?





1 Ce texte s'appuie largement sur l'argument des Journées de l'ECF des 11 et 12 octobre 2008 proposé par Jacques-Alain Miller dans « L'avenir de Mycoplasma Laboratorium ».
2 Ibid.
3 Ibid.
4 J.-A. Miller, « Des semblants dans la relation entre les sexes », la Cause freudienne, 36, pp. 7-15.
5 Ibid., p. 12.
6 Ibid., p. 9.
7 Ibid.
8 Ibid., p. 10.
9 Ibid., p. 11.
10 Ibid., p. 9.
11 Ibid., p.12.
12 Ibid., p. 14.

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11 juillet 2008 5 11 /07 /juillet /2008 17:58
CI-DESSOUS UN COMMUNIQUE DE JACQUES-ALAIN MILLER POUR ALERTER CHACUN DE CE QUI SE CONCOCTE POUR CET ETE. CRIPSA SOUTIENT LA PETITION ET VOUS SUGGERE DE VOUS JOINDRE AU NOMBRE DES SIGNATAIRES DE CETTE ALERTE ROUGE.

Jacques-Alain MILLER
COMMUNIQUÉ DU 11 JUILLET 2008
PÉTITION ALERTE ROUGE

Communiqué du 11 juillet 2008

Après m'avoir consulté à ce sujet, mon ami Roland Gori a pris l'initiative de rédiger et faire circuler la "Pétition Alerte Rouge". C'est un appel général à s'unir contre le projet d'arrêté que j'ai critiqué dans ma tribune du Point la semaine dernière. J'ai signé cette pétition, et j'invite les adhérents et amis du Champ freudien à faire de même. L'heure n'est pas aux "petites différences", mais au rassemblement.

Le texte incriminé vise à casser les reins au mouvement psychanalytique, en créant subrepticement une nouvelle profession de soi-disants "psychothérapeutes", formés au rabais (et qui seront aussi employés au rabais) sur des bases exclusivement cognitivistes. Cette politique de ravalement et déqualification, déjà entrée en vigueur en Grande-Bretagne,  fait courir au public des dangers manifestes; elle a conduit dans ce pays à la marginalisation des psychanalystes. La fuite qui m'a permis de connaître ce texte, et l'alerte donnée dans les médias, ont déjà permis de percer à jour le guet-apens, prémédité pour le mois d'août. Il s'agit maintenant de faire nombre.

Je prépare la sortie d'un numéro spécial de LNA pour cet été. Il sera aussitôt diffusé aux médias et à la classe politique, puis, au public dés le début septembre. Avant d'autres initiatives.

Jacques-Alain MILLER

Signer la pétition <http://sauvons-la-clinique.org/petition2/index.php?petition=3&amp;signe=oui> -

Voir les signataires <http://sauvons-la-clinique.org/petition2/index.php?petition=3&amp;pour_voir=oui>


Pétition Alerte rouge

Non au cahier des charges
relatif à la formation en psychopathologie clinique pour l'usage du titre de psychothérapeute

A la suite de la publication du projet d'arrêté du cahier des charges relatif à la formation donnant lieu au titre de psychothérapeute (Cf. le site Sauvons la clinique), l'Assemblée générale de « Sauvons la clinique » réunie le 5 juillet 2008 a voté à l'unanimité (300 personnes), et appelle à voter, la pétition suivante :

- Non à une formation au rabais des psychothérapeutes qui menace l'intérêt des patients.

- Non à des théories du psychisme imposées par l'Etat.

- Nous demandons le retrait de cet arrêté et l'ouverture de nouvelles négociations

Le risque que cet arrêté soit promulgué au mois d'août est grand, c'est pourquoi nous vous appelons à signer cette pétition et la faire circuler au plus vite.

Tous unis contre cet arrêté scélérat


Signer la pétition <http://sauvons-la-clinique.org/petition2/index.php?petition=3&amp;signe=oui> - Voir les signataires <http://sauvons-la-clinique.org/petition2/index.php?petition=3&amp;pour_voir=oui>




pétition réalisée avec le logiciel libre phpPetitions <http://phpPetitions.leras.org/>


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23 juin 2008 1 23 /06 /juin /2008 00:42
Les Ateliers du CRIPsa à Charleroi

Atelier 1 : Ce qui opère dans la cure avec les enfants psychotiques (ouvert à tous)

Le mardi 25 novembre 2008
9h30-11h : Conférence d'introduction par Gil Caroz (responsable de l'Unité Psychanalytique d'Orientation à Bruxelles)
11h30-13h : conversation clinique avec GC
14h-16h : Les opérateurs dans l'atelier thérapeutique du cripsa par Monique Vlassembrouck et Maïté Masquelier

Le jeudi 4 décembre 2008
9h30-11h : conférence théorique par Patricia Bosquin (psychanalyste, membre ECF)
11h30-13h : conversation clinique avec PB
14h-16h : conférence clinique avec Marie Brémond  (intervenante au Courtil, Tournai)

Le vendredi 12 décembre 2008
9h30-11h : conférence clinique par Fabienne Hody (responsable à Grandir, Bruxelles)
11h30-13h : conversation clinique avec FH
14h-16h : Atelier de lectures avec Marie-Jeanne Brichard et Katty Langelez

Les programmes plus détaillés avec titres et arguments pour chaque intervention seront publiés sur le blog de cripsa http://cripsa.over-blog.com Pour être tenu informé des nouveaux articles parus, inscrivez-vous à la newsletter.
Lieu : Centre de recherche et d'intervention en psychanalyse appliquée (CRIPsa)
33, rue Huart Chapel à Charleroi
Inscription : Le nombre de places est limité à 20 participants.
Paiement : 150 euros pour l'Atelier. Versement à effectuer sur le compte n° 360-0409591-63.
Coordonnées à renvoyer à l'adresse ci-dessus ou par e-mail : cripsa@ch-freudien-be.org

Les ateliers 2 et 3 sont à la carte et organisés pour des institutions. Ils ne sont donc pas ouverts au public mais si vous souhaitez qu'un tel atelier soit organisé pour l'institution où vous travaillez, n'hésitez pas à nous contacter. (0475/36.50.19)

Atelier 2 : Quelle est la fonction de l'écriture pour un sujet ?
Que fait-on quand on propose à des patients hospitalisés d'écrire ? Ecrire est-ce toujours un appui ? Toutes les écritures se valent-elles ? Quelle est l'importance de l'adresse de l'écrit ? Autobiographique ou romanesque, dans le sens ou le hors-sens, comment accompagner un sujet dans son désir d'écrire sans risquer la fascination et ses pièges ? Pour Marguerite Duras, l'écriture est à la fois ce qui l'a sauvée de l'alcoolisation jusqu'à la mort mais c'est aussi ce qui l'a isolée du monde et ce qui la précipitait dans des crises qui nécessitaient l'alcool pour se calmer. Médicament et poison à la fois, l'écriture chez Duras n'est pas seulement et même pas du tout un exercice de guérison. Pour James Ellroy, l'écriture est ce qui est venu à la place de l'errance, la toxicomanie et l'abandon aux fantasmes incestueux. Ce n'est pas l'agent de la guérison car il lui a fallu atteindre le point où il avait perdu son propre nom pour décider brutalement de s'en sortir. Mais c'est l'activité qui a contribué ensuite à réorganiser sa vie psychique et libidinale. Pour Nijinski, l'écriture et sa publication n'ont pas permis d'enrayer la floraison du délire schizophrénique et son éparpillement. Nous envisagerons aussi les diverses formes d'écriture que le jeunes pratiquent via des blogs, le rap, etc. et  notamment le roman de Fezia Guène, Kiffe kiffe demain, ainsi que le cas d'une jeune fille repris par Pascale Jamoule dans son dernier livre « Des hommes sur le fil » où il est question d'une écriture qui sauve le sujet de la psychiatrisation. Nous inviterons également des intervenants qui pratiquent des ateliers d'écriture et qui pourront rendre compte de leur expérience.

Atelier 3 : Les liens du handicap mental avec la psychose
Mardi 3 mars 2009 :
Introduction au concept de psychose et à son repérage par Alexandre Stevens
Présentation de cas
Conférence clinique sur un cas de psychose avec automatisme mental (cripsa)
Jeudi 12 mars 2009 :
Atelier de lectures sur l'automatisme mental - Clérambault
Présentation de cas
Conférence sur les connexions de la psychose et du handicap mental par Philippe Hellebois
Jeudi 19 mars 2009 :
Atelier de lectures sur l'automatisme mental - Clérambault avec Lacan
Présentation de cas
Conférence clinique « autisme avec ou sans handicap mental » par Bruno de Halleux

Organisé en collaboration avec les Ateliers du 94 à Houdeng-Goegnies

Le cycle « La psychanalyse aujourd'hui »

Le samedi 22 novembre 2008
Projection-débat : « Quelle classe, ma classe! » avec Joseph Rossetto, principal au Collège de Bobigny en région parisienne où le film a été réalisé et avec Bernard Seynhaeve, directeur du Courtil, institution pour enfants psychotiques.
Au théâtre de l'Ancre à Charleroi
Entrée : 10 euros
Le matin est organisé un atelier de lectures avec Bernard Seynhaeve (uniquement sur inscription préalable au cripsa)

Le samedi 7 mars 2009
Projection-débat : « De nos inquiétudes » de Judith Du Pasquier, film témoignage de psychanalysants sur leur expérience. Avec Philippe Stasse, psychanalyste à Namur.
Au théâtre de l'Ancre à Charleroi de 14h à 17h
Entrée : 10 euros
Le matin est organisé un atelier de lectures avec Philippe Stasse (uniquement sur inscription préalable au cripsa)

Le samedi 6 juin 2009
Après-midi sur le travail des Centres Psychanalytiques de Consultation et de Traitement. Avec des invités des CPCT de Paris, Bruxelles et Charleroi. Avec pour invitée exceptionnelle Graciela Brodsky (psychanalyste de l'Association Mondiale de Psychanalyse à Buenos-Aires)
Au Bois de Cazier à Charleroi de 14h à 18h
Entrée : 10 euros
Le matin est organisé un atelier de lectures avec les invités (uniquement sur inscription préalable au cripsa)

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