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2 février 2007 5 02 /02 /février /2007 00:32

Les Ateliers du CRIPsa à Charleroi

Troisième Atelier : Qu’est-ce qui se cache derrière les TOC ?

Mardi 27 février 2007

9h30-11h : Alexandre Stevens, Conférence d’introduction

Les TOC, troubles obsessionnels compulsifs, sont souvent présentés comme un nouveau symptôme dans la clinique contemporaine. En fait, ce qui est nouveau c’est de prendre la manifestation symptomatique par son bout le plus apparent, celui du comportement ou du phénomène visible. Alors que si l’on écoute les sujets qui présentent ces TOC on y découvrira des positions subjectives totalement différentes. Tel présente des symptômes obsessionnels caractérisés par leur mode défensif, alors que tel autre essaye de contrôler l’envahissement par sa psychose à l’aide de ritualisations. Mais pour s’en apercevoir il faut passer d’une clinique du regard à une clinique du discours.

11h30-13h : Katty Langelez, Clinique freudienne des TOC

Déjà chez Freud on trouve des cas très élaborés de troubles obsessionnels compulsifs qu’il étudie, décortique, et lit avec une très grande finesse, véritable enquête d’un Sherlock Holmes. Nous reprendrons ensemble cette lecture clinique passionnante.

14h-16h : Marie-Françoise De Munck, Ordre du monde et commandement

Les TOC apparaissent comme des comportements qui s'imposent au sujet. Sont-ils une soumission des sujets à un impératif extime ou visent-ils à introduire un ordre dans le monde ? Ces questions nous serviront de fil pour la lecture de divers cas cliniques.

 
Jeudi 8 mars 2007
9h30-11h : Monique de Villers, La fonction des TOC dans la névrose et dans la psychose
Dans la névrose obsessionnelle, les troubles compulsifs sont à déchiffrer comme des symptômes,
à savoir des manifestations d'un conflit psychique entre le désir et l'interdit.
Le symptôme, en effet, noue la jouissance et la chaîne signifiante.
Nous nous réfèrerons au cas de Freud : L'homme aux rats (dans Cinq psychanalyses),
pour exemplifier cette thèse.
Dans la psychose, les TOC servent de suppléance à la forclusion
et constituent un traitement de la jouissance non mortifiée de l'Autre.

11h30-13h : discussion clinique avec les participants

14h-16h : Patrick Lejuste, Une destitution de notre savoir et de notre vouloir…

Gaétan, un résidant du Foyer, m’expliquera qu’actuellement il est dans une phase de « reconstruction ».   C’est comme s’il avait subi un choc physique qui nécessitait une remise en ordre. Et cette remise en ordre passe, pour l’instant, par un travail incessant de « vérification ». Cette modalité de reconstruction via la vérification a été nommée, par son entourage et par certains intervenants, de troubles obsessionnels compulsifs. Depuis lors, il se présente à nous par un « je suis toc ».

Les parents de Gaétan et ces mêmes intervenants l’ont invité à consulter un spécialiste de ce genre de troubles. Il nous a fait part du type de traitement qui lui est prodigué et a témoigné d’un certain étonnement. La manière de procéder du psychologue tenait du discours commun mais qui s’avère dénuée de tout recours pour Gaétan. Il s’agissait de dédramatiser ou d’utiliser une certaine légèreté. L’usage de la dédramatisation ou de la dérision peuvent alléger dans certains cas mais pour Gaétan cela semblait le précipiter dans sa solitude ou dans la perplexité. Il nous fallait repenser toute notre intervention étant donné l’impasse dans laquelle nous pataugions.

 
Jeudi 16 mars 2007

9h30-11h : Isabelle Robert, « Opérer sur le corps pour tenter d’opérer un corps. »

Le DSM IV qui a recensé les symptômes en tant qu’il s’agit de les éliminer, a isolé le TOC, soit le « trouble obsessionnel compulsif ». Un bref parcours sur Internet nous convainc que tous les moyens sont prévus pour les éradiquer : psychotropes, nombre définis de séances de comportementalisme voire neurochirurgie pour les plus résistants !

Ainsi Joan se lave les mains sans arrêt, se met à l’abri de la contamination par des rituels d’isolation, n’a de cesse de regarder son image dans le miroir, exerce compulsivement une pression sur ses tempes pour tenter de rétrécir son visage... Ces « tocs » ne sont pas sans comporter, pour lui, un caractère énigmatique et douloureux. La question qu’ils soulèvent se résume-t-elle à celle de leur éradication ?  Nous tenterons au contraire, au travers des dits et des pratiques mises en place par ce parlêtre, d’y lire rien moins qu’un traitement de l’insupportable, qu’une tentative de Joan d’opérer un corps, soit un organisme négativé, vidé de jouissance.

11h30-13h : discussion clinique avec les participants

14h-16h : Philippe Hellebois, Atelier de lecture

A partir de lectures tirées de la littérature contemporaine sur les TOC, nous proposons une réflexion et une critique clinique.

 
 
 

Lieu : Centre de recherche et d’intervention en psychanalyse appliquée (CRIPsa) - 33, rue Huart Chapel à Charleroi

Inscription : Le nombre de places est limité à 20 participants par Atelier.

Paiement : 150 euros par Atelier. Versement à effectuer sur le compte n° 360-0409591-63 en indiquant en communication l’Atelier choisi. Coordonnées à renvoyer à l’adresse ci-dessus ou par e-mail : cripsa@ch-freudien-be.org

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21 janvier 2007 7 21 /01 /janvier /2007 23:38
Désir et suicide

Pente au suicide et n’avoir pas été désiré

Lacan indique dans le sem V (p. 245) que nous rencontrons une irrésistible pente au suicide chez des sujets « plus ou moins caractérisés par le fait d’avoir été des enfants non désirés ».
« A mesure même que s’articule mieux pour eux ce qui doit les faire s’approcher de leur histoire de sujet, ils refusent de plus en plus d’entrer dans le jeu. Ils veulent littéralement en sortir. Ils n’acceptent pas d’être ce qu’ils sont, ils ne veulent pas de cette chaîne signifiante dans laquelle ils n’ont été admis qu’à regret par leur mère. »

Dans sa conférence à Genève sur le symptôme, Lacan revient également sur la façon dont le sujet a été désiré : « Nous savons bien » dit-il « l’importance qu’a eue pour un sujet, je veux dire ce qui n’était à ce moment que rien du tout, la façon dont il a été désiré. » « Il y a des gens qui vivent sous le coup, et cela leur durera longtemps dans leur vie, sous le coup du fait que l’un des deux parents – je ne précise pas lequel – ne les a pas désirés. C’est bien cela le texte de notre expérience de tous les jours. » « Même un enfant non désiré peut, au nom de je ne sais quoi qui vient de ses premiers frétillements, être mieux accueilli plus tard. N’empêche que quelque chose gardera la marque de ce que le désir n’existait pas avant une certaine date. »

Jacques Alain Miller, à une question qui lui était posée à la suite de sa conférence sur le passage à l’acte que vous trouvez dans la revue Mental, indique également que « l’enfant non désiré peut se sentir une vocation à la disparition… »

C’est cette conjonction entre pente au suicide et le fait de n’avoir pas été désiré que je voudrais déplier aujourd’hui.


Principe de plaisir et tendance vers la mort

Dans le séminaire V, p. 243, Lacan part là de la découverte que fait Freud à partir de ses cures et qu’il articule dans son texte « L’au-delà du principe de plaisir ».
« A considérer le mode de résistance ou d’inertie du sujet à une certaine intervention curative,… nous sommes amenés à articuler le principe de plaisir comme la tendance de la vie à retourner à l’inanimé. Le dernier ressort de l’évolution libidinale, c’est de retourner au repos des pierres. …. Cet apport de Freud, s’il est paradoxalement nouveau, voire scandaleux … n’est par ailleurs qu’une extension du principe du plaisir, tel que Freud le caractérisait par le retour à zéro de la tension. Il n’y a pas, en effet de plus radical retour à zéro que la mort…. »

Principe de plaisir comme retour à la mort, plaisir effectif et le voile, croyance, leurre.

Lacan poursuit p. 244 « … cette formulation du principe de plaisir, nous sommes tout de même forcés pour distinguer, de la situer au-delà du principe de plaisir. » « dès lors que l’on admet que le principe du plaisir est de retourner à la mort, le plaisir effectif, celui auquel nous avons affaire concrètement, nécessite un autre ordre d’explications. Il faut bien que quelque truc de la vie fasse croire aux sujets, si l’on peut dire, que c’est bien pour leur plaisir qu’ils sont là. On en revient à la plus grande banalité philosophique, à savoir que c’est le voile de Maïa qui nous conserverait en vie grâce au fait qu’il nous leurre. »

Réaction thérapeutique négative

« Il ne faut rien de moins à Freud pour justifier de l’existence de ce qu’il appelle la réaction thérapeutique négative…. Elle se manifeste par toute sorte de choses extrêmement gênantes pour le sujet comme pour nous et son entourage. … qu’à tout prendre n’être pas né peut paraître un meilleur sort pour tout ce qui est venu à l’être. La parole qu’Œdipe finit par articuler, son më phunai (n’être pas né), comme le terme dernier donnant le sens où vient culminer l’aventure tragique, bien loin d’abolir celle-ci, l’éternise au contraire, pour la simple raison que si Œdipe ne pouvait pas arriver à l’énoncer, il ne serait pas le héros suprême qu’il est. C’est justement en tant qu’il l’articule  finalement, c'est-à-dire qu’il se pérennise, qu’il est ce héros. »

Donc
1. Ce qui caractérise le principe de plaisir, c’est un retour à la tension zéro, à la mort, au repos des pierres. Ce qui justifie que nous l’appelions au-delà du principe de plaisir.
2. Dès lors, ce qui explique le fait que nous trouvons du plaisir à la vie, pourrait être lié à l’existence d’un voile, d’un leurre, d’une croyance.
3. Il arrive, tel Œdipe, qu’un sujet lèvant le voile sur ce qui cause son désir de savoir, sur ce qui l’a mis en quête de savoir, articule un souhait de mort. « Mieux vaut être n’être pas né que de vivre avec ce savoir sur mon être. »

Je vous lis les dires d’Œdipe (Sophocle p. 86, 87)
Et le Coryphée  (p. 87)

4. Comprenons bien ce que nous dit Lacan : Ce qui fait d’Œdipe un héros, c’est le fait dire ce « Maudit cet homme qui me sauva de la mort »… Car nous dit Lacan, en l’articulant, d’une part, il éternise son aventure tragique… et d’autre part, il se pérennise lui-même, il se rend durable, il se fait durer mais en endurant... S’il s’était donné la mort, il ne pourrait plus l’énoncer.



Poursuivons notre étude de cette conjonction entre pente au suicide et le fait de n’avoir pas été désiré.

Pour ce faire, je m’appuierai sur
-    l’articulation de Lacan dans ce chapitre du séminaire V : Désir et signifiant
-    sur le texte de Pierre Gilles Guegen dans Mental 17 : Suicide et parti pris de ne rien savoir
-    sur un cours de Jacques Alain Miller : Rapport indicible à la jouissance et castration



Séminaire V – Désir, dimension essentielle du signifiant

Qu’est-ce que Jacques Lacan nous amène sur le lien entre désir et suicide ?
Comment entendre ce « N’avoir pas été désiré » ?
Lacan dit, soulignons-le, que dans ces cas, c’est exactement ce que nous retrouvons dans les autres cas. Donc point commun : « la présence d’un désir qui s’articule non seulement comme désir de reconnaissance mais comme reconnaissance d’un désir. » Et Lacan ajoute « Le signifiant en est la dimension  essentielle. ».  Donc attention, s’arrêter à la réalité nous ferait manquer la fonction de ce qui est en jeu et qui est en jeu également dans les autres cas.
Quel est cet enjeu ?
Plus le sujet parle, plus s’affirme d’une part, son désir de reconnaissance – se faire reconnaître par l’analyste au moyen du signifiant –, plus il s’approche d’autre part, de la reconnaissance d’un désir.  Quel est ce désir  qui se reconnaît, qui s’entrevoit dans l’analyse ?

Lacan aborde ce désir à partir du texte de Freud sur le fantasme « Un enfant est battu » - plusieurs patient(e)s le lui ayant avoué avec beaucoup de culpabilité -. Lacan en reprend les trois temps.
1er temps : dans cette phase du fantasme (la plus archaïque), le sujet se fait spectateur. « Mon père bat l’enfant haï par moi. » L’enfant battu est un germain, un petit frère ou une petite sœur.
Pour Freud, la signification de ce fantasme se situe au niveau du père : le père refuse son amour à l’enfant battu. L’enfant battu est l’objet d’un sévice et ce sévice consiste à le dénier comme sujet, à réduire à rien son existence comme désirant, à le réduire à un état qui tend à l’abolir comme sujet.
2ème temps : ce temps est reconstruit dans l’analyse car il est refoulé; il ne peut pas être articulé par le patient. « Mon père me bat » Il témoigne du désir d’être l’objet du désir du père avec ce qu’il comporte de culpabilité, nécessitant que le patient se fasse battre.
3ème temps : La formulation « Un enfant est battu » est celle avouée par le patient.

Ce désir qui est entrevu par le sujet qui parle, Lacan le situe au second temps, ce temps où c’est le sujet lui-même qui est aboli, qui est battu par le père. La signification de « Mon père me bat » est double : à la fois reconnaissance et amour du père (ce qui le valorise, à savoir être choisi par le père) et mode de relation interdite du sujet avec le père (ce qui le profane, à savoir être l’objet du désir du père).

Et nous dit Lacan, ce dont il s’agit là, à travers ce fantasme, c’est du rapport du sujet au langage, au signifiant. Le fouet, c’est ce qui laisse une marque, c’est le signifiant. Je vous lis p. 243 «  Il y a donc le message, celui qui ne parvient pas à la place du sujet. C’est l’impensable (temps deux). En revanche, la seule chose qui demeure, c’est le matériel du signifiant, cet objet, le fouet, …qui reste comme un signe du rapport avec le désir de l’Autre. »
Et p. 247 Comment le sujet se sent-il affecté comme désir par le signifiant ? pour autant que c’est lui qui est aboli par le fouet imaginaire et bien entendu signifiant.

Nous retrouvons là ce qu’écrit très joliment Jacques-Alain Miller dans un texte intitulé « Los padres dans la direction de la cure (quarto 63) « Le père, c’est la parole. Et sans doute le sujet est fils de la parole ».

Donc ce qui se passe pour le sujet qui se découvre non désiré ou désiré qu’à regret, a lieu aussi pour tout sujet qui s’engendre à l’aide du signifiant…

Plus il s’engendre à l’aide du signifiant, moins il est identifié, moins il est « quelqu’un » mais plus il devient… ce sujet désirant, ce signifié qui court sous la chaîne signifiante.
Ex : « Cet enfant qui se croit quelqu’un dans sa famille, une seule taloche suffit souvent à le précipiter du faîte de sa toute-puissance. Et bien il s’agit d’un acte symbolique.» p. 241 dans la mesure où cet acte abolit le sujet, le barre, le fait chuter du signifiant auquel il s’est accroché pour le rendre ainsi désirant. En quelque sorte pour le faire entrer dans la chaîne.

Mais, et c’est là ce sur quoi Lacan attire notre attention, plus un sujet s’affirme avec le signifiant comme voulant sortir de la chaîne signifiante ou ne voulant pas y entrer, plus il y entre, plus il se trouve lié à cette chaîne. Plus il devient le signe de cette chaîne. « C’est précisément à partir du moment où le sujet est mort qu’il devient pour les autres un signe éternel, et les suicidés plus que les autres. » p. 245

Vignette clinique :

Une patiente en analyse raconte combien, alors qu’elle était enfant, un mensonge (qui lui avait échappé) lui a procuré une honte cuisante lorsqu’il a été dévoilé. Cette honte l’a hantée pendant très longtemps. Elle voulait effacer ce dire (ce S1), l’éliminer (tâche impossible) et s’auto-punir, c'est-à-dire s’éliminer avec son dire.  « J’ai voulu mourir » dit-elle.

Le soir du dévoilement, sa mère pourtant lui a demandé : « Pourquoi as-tu dit cela ? »
Impossible pour elle d’y répondre d’amener un 2ème signifiant, un S2, tant elle ne voulait plus y penser en raison de la honte.
Et n’osant plus parler de peur que quelque chose de honteux à nouveau lui échappe, elle a choisi de se taire, devenant par la suite une ombre silencieuse à l’image de son père (dont elle avait repéré « la souffrance silencieuse »)

Quand adulte, elle entre en analyse, elle se dit « complètement morte ». Elle a renoncé à l’amour, au désir. Toutefois elle formule très vite sa volonté de vivre.
Son analyse consiste, pour elle, à réapprendre à parler… à désirer…

Ce petit exemple clinique illustre, me semble-t-il, ce moment de décision d’un sujet de refuser  d’entrer dans la chaîne. Voulant sortir de la chaîne, éliminer son dire, elle y reste accrochée, au prix de nombreux symptômes, jusqu’au moment où elle entre en analyse bien des années plus tard… Elle va y reprendre la question posée par sa mère et tenter d’y répondre : « Pourquoi tu as dit cela ? » Elle scande d’ailleurs maintenant très fréquemment ses dires par la formule : « Pourquoi est-ce je dis cela ? »

Donc cette patiente, petite fille curieuse pourtant, a voulu sortir de la chaîne au prix de renoncer à son désir. Elle y est pourtant restée accrochée à ce dire laissé en suspens, ce dire qui lui était si étranger et que pourtant elle avait dit.

Parti pris de ne rien savoir

Lacan indique dans Télévision que le suicide « procède du parti pris de ne rien savoir. » (Autre Ecrits p. 542) C'est-à-dire d’une décision du sujet, d’une responsabilité qu’il a prise. Il cherche en envisageant cet acte ou en le mettant en œuvre, à « éviter une zone de savoir qui concerne au plus près son être au monde et sa possibilité de désirer » (Pierre-Gilles Guégen Mental p. 10) « Loin de considérer que le sujet qui a rencontré sur son chemin l’idée du suicide… est une victime à sauver, le psychanalyste cherchera au contraire à lui donner les moyens de se réapproprier son acte ou les pensées qui l’y conduisaient, à dévoiler la structure de l’acte ou à déchiffrer les pensées obsédantes qui l’envahissaient., en bref à le subjectiver… » (Pierre Gilles Guegen Mental p. 11)

« C’est pourquoi toute tentative de suicide est du point de vue de la psychanalyse à prendre au sérieux, de même qu’il convient de porter la plus grande attention à l’aveu des pensées suicidaires : il n’y a pas de suicide banal. On a tort de considérer comme bénin le suicide d’appel. Il ne faut pas croire, comme on le dit parfois, que la névrose obsessionnelle protège absolument du passage à l’acte. Il y a dans tout intention suicide une mise en jeu de l’être qui, qui comme telle, est toujours un pari. » (Pierre Gille Guegen – Mental p. 11)
« L’action de l’analyste consiste à donner au sujet, autant que faire se peut, le désir de surmonter la passion  de l’ignorance qui l’a amené à penser à se suicider ou à attenter à ses jours pour éviter un savoir le concernant. La voie de la psychanalyse consiste donc à obtenir par le déploiement de la parole, un savoir concernant le réel que le suicidaire dans son acte évite et obtient à la fois, mais trop tard, un savoir sur la castration et un consentement aux limites qu’elle impose. » (Pierre Gilles Guégen Mental p. 12)


Rapport indicible à la jouissance et castration

Pour éclairer ce qu’est ce consentement à la castration, je partirai d’un cours du JA Miller  du 10 mai 2006, cours dans lequel il commente des leçons du séminaire d’un Autre à l’autre.

JAM part d’une phrase de J Lacan « Le sujet surgit du rapport indicible à la jouissance, d’avoir reçu ce moyen, le signifiant, en est frappé d’une relation à ce qui, se développant à partir de là va prendre forme comme Autre. »

D’un côté le sujet surgit du rapport indicible à la jouissance => S
De l’autre le sujet en est frappé d’une relation à l’Autre => A
Entre les deux il y a le « d’avoir reçu le signifiant ».


Rapport à la jouissance  - Relation à l’Autre

D’un côté on a un rapport à quelque chose qui est indicible, qui n’a pas encore accédé au signifiant
De l’autre on a le développement signifiant, le sujet qui se trouve pris dans le développement signifiant, la relation signifiante à l’Autre.
On peut écrire cela comme cela.

X rapport J => S

S1 S2 => A

Entre les deux on a le « d’avoir reçu ce moyen, le signifiant », le point d’insertion du signifiant qu’on peut inscrire également à côté du S – le S surgit du rapport indicible à la jouissance d’avoir reçu ce moyen, le signifiant.
L’intérêt de Lacan n’a jamais cessé pour ce X du rapport indicible à la jouissance. Cet indicible, ce hors signifiant. C’est là qu’on peut situer le traumatisme, le troumatisme, jeu de mots de Lacan pour dire que le sujet qui surgit du rapport indicible à la jouissance, le sujet de la jouissance ne peut être désigné que par un trou. S, c’est le sujet comme trou. Ce X, Lacan l’a identifié à ce que vise le signifiant, à ce que vise la répétition. Il l’a identifié à la présence de l’analyste.

Par contre le S barré, le sujet comme manque à être, surgit du « d’avoir reçu ce moyen », de l’insertion du signifiant.
D’un côté on a le sujet représenté par le signifiant pour un autre signifiant, le sujet véhiculé par le signifiant…
Mais on a aussi le sujet représenté par autre chose, par cette perte que produit le signifiant et que Lacan écrit a. C’est la marque de ce qu’une fois dissipé, l’événement de jouissance revient au sujet. Ce petit a va fonctionner comme la cause du désir.

Pourquoi amener cette construction ? Pour nous indiquer que Lacan fait de la jouissance un point à l’infini, un point qu’aucune manœuvre de rapprochement, aucun pas à pas ne nous permet d’atteindre. C’est ce que Lacan appelle l’impossible. Ce que le névrosé nomme comme son insuffisance, son « Je ne suis pas à la hauteur », c’est une façon de cacher ce point d’impossible, de le faire exister comme possible. L’insuffisance du sujet névrosé est un alibi. Elle masque ce point d’impossible, cette impossibilité d’atteindre la jouissance (faire rapport sexuel). C’est cela la castration.

Certains sujets peuvent ne pas y consentir et décider de se passer de l’Autre, des détours du signifiant pour rejoindre dans l’acte suicide cette jouissance.

Pour conclure,
Notre question tournait autour de ces dires de Lacan sur la pente au suicide chez des enfants non désirés.
Nous avons voulu nous partir de l’articulation qu’il propose dans le séminaire V. Articulation qui nous a conduit à nous pencher sur rapport du sujet au signifiant, qui devient l’Autre du sujet (la vignette clinique l’indique – son mensonge lui apparaît à elle énigmatique), et sur la responsabilité du sujet dans son consentement ou non, à en passer par cet Autre, par le signifiant., dans son consentement ou non à la castration.
C’est le versant que nous avons accentué.
Toutefois, il y a des textes où Lacan met l’accent sur « la transmission par les parents d’une constitution subjective impliquant la relation à un désir qui ne soit pas anonyme… »(cfr Note sur l’enfant dans les Autre Ecrits) ou encore cette occurrence « La façon dont lui a été instillé un mode de parler ne peut que porter la marque du mode sous lequel les parents l’ont accepté » (cfr à Genève sur le symptôme)

Véronique Robert
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3 décembre 2006 7 03 /12 /décembre /2006 22:55
Les  Ateliers du CRIPsa à Charleroi


Deuxième Atelier : Suicide et passages à l’acte à l’adolescence : comment intervenir ?

Mardi 9 janvier 2007
9h30-11h : Nadine Page, Sorties de scène
Jacques Lacan définit le passage à l’acte comme une sortie de scène, une sortie brutale de la scène du monde, un « non » proféré à l’égard de l’Autre. Ainsi, ce n’est pas la nature de l’acte qui définit le passage à l’acte, mais bien la mise subjective qui s’y joue. Nous nous proposons d’éclairer ces repères théoriques à l’aide de plusieurs vignettes cliniques mettant en tension les enjeux propres à l’adolescence et ces « sorties de scène » qui actualisent brutalement l’impasse d’un sujet.

11h30-13h : Maïté Masquelier, Un cas clinique
J'aborderai la question soulevée pour cet atelier à partir du cas d'un jeune psychotique pour qui le mode résolutoire d'un rapport à l'Autre problématique est le passage à l'acte. Jacques-Alain Miller dans son texte paru dans Mental 17 : « Jacques Lacan :  remarques sur son concept de passage à l'acte » indique que l'acte ne prend ses coordonnées que du langage, qu'il y a à saisir les connexions de l'acte et du langage. C'est ce que nous nous efforcerons de démontrer dans le travail d'accompagnement du sujet en institution.

14h-16h : Véronique Robert, Désir et suicide
Certains sujets vivent sous le coup, portent la marque de n'avoir pas été désirés. Nous aborderons la pente suicidaire, l'acte suicidaire, dans son articulation avec ce qui pour ces sujets, les fait s'approcher
de ce savoir, et ce, en distinguant névrose et psychose.
Nous nous appuierons sur les références suivantes : Mental N0 17, avril 2006, Face au suicide, la psychanalyse. J. Lacan, les formations de l'inconscient, séminaire V, chapitre XIII, Le fantasme au-delà du principe de plaisir, p. 245.


Jeudi 18 janvier 2007
9h30-11h : Daniel Pasqualin, Tentative de risque
Nous prendrons comme toile de fond le film de Sofia Coppola Virgin Suicides de 1999. Il nous permettra de déplier quelques questions sur le suicide chez les adolescents, sur la fascination que peut exercer le flirt avec la mort, et sur cette notion actuelle de prise de risques.  Nous nous référerons au concept lacanien de passage à l’acte (Séminaire l’Angoisse) pour dialectiser cette notion de risques. En effet, il semble bien que le suicide parfois, est un risque calculé qui protège d’un risque plus grand encore, celui de s’avancer dans l’existence au-delà du manque de nomination pré-établie. Soit pour chacun l’aventure d’inventer son sinthome. Comme le dit le docteur à Cécilia, après sa « première tentative », dans le film de Sofia Coppola, « qu’est-ce que tu fais là mon pauvre chou ? A ton âge, on ne connaît pas encore les souffrances de la vie… » Et Cécilia de répondre : « Manifestement, docteur, vous n’avez jamais été une fille de treize ans. » Sa réponse indique pour nous sur quoi nous nous devons de répondre, ou comment intervenir pour parer à ce court-circuit du passage à l’acte.

11h30-13h : discussion clinique avec les participants

14h-16h : Véronique Servais, Les conditions de l’intervention face à l’automutilation
« La fonction de chacun de ses organes fait problème au schizophrène, et il s’impose à lui de trouver, d’inventer la fonction de chacun de ses organes, sans le recours, dit Lacan, d’aucun discours établi… le sujet schizophrène peut se trouver conduit à faire entrer à toute force le moins, la soustraction structurale, dans son corps sous la forme de blessures, voire de mutilations répétitives. » Voilà comment Jacques-Alain Miller nous propose de lire la mutilation dans la psychose schizophrénique (1). A considérer la mutilation comme un passage à l’acte, une réponse violente du sujet psychotique pour tenter de mettre fin à « la voix que personne n’entend, au regard que personne ne voit », nous tenterons de répondre à ces questions : « Quelles sont les conditions pour que le rapport à l’objet se modifie? Quelles sont les conditions relatives à l’intervenant qui s’occupe du sujet psychotique ? » (2)
Nous partirons du travail avec deux adolescents psychotiques en institution. Pour ces deux cas, il y a un réel, celui de la voix plus spécialement. Il y a un certain consentement de la part du sujet à en témoigner et à chercher, avec quelques partenaires dans l’institution, ce qui traite ce réel. Nous essaierons de distinguer ce qui fait traitement pour chacun. Dans un cas, le sujet s’appuie sur ce qui a fait défaut à la troisième génération pour s’inventer une nouvelle famille. Dans l’autre cas, le sujet cherche toujours à savoir y faire mieux avec la mère.
(1) Miller J.-A., « Propos sur la mutilation », bulletin ACF CAPS, n°4, juin 1999
(2) Naveau P., « Psychose et passage à l’acte », Feuillets du Courtil, n°24, février 2006


Vendredi 26 janvier 2007
9h30-11h : Jean-Marc Josson, Le passage à l’acte suicidaire, éclairé par la psychanalyse
Le passage à l’acte est conceptualisé par Jacques Lacan dans son Séminaire L’angoisse, notamment à partir du cas de « la jeune homosexuelle » de Sigmund Freud. Cette conceptualisation permet de dégager les coordonnées du passage à l’acte suicidaire, de situer celui-ci dans le cadre d’une clinique différentielle, et d’orienter nos interventions face aux risques de passage à l’acte suicidaire dans le cadre de nos pratiques.

11h30-13h : discussion clinique avec les participants

14h-16h : Guy de Villers, Atelier de lecture
A partir d’un texte qui sera choisi et mis en lecture auprès des participants, nous débattrons à partir des questions et commentaires qui seront apportés.

Lieu : Centre de recherche et d’intervention en psychanalyse appliquée (CRIPsa) - 33, rue Huart Chapel à Charleroi
Inscription : Le nombre de places est limité à 20 participants par Atelier.
Paiement : 150 euros par Atelier. Versement à effectuer sur le compte n° 360-0409591-63 en indiquant en communication l’Atelier choisi. Coordonnées à renvoyer à l’adresse ci-dessus ou par e-mail : cripsa@ch-freudien-be.org
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12 octobre 2006 4 12 /10 /octobre /2006 23:37
La deuxième séance de notre cartel a pris comme référence deux textes dans La conclusion de la cure - Variétés cliniques de la sortie d’analyse : "Résolution curative" et "La résolution curative dans le cas du petit Hans".

Ce sont deux rapports qui situent l’orientation de fin de cure dans l’enseignement de Lacan à partir de sa lecture du mythe en terme de structure.

Le premier texte situe le cheminent de Lacan par rapport à l’Œdipe : une formalisation où opère une structure non à trois termes mais un quaternaire avec le phallus puis l’objet a. C’est tout l’effort de Lacan depuis son séminaire en 1955 sur « La Lettre volée » en passant par « L’Instance de la Lettre » en 1957 et jusqu’au séminaire IV en 1956-1957  « La relation d’objet » : son appui pris non sur une théorie sémantique mais sur le modèle mathématique pour repérer une logique à l’œuvre.

Ainsi le mythe se présente comme nous désignant et nous enseignant sur ce qui est de plus réel et qui peut se déchiffrer (intervention de JAM à Barcelone 94). Il met en jeu un lieu de non-sens, lieu d’un impossible, que le modèle mathématique de l’algorithme permet de logifier, de traduire : écritures des permutations, de formules de fantasme, de substitutions, de réductions qui écrivent une logique à l’oeuvre, une manière pour le sujet de se débrouiller avec les questions que son être lui pose..

C’est cette structuration du mythe qui permet de nouer les créations signifiantes qui se déploient dans la cure à un impossible enjeu qui s’y déploie et que le sujet s’efforce de résoudre.

Cela situe le statut du symptôme analytique comme une réponse du sujet à l’énigme qu’il rencontre et la coextensivité ou l’équivalence du développement du symptôme et de sa résolution curative. A cette époque c’est le versant vérité et déchiffrage du symptôme qui est mise en avant mais aussi une définition du symptôme qui le situe non seulement comme structure signifiante mais comme siège d’une vérité et lié à quelque chose au-delà du réel, au-delà du principe de plaisir « ça parle là où ça souffre ».

Mais si Lacan propose l’algorithme comme procédé résolutif dans sa « proposition  du 9 octobre en 67 » et qui contient le programme qui suppose la vérification exhaustive de toutes les possibilités de l’impossible que le sujet articule, il y a un reste. Freud l’articule comme «sensibilité du complexe » et Lacan le désigne comme un produit restant : l’objet a.

Ce qui nous intéresse dans ce développement c’est ce que Lacan a élaboré la formule de la résolution curative autour de la lettre, support matériel ayant fonction de supporter le message et noyau de notre être : un c’est cela, qui n’a d’autre destin que d’être rebut.

La phobie exemplifie la fonction de signifiant comme marque, localisation, ancrage de quelque chose pour le sujet et en même temps comme défense devant la jouissance.

Ainsi « wegen dem pferd » dans le cas du petit Hans déploie ses multiples fonctions et révèle le moment où apparaît la phobie : sa constitution sur le mode métonimique avec fixation de désir et sa fonction de métaphore qui vient remplacer le père défaillant et qui agit comme cause, coupure du sujet en le fixant à une séries de significations cristalisées.

Ainsi Hans démontre la théorie du signifiant et de la lettre puisque il parvient par une logique signifiante à se débarrasser de sa phobie.

Le deuxième texte exemplifie la mise en équation faite par Lacan dans le séminaire La relation d’objet  à partir du cas du petit Hans. C’est cette logification  qui permet de situer les limites de la solution trouvée par Hans et donne des indications sur une orientation de cure non pas centré sur la résolution du symptôme mais sur les solutions du sujet par rapport à l’impossible qu’il rencontre.

Nous avons relevé quelques repères intéressants pour nous enseigner du cas quant à l’orientation de cure :

-La phobie de Hans comme suppléance au père carent : un premier traitement de Hans pour répondre à l’énigme de son être.

 Hans prélève le signifiant de sa phobie sur une phrase du père  « ne le touche pas du doigt, il te mordra ». Cela va s’articuler à l’onanisme de Hans, ce moment où le pénis réel fait vasciller le phallus imaginaire qui le mettait dans une relation spéculaire à la mère. Jusque là il était inclut dans une homogénéité au modèle maternel : tous ont le phallus, un universel comme tel qui n’était pas sans angoisse pour lui, mais une angoisse non paralysante puisqu’elle fait de Hans un explorateur du monde autour de lui, qu’il ordonne, organise à partir de cette prémisse. Une « welt anschauung » disait Freud et qui dit le lien de la sexualité, de l’énigme que le sujet y rencontre avec l’éveil de son intelligence.

-La progression de Hans à partir de ce signifiant phobique qui se décline, se déplace, permute, se substitue, et lui permet de localiser une jouissance réelle, de construire sa théorie sur la naissance, et de rencontrer la castration maternelle.

Ce qui devient possible, dit Lacan, est l’impossible satisfaction de sa mère. C’est par un travail de métaphore et de métonimie que le symbolique va se substituer à l’imaginaire.

-La mise en équation de deux fantasmes conclusifs de Hans conduit Lacan à un au-delà de Freud.

Freud conclut au triomphe de l’Œdipe pour Hans comme résolution curative à partir du fantasme de l’installateur  qui lui met un fait-pipi tout neuf et celui où il exprime le désir de se marier avec sa mère et d’avoir des enfants avec elle et où il fait du père le mari de la grand-mère. Pour Freud Hans triomphe de l’Œdipe : l’angoisse de castration est surmonté et le désir de mort du père construit en le rendant inoffensif.

Par contre, Lacan met l’accent sur la différence des fantasmes assez proches : celui du plombier et celui de l’installateur qui fait le passage de la morsure au dévissage et symbolise la castration maternelle : elle est décomplétée par le dévissage. Le fantasme de l’installateur fait tomber cette opération sur Hans : une castration mais qui ne tombe pas sur le pénis. Là où Freud dit « triomphe de l’oedipe » Lacan amène la formule finale de la solution trouvée par Hans et permet de situer ce que devient le père carent après la phobie : une fonction atypique du père : il demeure en fonction de la mère et Hans trouve une identification à l’idéal de la mère : obtenir des enfants, substituts phalliques.

La logification de Lacan montre la résolution curative en termes de réduction et de traitement du fantasme sous transfert mais aussi les impasses de Hans. S’il est guéri de sa phobie, il ne l’est pas de l’Autre sexe : oedipe inversé dit lacan.

 

Quelques réflexions surgies lors du cartel
 
-Par rapport à l’oedipe inversé où l’objet d’amour est le père pour Hans et le situe dans une position homosexuelle par rapport au père  et situe la mère comme agent de castration. Une fonction du père qui ne divise pas la mère : femme et mère. Pour cela il faut l’action du père, de son désir, de sa perversion.

-la phobie est plaque tournante entre psychose et névrose : pourquoi Hans n’est-il pas psychotique ? Hans aurait-il pu déclencher ? Est-ce le soutien de Freud au père qui l’oriente du côté névrose ? On voit que cela opère : avec la métaphore et la métonimie il y a mise en scène de la phobie qui traite les énigmes qu’il rencontre et donc il y a la souplesse du sujet Hans  par rapport au signifiant qui oriente ses réponses du côté névrose. Il y a aussi que le fait qu’il prélève le signifiant de sa phobie du côté père, d’emblée, et que cela opère avec lui comme tiers du côté de ce qui le lie à la mère. Il y a là un choix du sujet, d’emblée.

-par rapport à l’angoisse : deux versants : être l’objet de la mère, donc elle n’est pas castrée, la mère reste phallique. L’autre versant c’est l’angoisse face à la castration maternelle et en tant qu’on peut l’être aussi.

-la fin de résolution est différente pour Freud et Lacan.

Pour Freud : rétablir l’oedipe, une structure à trois termes et donc introduire le père.

Pour Lacan : quatre termes entrent en compte. La résolution c’est quand l’enfant n’est plus l’objet de la mère.

Dans la névrose l’objet est perdu : Hans s’en détache. On voit le passage où il accepte que la mère est castrée puisque l’objet est séparé- par la médiation de la naissance de la petite sœur.

-comment répondre au symptôme. L’histoire de Zénon concernant Achille et la tortue, Achille inhibé sur la ligne de départ avec la tortue : il veut la rattraper mais comment, car dès qu’il se met en mouvement il la dépasse ? Achille est donc inhibé par l’énoncé de départ. La psychanalyse lève cette inhibition en situant de l’ impossible dans l’énonciation départ , c’est un signifiant, et qui oblige Achille à faire un saut : celui de lâcher la tortue, son objet, pour pouvoir se mettre en mouvement. Contrairement à Zénon qui conclut à l’impossibilité du mouvement, la psychanalyse parie sur les déplacements..signifiants.  

Monique Vlassembrouck
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8 octobre 2006 7 08 /10 /octobre /2006 23:52
Les Ateliers du CRIPsa à Charleroi

Premier Atelier : Jusqu’où travailler avec les enfants en thérapie et comment arrêter ?
 

Mardi 7 novembre 

9h30-11h : Bruno de Halleux, Fin de cure, début d'analyse ?
Y a-t-il une psychanalyse des enfants ? se demande Michel Silvestre dans son ouvrage paru au Seuil, "Demain la psychanalyse". La réponse à cette question est déterminante pour introduire au thème de la journée "Jusqu'où travailler avec les enfants en thérapie et comment arrêter ?" Les repères que nous prendrons dans le séminaire de la relation d'objet permettent de nous éclairer sur le savoir-faire des psychanalyste quand ils reçoivent des enfants. Nous mettrons en série quelques cas pour déplier l'enjeu de notre titre.

11h30-13h : Maïté Masquelier, Du monstre aux monstres de papier
J'aborderai la question de la fin de la cure avec les enfants à partir d'un cas clinique où la question de la demande sera à resituer après la levée du symptôme. Qui demande ? Qu'elle est la demande ? Qui poursuit et que poursuit-on ? "Mon fils est demandeur " sont les premiers mots que la maman de Sylvain m'adressera. "Il faut qu'il parle à quelqu'un". Quel chemin Sylvain parcourera-t-il pour pouvoir se déprendre de la demande de l'Autre et ainsi tenter de dire en son nom qu'il ne veut plus venir ?

14h-16h : Monique Stasse-Verhelle, Quelle(s) fin(s) pour la psychanalyse appliquée avec les enfants?
Nous tenterons d'approcher cette question de la fin du "traitement" avec les enfants à partir de situations cliniques. Quand et pourquoi arrête-t-on de recevoir un enfant?  Les cas de figure sont multiples : de la rupture du lien thérapeutique, en passant par l'étiolement, la suspension, l'interruption ou l'arrêt consenti de commun accord des rencontres. Mais l'arrêt des rencontres peut-il toujours être qualifié de "fin"? Si le travail et le maniement du transfert sont à construire et à calculer de manière particulière, au cas par cas, n'en va-t-il pas de même pour la fin du travail? N'est-ce pas là aussi, la lecture de la clinique et de la structure qui doit nous guider? N'est-ce pas après-coup qu'il est possible d'éclairer la fin dont il s'est agi dans ce cas précis avec ce sujet en particulier ?
Nous préférerons alors, plutôt que de parler de "la" fin du travail avec les enfants distinguer des modalités de sortie du lien transférentiel. La "fin" du travail ne consisterait-t-elle pas d'ailleurs ,dès le début et au moins pour une part, à permettre au sujet d'aménager sa sortie ?
 
Jeudi 16 novembre

9h30-11h : Dominique Haarscher, Modalités de début et de fin de cure
A partir du dernier enseignement de Lacan, nous interrogerons non seulement les modalités de fin de cure mais aussi de début de cure. Nous savons que la demande vient rarement de l’enfant lui-même. Le transfert implique un Autre qui a minima demande pour l’enfant au départ. La mise en place du transfert de l’enfant dépendra aussi du transfert de cet Autre. Quant à la fin, peut-on parler de véritable fin de cure avec un enfant ? L’arrêt, la suspension ou une ponctuation de la cure sont des modalités que nous retrouvons plus souvent. Celles-ci peuvent relever d’une décision de l’enfant lui-même. Pour éclairer cet aspect nous évoquerons quelques vignettes cliniques.

11h30-13h : discussion clinique avec les participants

14h-16h : Yves Vanderveken, La disparition d’un symptôme ? Et après ?

Jacques Lacan a très clairement élaboré, à partir de la clinique infantile même, ce qui est à attendre d'une cure menée à son terme chez l'enfant névrosé. Dans son séminaire D'un Autre à l'autre, il revient sur son analyse minutieuse de la cure du petit Hans faite dans son séminaire La relation d'objet. A la lumière d'une clinique centrée sur la jouissance, il logifie la question à partir de ce qu'il considère "ne pas avoir été obtenu" dans la cure de cet enfant concernant son rapport à la sexualité et à l’Autre sexe. Nous tenterons de suivre et d'élucider ses pas sur cette question. Nous verrons qu’il la mène bien au-delà de la disparition du symptôme pour lequel l’enfant névrosé vient consulter, une phobie ici, en l'occurrence. Il ose même, pour le marquer, cette provocation qui, in fine, vise toutes les thérapies : "Quelle en est l'issue, à part ceci, que le petit Hans n'a plus peur des chevaux ? Et après ? Est-ce là tout l'intérêt d'une telle recherche, de faire qu'un ou mille petits bonhommes soient délivrés de ce quelque chose d'embarrassant qu'on appelle une phobie ? L'expérience prouve que les phobies ne mettent pas beaucoup plus longtemps à guérir spontanément (...)".
 
 
Vendredi 24 novembre 

9h30-11h : Monique Vlassembrouck, Quand ça se déloge
La clinique avec les enfants est une clinique qui explore le mode de présence que sont le père et la mère au sujet, en tant qu'il a rapport à leur mode de jouissance.
C'est une clinique de mise en place de la dimension métaphorique de la famille pour opérer sur ce qui est en jeu dans ce que l'enfant rencontre : savoir, jouissance, objet a.Si les symptômes de l'enfant sont une réponse parfois en impasse, ils sont "notre partenaire" dans la rencontre pour explorer avec lui ces liens et pour parier sur des positionnements subjectifs qui laissent une marge au sujet et où il aura à se déterminer.Pari pour déloger le sujet en quelque sorte.Nous nous appuierons sur la clinique rencontrée dans un atelier thérapeutique avec des enfants pour déployer cette visée de travail dont l'arrêt est plutôt interruption que fin. 
 
11h30-13h : discussion clinique avec les participants
 
14h-16h : Atelier de lecture avec Guy Poblome
Hay un fin de analisis para los ninos
, "Il y a une fin de l'analyse pour les enfants". Voici une affirmation qu'Eric Laurent n'hésite pas à avancer comme titre d'une conférence qu'il a faite à Paris en 1991 au Séminaire de psychanalyse avec les enfants de l'Ecole de la Cause freudienne. Curieusement, cette conférence faite en français ne semble avoir été publiée qu'en espagnol dans la revue Uno por Uno, n° 39, 1994 (au moment où j'écris ces lignes, je n'ai pas encore trouvé une version française). Ce texte sera donc traduit de l'espagnol à l'occasion de cet atelier de lecture. L'enjeu de l'atelier sera, dans un travail de lecture en commun, de tenter d'extraire de ce texte très fourni en références qui lui donnent un aspect de circonvolutions, le fil qui va de l'Oedipe freudien à son au-delà et les conséquences que l'auteur en tire pour la fin de l'analyse avec les enfants. Le texte sera à disposition des participants au plus tard une semaine avant l'atelier. Quelques participants seront inviter à présenter une partie du texte pour lancer la discussion que nous tiendrons ensemble.
 

Lieu : Centre de recherche et d’intervention en psychanalyse appliquée (CRIPsa) - 33, rue Huart Chapel à Charleroi

Inscription : Le nombre de places est limité à 20 participants par Atelier.

Paiement : 150 euros par Atelier. Versement à effectuer sur le compte n° 360-0409591-63 en indiquant en communication l’Atelier choisi. Coordonnées à renvoyer à l’adresse ci-dessus ou par e-mail : cripsa@ch-freudien-be.org
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16 septembre 2006 6 16 /09 /septembre /2006 00:05
CRIPsa
Compte rendu du cartel préparatoire à la formation sur la fin des cures chez les enfants

Début de  bibliographie :

. Françoise Dolto, Le séminaire de psychanalyse d’enfants,…
. POULAIN, « Du terminable dans la cure d’un enfant », Lettres de l’EFP (1973) ou Scilicet 5
. FREUD, Les cinq psychanalyses, « Le petit Hans », PUF.
. In La conclusion de la cure, Variété clinique de la sortie d’analyse, Seuil, 1994 :
-    L’enfant freudien
-    La résolution curative dans le cas du petit Hans
-    L’enfant et son entrée en analyse
-    L’enfant et la sortie de l’analyse
-    Les destins du fantasme dans la psychanalyse avec les enfants
. FERENCZI, « Un petit homme coq », Œuvres complètes, Paris, Payot, 1978, tome III, p. 72.
. SOKOLNICKA, « Analyse d’une névrose obsessionnelle infantile », Ornicar ? 37, Paris, Navarin, p. 90.

Résumé et réflexions autour du texte rédigé par Pierre-Gilles Guéguen, L’enfant freudien.

Il s’agit d’une série de cas d’enfants (tous des garçons !) entre 1909 et 1928. Cette série s’organise autour de l’identification paternelle et ses variations. Chacune de ces analyses propose un dénouement dans la logique de la mise au point de la fonction du père dans la psychanalyse et de son usage.
1-    Hans (1909) analysé par Freud via son père
Le symptôme est la phobie qui vient suppléer à la fonction paternelle. L’imaginaire sert de médiation au symbolique. Le complexe d’Œdipe est franchi mais pas résolu. Il maintient la croyance en l’existence du phallus maternel. Chez Freud en 1909, l’accent est mis sur l’Œdipe plus que sur les conséquences du complexe de castration. Avec Lacan, nous dirions aujourd’hui qu’il n’est pas séparé de l’objet (le regard n’est pas séparé de la vision) et le fantasme fondamental  n’est pas construit

2-    Arpad (1913) analysé par Ferenczi et commenté par Freud
Le symptôme est une passion sadique pour les poules. Identification au coq-père.
3 temps se développent dans la cure : 1. il situe le père comme exception => tout père est un Dieu 2. Le monde des dieux est différent de celui des hommes. 3. Il formule le désir de se marier avec toutes les femmes. Il transgresse l’interdit en restant fixé à un « usage pervers » du fantasme : être le coq de la basse-cour. Freud en fait le modèle d’une identification réussie au père sur le fondement de l’identification au père mort.

3-    L’enfant de Minsk (1920) analysé par Sokolnicka
Névrose obsessionnelle grave, rituels. Le sens du symptôme est la « prévention du châtiment du Bon Dieu après qu’une transgression ait été commise. La venue à la conscience du refoulé permet la résolution des symptômes. L’analyste procède aussi par renforcement du surmoi. Mais l’analyse permet aussi de faire éclore les reproches adressés au père de n’être pas à la hauteur. Début du deuil du père idéal.

4-    Rudi (1921) analysé par Spielrein
Nervosité, angoisse et troubles du sommeil.
Premier rêve : un voleur veut lui planter un couteau dans le ventre. Puis dans un autre rêve, il devient lui-même le voleur. L’angoisse disparaît. On est passé du rêve d’angoisse au rêve de désir. L’analyste a obtenu la remise en route de la chaîne signifiante dans le transfert. C’est l’entrée en analyse. Ce qui insiste chez l’enfant, c’est un fantasme de féminisation par le père. La thèse à soutenir au-delà des positions de l’analyste, c’est que ce qui est angoissant pour cet enfant c’est la soumission au père. La jouissance en jeu concerne le rapport au père et non à la mère.

5-    Jacques (1926) analysé par Morgenstern
Mutisme. Invention de la cure via le dessin.
En internat, âgé de 9 ans. Arrêt de la cure lorsque le symptôme s’arrête càd lorsque l’analyste trouve le motif dans sa peur qu’on ne lui coupât la langue pour le punir de s’être touché et dans le besoin de se punir pour son désir de la mort de son père. Le symptôme réalise cette punition. Mais l’analyste ne voit pas que la disparition de son mutisme répond à des conditions précises : 1. Jacques répond à sa sœur aînée, 2. puis aux questions des Sœurs, 3. il fait 2 dessins : les fratellini sortent d’un palais et des dames en habits d’homme. La question de Jacques était probablement son identité sexuelle et du rôle du père. Cette question il la posait à travers sa sœur et dans le transfert à travers S. Morgenstern. Il sort de la cure avec une identification au petit frère.

6-    Le cas Hermine
C’est en fait une analyste qui se donne pour objectif de rendre aux enfants la capacité de travailler et de survivre aux déceptions de la vie. Elle avait des intuitions intéressantes quant à la logique de la cure : l’idée de la fonction du père et de ses effets de soustraction de jouissance mais non articulée à la différence des sexes, obstination à lever les obstacles que les parents mettaient, sensible au tact, au cas par cas et à la capacité à supporter le transfert négatif.

Nos réflexions :
-    Le fait que ce soit tous des garçons est à retenir comme axe. La sortie des cures chez les filles est certainement très différente quant à l’identification.
-    Nous avons été frappée par la constante qui veut que toujours la cure s’arrête sur la résolution thérapeutique du symptôme même si l’analyste note qu’elle n’est pas terminée, le plus souvent les parents arrêtent ou parfois l’analyste met fin à la cure estimant le travail suffisant. Nous retenons de cela qu’il faut avec le symptôme être prudent et ne pas pousser trop vite à sa résolution sans quoi le travail de l’analyse s’en trouvera court-circuité.
-    Notre attention a aussi été retenue par la visée de la cure analytique chez les enfants avec Lacan, c’est la même qu’avec les adultes : construction du fantasme fondamental et séparation de l’objet.
-    On voit au fil de ces cas évoluer la conception de Freud concernant la fin du travail analytique avec les enfant : en 1909, il suffisait d’assurer la bonne mise en place de l’Œdipe, en 1913, il souligne l’identification réussie au père mort. Dans les cas suivants, on voit que les analystes ne l’ont pas suivi dans sa recherche concernant le masaochisme.
-    Il est frappant aussi de constater que les deux enfants pour qui l’analyste n’a pas vu l’insistance du fantasme de féminisation sont deux femmes.
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15 septembre 2006 5 15 /09 /septembre /2006 22:31
La mélancolie hier et aujourd’hui

                                       Marie-Françoise De Munck


INTRODUCTION

La mélancolie a une longue histoire . Déjà Hippocrate (400 avt JC), considéré comme le père fondateur de la médecine, lui faisait une place dans la classification des maladies qu’il proposa . Pour lui en effet, les maladies ont une cause naturelle inscrite dans le corps. Il a produit une classification à partir de sa théorie des humeurs. A chaque type d’humeur prédominante dans le corps correspond un type de tempérament et de dysfonctionnement. La santé se définit par l’équilibre de ces quatre éléments constitutifs.

Humeur                                   Tempérament

sang                                         sanguin
phlegme                                   flegmatique
bile noire                                  mélancolique
bile jaune                                 bilieux

La mélancolie a donc d’emblée sa place comme tempérament type. Les symptômes majeurs en sont la tristesse et la crainte.

Au cours des siècles les hypothèses concernant les causes de la folie et en particulier de la mélancolie, se sont partagées en suppositions quant à une origine naturelle (organique), une origine surnaturelle (magie ou action des dieux, punition divine) ou une origine morale (faute morale, lâcheté morale).

Avec Aristote, la mélancolie va être associée à l’imagination et, par là, au génie. Il interroge « Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d’exception sont-ils manifestement mélancoliques au point d’être saisi par des maux dont la bile noire est l’origine  ? ». Selon que l’on privilégie la créativité ou les illusions de l’imagination, la mélancolie sera considérée comme le signe du génie ou au contraire, comme une pathologie.

A partir du 4ème  siècle, un nouvel accent va être mis sur les dangers de la mélancolie avec le mouvement des ermites chrétiens. Les anachorètes sont des chrétiens qui décident de se retirer dans le désert pour rompre avec une société qu’ils jugent en perdition. Dans cet isolement volontaire, un des dangers qui les menacent est l’acedia. Ce terme signifie « négligence », « indifférence », « chagrin ». Elle apparaît comme la plus redoutable des tentations en lien avec le démon et la faute morale. L’acedia est un péché spirituel ou une punition divine. Elle hantera les monastères d’Occident mais aussi la société laïque jusqu’à la fin du Moyen-Age.

A la Renaissance (16ème siècle), l’humanisme naissant va renouer avec la tradition aristotélicienne pour laquelle le mélancolique est d’abord un homme de génie. Face à la connaissance, à la réflexion métaphysique, au questionnement, l’homme est mélancolique.

A l’âge classique et à la période des Lumières s’opère un nouveau renversement : la mélancolie est considérée comme une aliénation de l’imagination qui doit être combattue par la raison, par l’ironie. Elle devient une maladie, une complaisance néfaste, une figure de la vanité. Il n’y a plus une mais « des » mélancolies. Ses représentations se multiplient : vanités des biens terrestres, vanité du savoir, de la réflexion philosophique, de l’art même.
Le mélancolique par excellence est celui qui est affecté par le vide, l’absence de sens, de significations des choses. Cette attitude est combattue par la volonté de maîtrise de la raison.

Enfin, le Romantisme réhabilite à nouveau certains aspects de la mélancolie antique. Avec le développement de l’individualisme qui lui est lié, l’homme sensible se met en marge de la société et développe les ressources de l’imaginaire, du fantastique. Cette solitude romantique rejoint la position mélancolique. Désormais la question n’est plus celle du lien entre l’homme et le divin mais celle du lien entre l’homme et le monde. La notion de « spleen », « mal du monde », « mal du siècle » se développe alors comme expression de la mélancolie.

Dans le même temps, se développe avec Pinel, la médicalisation des symptômes et la naissance de la psychiatrie.

Philippe PINEL (1745-1826)

La période classique, avec l’avènement de Descartes et de la Raison, a amené à l’enfermement des fous. La folie est exclue, bannie du bon fonctionnement de la société. A ce sujet, il convient de lire le travail remarquable de Michel Foucault « Histoire de la folie à l’âge classique » .

Les 17ème et 18ème siècles ont vu la création de nombreuses maisons d’internement. On ouvre des Hôpitaux généraux et autres Hospices où se trouvent enfermés tous ceux qui dérangent l’ordre public (indigents, miséreux, délinquants, libertins, pamphlétaires…). Dans ce mouvement, enfermement et répression sont liés. En pays germaniques apparaissent les « maisons de correction ».
 Il n’y a pas de visée médicale ni religieuse dans ces rassemblements, cependant l’Eglise n’y est pas étrangère. Elle ouvre des Hospices qui ont à la fois un rôle d’assistance et de répression. Jusqu’alors, la misère n’était pas réprimée, elle avait une sorte de positivité mystique. La pauvreté avait un sens dans les valeurs chrétiennes, et la charité avait la valeur d’apporter secours à la misère.

A partir du 17ème siècle, la misère devient un effet du désordre, un obstacle à la bonne marche sociale. Elle est dès lors à supprimer, à enfermer. La culpabilité s’y attache désormais.
L’internement est justifié selon un double point de vue :
- à titre de bienfait, de secours pour les miséreux soumis et conformes à l’ordre qu’on leur propose.
- à titre de châtiment pour la pauvreté insoumise et délinquante.

C’est ainsi qu’une population croissante d’indigents, errants, mendiants se voient reléguée dans les Hôpitaux généraux ainsi que tous les autres marginaux qui perturbent l’ordre public : vagabonds, insensés, femmes de mauvaise vie, libertins…
Il en découle une augmentation considérable de la population dans ces établissements jusqu’à la circulaire de 1785  qui va être déterminante pour la naissance de la psychiatrie. Cette circulaire gouvernementale  s’intitule « Instructions sur la manière de gouverner les Insensés et de travailler à leur guérison dans les Asiles qui leur sont destinés ».
Les « Insensés » vont donc jouir d’un enfermement distinct. Cette circulaire préconise en effet de ne pas séquestrer les aliénés, mais de les traiter dans des établissements spécialisés, subdivisés en quartiers (les imbéciles, les fous violents, les fous tranquilles, etc). Cette date marque les débuts de l’asile thérapeutique.

Dans ce contexte, Pinel arrive à Bicêtre en 1793, où l’on reçoit les fous réputés incurables. Les conditions de vie y sont abominables.

Pinel apparaît comme celui qui va libérer les fous de leurs chaînes et qui, le premier, a promu l’attitude « clinique » de l’observation et du traitement de la folie. Pour lui, l’insensé n’est pas totalement insensé. L’aliénation mentale n’est jamais complète, l’aliéné garde une distance par rapport à son aliénation, et donc, on peut le guérir. Pinel inaugure le « traitement moral » des insensés par une relation interpersonnelle entre le psychiatre et le fou.

Il propose aussi une classification de la maladie mentale en 4 catégories.
   1) la manie, où le délire est général
   2) la mélancolie , où le délire est limité à un objet ou à une série particulière
       d’objets. L’état affectif ou le thème du délire peuvent être de nature triste
       ou gaie et exaltée.
   3) la démence, où il y a altération de toutes les facultés mentales.
   4) l’idiotisme, où il y a suppression de l’activité mentale.

Voici deux cas de mélancolie développés par Pinel

Le cas Gilbert

« Gilbert naquit à Fontenay, dans les Vosges, en 1751. L’éducation soignée que lui donnèrent ses parents, quoique très pauvres, et un travail opiniâtre prématuré, développèrent en lui le germe d’un grand talent, mais affaiblirent sa constitution physique, déjà délicate. Le goût extrême pour l’étude, l’envie de s’avancer, lui firent naître le délire de jouir des avantages que Paris offre aux savants et aux artistes. Il n’y fut pas plutôt fixé qu’il se vit trompé dans son attente ; au lieu des secours et des conseils qu’il croyait y trouver, il éprouva des refus humiliants ; alors, sa vive susceptibilité, son imagination ardente firent naître chez lui la plus grande disposition pour la mélancolie. L’injustice des hommes l’avait irrité au point qu’il n’éprouvait plus d’autre besoin que celui d’immoler à sa verve les gens de lettre qui lui portaient ombrage. Mais il fut tourmenté par des craintes sans cesse renaissantes, et il sombra dans une profonde mélancolie, caractérisée par un délire exclusif : il se croyait sans cesse poursuivi par les philosophes qui voulaient lui enlever ses papiers. Son esprit s’aliéna au point qu’un jour il se présenta chez l’archevêque de Paris, qui était son bienfaiteur, et l’abordant, lui cria d’une voix sépulcrale : Sauvez-moi ! de grâce, sauvez-moi ! des assassins me poursuivent, ils sont prêts à me frapper : sauvez-moi ! Quelques jours après, pour soustraire ses manuscrits à la prétendue rapacité de ses persécuteurs, il les serra dans une cassette dont il avala la clé. Cet instrument, arrêté à l’entrée du larynx, suffoqua le malade qui mourut après trois jours des plus cruelles souffrances, à l’âge de vingt neuf ans. »

Ce cas, considéré par Pinel comme un exemple de mélancolie, nous apparaît aujourd’hui nettement du côté de la psychose paranoïaque.

Le marchand de grains

« Un très riche marchand de grains, ayant conservé longtemps du blé dans ses magasins, ne pût dans la suite le vendre aussi cher qu’il le désirait. Il fut tourmenté par des remords de conscience de n’avoir pas distribué son blé aux pauvres ; il en eu l’esprit si affecté qu’il devint triste, éprouva des insomnies, et tomba petit à petit dans la plus profonde mélancolie. Ce riche négociant s’imagina être dans la dernière des misères, dépouillé de tous ses biens, et condamné à mourir de faim avec tous ses domestiques.
Il répétait constamment qu’il était dénué de toutes ressources ; qu’il allait mourir de faim, que c’était là un effet de la vengeance divine, et qu’enfin il était condamné aux tourments éternels de l’enfer. Forestus, son médecin, voulant le détourner de son erreur, lui cita les différents exemples de mélancoliques ; mais celui-ci répondit qu’il n’était pas mélancolique, et restait persuadé de son état de pauvreté »

Dans ce cas, nous pouvons reconnaître les thèmes propres à la position mélancolique : au départ d’un événement qui occasionne une perte, le sujet ne s’en remet pas, développe un sentiment de faute et est persuadé de sa ruine.

Etienne ESQUIROL (1772-1840)

Elève de Pinel, il établit une classification plus précise des maladies mentales et précise le diagnostic de mélancolie.
Pour lui, le terme de mélancolie doit être réservé à l’état habituel de tristesse de certains individus, il doit être réservé aux moralistes et aux poètes. La mélancolie désigne un tempérament dans lequel prédomine le système hépatique et prédisposé aux idées fixes et à la tristesse.
Le mot monomanie sert quant à lui à exprimer un état maladif où le délire est limité à une seule idée.
La monomanie elle-même se divise en deux catégories :
    1) la monomanie maniaque qui se caractérise par un délire partiel                                                
        accompagné d’une passion excitante ou gaie.
    2) la lypémanie ou mélancolie vraie qui est un délire partiel chronique
        entretenu par une passion triste, débilitante et oppressive.

Avec Esquirol, on perçoit la difficulté du diagnostic lié à la tonalité de l’humeur qui accompagne le délire. Avec le terme de lypémanie, il essaie de distinguer l’état purement maladif de la mélancolie de ce qui est par ailleurs un style de tempérament.

Jules COTARD (1880)

Cotard travaille avec Charcot. Il a contribué à l’observation de la mélancolie en introduisant le « délire de négation ». Lorsqu’il en est saisi, le malade nie l’existence même de ses organes, ou de son corps entier, à moins qu’à l’inverse il ne s’imagine énorme et condamné à ne jamais pouvoir mourir.
Ses observations de malades sont remarquables de précision et s’appuient sur les énoncés mêmes de ses patients.

Mademoiselle X

« Nous observons depuis plusieurs années, M. Falret et moi, une malade qui présente un singulier délire hypochondriaque. Elle affirme qu’elle n’a plus ni cerveau, ni nerfs, ni poitrine, ni estomac, ni boyaux ; il ne lui reste plus que la peau et les os du corps désorganisé (ce sont là ses propres expressions). Ce délire de négation s’étend même aux idées métaphysiques qui étaient naguère l’objet de ses plus fermes croyances ; elle n’a pas d’âme, Dieu n’existe pas, le diable non plus. Mlle X, n’étant plus qu’un corps désorganisé, n’a pas besoin de manger pour vivre, elle ne pourra mourir de mort naturelle, elle existera éternellement à moins qu’elle ne soit brûlée, le feu étant la seule fin possible pour elle.
Ainsi Mlle X ne cesse de supplier qu’on les fasse brûler (la peau et les os) et elle a fait plusieurs tentatives de se brûler elle-même.
A l’époque où Mlle X a été placée (en 1874, elle avait alors 43 ans), sa maladie datait déjà de deux ans au moins ; le début avait été marqué par une sorte de craquement intérieur dans le dos se répercutant dans la tête.
Depuis ce moment, Mlle X n’a cessé d’être en proie à un ennui, à des angoisses qui ne lui laissaient aucun repos ; elle errait comme une âme en peine et allait demander des secours chez les prêtres et chez les médecins. Elle fit plusieurs tentatives de suicide à la suite desquelles elle fut amenée à Vanves. Elle se croyait alors damnée ; ses scrupules religieux la portaient à s’accuser de toutes sortes de fautes et en particulier d’avoir mal fait sa première communion. Dieu, disait-elle, l’avait condamnée pour l’éternité et elle subissait déjà les peines de l’enfer qu’elle avait bien méritées, puisque toute sa vie n’avait été qu’une série de mensonges, d’hypocrisies et de crimes.
Peu de temps après son placement, à une époque dont elle-même fixe la date, elle a compris la vérité – c’est ainsi qu’elle qualifie les conceptions délirantes négatives que j’ai indiquées en commençant – et elle s’est livrée, pour faire comprendre cette vérité, à toutes sortes d’actes de violence, qu’elle appelait des actes de vérité, mordant, griffant, frappant les personnes qui l’entouraient.
Depuis quelques mois, Mlle X est plus calme ; l’anxiété mélancolique a sensiblement diminué ; Mlle X est ironique, elle rit, plaisante, elle est malveillante et taquine, mais le délire ne paraît nullement modifié : Mlle X soutient toujours avec la même énergie qu’elle n’a plus ni cerveau, ni nerfs, ni boyaux ; que la nourriture est un supplice inutile et qu’il n’y a d’autre fin pour elle que le feu. »

Cotard distingue ce type de délire hypochondriaque de celui qui accompagne ou précède le délire de persécution. « Chez les persécutés, les différents organes sont attaqués de mille manières, soit par des décharges électriques, soit par des procédés mystérieux, soit par des influences pernicieuses venant de l’air, de l’eau ou des aliments, mais les organes ne sont pas détruits, ils semblent renaître au fur et à mesure des attaques. Chez les damnés, l’œuvre est accomplie, les organes n’existent plus, le corps entier est réduit à une apparence, un simulacre ; enfin, les négations métaphysiques sont fréquentes, tandis qu’elles sont rares chez les vrais persécutés, grands ontologistes pour la plupart.
Aux idées hypochondriaques se joint souvent l’idée d’immortalité ;… ils sont dans un état qui n’est ni la vie ni la mort, ils sont des morts-vivants… ils gémissent de leur immortalité et supplient qu’on les en délivre. Il en est tout autrement de l’idée d’immoralité qu’on rencontre quelquefois comme délire de grandeur chez les persécutés chroniques mégalomanes. »

Par contre, ces délirants, s’ils se distinguent nettement des persécutés, se rapprochent beaucoup des mélancoliques anxieux : ils sont dans un état d’angoisse et d’anxiété intenses ; ils gémissent, parlent sans cesse, répètent constamment les mêmes plaintes et implorent du secours. Les mélancoliques anxieux se plaignent d’avoir la tête vide, d’avoir une gêne à la région précordiale, de n’avoir plus de sentiments, de ne plus rien aimer, de ne plus pouvoir prier, de douter de la bonté de Dieu ; il y en a même qui se plaignent de ne plus pouvoir souffrir ; enfin, ils sont persuadés qu’ils ne guériront jamais.

Pour Cotard, les malades atteints de délire de négation hypochondriaque, présentent un état plus grave que les mélancoliques anxieux et de moins bon pronostic. Mais il les situent clairement dans la même catégorie, celle de la mélancolie.

Cette observation de Cotard est très intéressante et nous permet de resituer la clinique telle qu’elle se présente aujourd’hui.
Face aux états mélancoliques, la première de nos difficultés actuelles de diagnostic repose sur la nécessité de distinguer certains états de mélancolie graves d’atteintes neurologiques sévères car les troubles au niveau du corps et les apragmatismes sont tels que le doute s’installe. L’autre difficulté concerne le diagnostic différentiel d’avec l’hystérie, car les plaintes et les comportements démonstratifs et « collants » sont présents aussi dans la mélancolie, à côté d’autres formes où la rupture du contact est à l’avant-plan.

Les observations de Cotard l’indiquent bien : ils sont geignards, plaintifs, demandent du secours même si, par ailleurs, ils se croient incurables.
Dans l’observation de Mlle X apparaissent également ces traits que nous retrouvons dans la clinique actuelle : l’ironie, la malveillance, les tracasseries diverses que les mélancoliques imposent à leur entourage, en particulier dès qu’ils vont mieux. Cela ne doit pas prêter à confusion avec l’hystérie mais ça fait partie de la modalité particulière de rapport à l’Autre que peut instaurer le patient mélancolique.

Madame D.

Le cas de Mlle X n’est pas sans évoquer pour nous une autre patiente, Mme D.
Agée de 45 ans, elle est arrivée à la clinique après que sa fille qu’elle élevait seule, l’ait quitté pour vivre sa vie. A la présentation de malade, ses premiers mots sont ceux-ci « Je suis né bébé à convulsions, puis plus rien. En avril 95 quelque chose s’est passé dans ma tête, c’est comme une soucoupe volante qui m’a traversé le cerveau. Depuis, ça ne va plus du tout. » Elle dit être dans un état dépressif plus ou moins permanent. Sa plainte principale est la fatigue, une fatigue chronique, génétique – je suis née fatiguée, dit-elle – qui la cloue au lit la plupart du temps. Elle discute constamment son traitement médicamenteux, mais au fond ne croit pas en son pouvoir de guérison.
Comme pour la patiente de Cotard, on repère un événement déclenchant au niveau du corps, un phénomène inexplicable mais déterminant, une sorte de « déclic » comme ces patients l’évoquent fréquemment. Ils parlent de « déclic » aussi bien pour évoquer l’entrée dans cet état mélancolique que pour en marquer le terme. Certains viennent à l’hôpital « attendre le déclic ».
Le corps paraît dévitalisé avec l’idée d’une causalité étrangère au sujet (c’est génétique, un craquement intérieur, une soucoupe volante, une damnation).
Ses plaintes constantes et son insatisfaction permanente au sujet de son traitement, ont pu faire penser à des manifestations hystériques.

Madame V.

Madame V, âgée d’une soixantaine d’années, a été hospitalisé pour un état d’inertie et d’aboulie. En entretien, elle m’explique qu’elle ne se sent même pas déprimée – si vous étiez triste, je dirais que vous êtes déprimée parce que vivante. Je ne suis pas vivante, seulement à moitié. Pourquoi faut-il boire ? On dit qu’il faut boire un litre par jour…- La mortification de son être est telle qu’elle n’éprouve plus d’affect, plus de besoin (elle n’éprouve plus ni faim ni soif, se sent indifférente, exécute les choses parce qu’on dit qu’il faut faire ainsi). Elle a perdu le mode d’emploi des comportements les plus élémentaires ; elle n’arrive plus à mâcher les aliments ni à se laver (à ce propos elle me confie qu’elle n’a pas d’anus). La difficulté qu’éprouvent certains patients à faire leur toilette est toujours à explorer. Certains mélancoliques ne savent plus comment faire et ne peuvent se laver qu’en miroir en imitant les gestes d’une infirmière.
En week end chez sa fille, Mme V. tombe, mange ce qu’on met à la poubelle et se bourre alors « comme un chien ». Paradoxalement, comme elle partage la chambre avec une voisine qui n’est pas propre, elle n’ose plus aller sur la toilette ni utiliser son gant de toilette par peur des microbes. Ses pensées sont embrouillées, sa tête est vide.
Pour cette patiente, les divers traitements médicamenteux ayant échoués, seuls des électrochocs ont pu venir à bout de son état.



Monsieur Burani

Ce monsieur est arrivé après le suicide de sa compagne. Incapable de vivre seul, il avait trouvé refuge chez sa première femme. Mais il restait dans un état d’inertie totale accompagné d’angoisse et d’idées noires.
Face à la dégradation de son état et sa crainte d’être malade, il avait subi un skanner. Au moment de l’examen, il a été saisi d’une angoisse massive avec la crainte  d’être coupé en morceaux. J’ai pensé ma dernière heure venue, que j’allais être jugé pour mes fautes ignorées.
Incapable d’accomplir les gestes les plus habituels de la vie quotidienne (se lever, se laver, s’habiller, manger…), il attendait du personnel soignant de recevoir des indications sur ce qu’il devait faire, comment le faire, et il se montrait plus ou moins docile aux injonctions. Il ne mangeait que par imitation, en voyant les autres manger.
Dans les pires moments, sa gorge étaient crispée et il était presque incapable d’articuler le moindre mot. Seule la présence de quelqu’un à ses côtés lui fournissait quelque stimulation. Cette grande dépendance indique, encore une fois, combien le mélancolique n’est pas coupé de toute relation à l’autre mais il fait de la relation un usage particulier.

Emile KRAEPELIN (1856-1926)

Kraepelin est le clinicien marquant d’une période où la psychiatrie allemande connaît son apogée. Il établit les grands cadres nosologiques et introduit le schéma conceptuel, encore utilisé de nos jours, de la psychiatrie classique.
Pour lui, l’essentiel réside dans l’observation minutieuse et l’empirisme clinique.
Dans son « Introduction à la psychiatrie clinique », il produit une classification variée des états dépressifs.
En tête de chapitres, on trouve successivement : mélancolie, états circulaires dépressifs, stupeur catatonique, états mixtes maniaques-dépressifs, excitation catatonique… Avec lui, les catégories se sont multipliées en fonction de l’alternance ou de la permanence des épisodes et en fonction de leur durée.

Mais sa définition de la mélancolie rassemble les différents éléments que la psychiatrie de l’époque avait dégagés. « Le syndrome de mélancolie se caractérise par le développement insensible d’une dépression anxieuse, à laquelle se joignent en proportions fort variables des conceptions délirantes. Les plus fréquentes sont des idées de culpabilité. D’autres fois, ce sont des idées hypocondriaques qui dominent le tableau. Enfin, ce peut être la crainte de devenir pauvre, de mourir de faim, d’aller en prison, d’être jugé, etc. Peu à peu l’anxiété devient si grande que les malades veulent mourir, et très fréquemment en effet, ils se suicident. »

Les cas qui illustrent ses présentations sont soigneusement observés.

La veuve

« Il s’agit d’une veuve de 54 ans ayant déjà fait des efforts sérieux pour se détruire. Mariée à 30 ans, elle a eu 4 enfants. A la suite de la mort de son mari survenue il y a deux ans, elle n’a plus pu dormir ; puis elle est devenue franchement anxieuse quand il a fallu vendre sa maison pour liquider la succession. elle s’imaginait alors être tombée dans la misère, tout en reconnaissant, quand elle réfléchissait de sang froid, que ses craintes étaient loin d’être fondées. Elle éprouvait aussi des bouffées de chaleur dans la tête et de l’angoisse précordiale ; la vie lui était insupportable, surtout le matin ; la nuit elle ne pouvait trouver un instant de repos, même à l’aide de narcotiques. Brusquement lui est venue cette idée : « A quoi bon rester sur terre ? Prépare-toi à partir pour qu’ils soient tranquilles ; ça ne va plus. » Et elle alla se pendre avec son mouchoir derrière la maison. Son fils la trouva sans connaissance et l’amena à la clinique.
Ici elle se montra très calme, en pleine possession d’elle-même, sans que rien d’insolite se manifestât dans ses idées et dans sa conduite. Elle comprit ce que son état avait de pathologique ; mais ce fut pour manifester la crainte de ne plus être à même de guérir : elle ne pouvait envisager cette hypothèse, ni rester ici, ni s’empêcher de se laisser aller au désespoir. Elle éprouvait du reste un très vif besoin de parler de sa maladie, gémissait tout haut et réclamait un prêtre pour chasser le malin ; puis elle était prise d’accès de tremblements. Tout repos lui était impossible. Ses idées de suicide ne cessaient de la torturer. Indépendamment de la perte presque complète de l’appétit et du sommeil, n’existait aucun trouble somatique appréciable. Durant le courant des premiers mois, sa situation s’améliora considérablement, au point que, sur le désir pressant de ses proches, on l’autorisa à rentrer dans la famille de sa fille ; mais là, l’angoisse et les idées de suicide ne tardèrent pas à reparaître avec une telle ténacité que, quinze jours après sa sortie, on dut la ramener à la clinique. Son état ne se modifia chez nous que très lentement, avec des périodes de mieux et de plus mal. »

Le tableau clinique que présente cette patiente nous permet d’évoquer différents traits que l’on retrouve dans la position mélancolique.
- Le déclenchement après la perte de son mari et, principalement, de sa maison qui ont fait vaciller le support imaginaire qui la soutenait jusqu’alors.
- Il en découle des idées de ruine, de perte totale et définitive.
- Les insomnies et les somatisations. Le patient mélancolique est constamment envahi par l’anxiété et les pensées suicidaires au point de ne plus pouvoir trouver le sommeil.
- L’idée d’être un poids pour les autres rejoint le sentiment mélancolique non pas seulement d’avoir commis une faute mais d’être lui-même la faute, l’erreur, le poids à éliminer.
- La patiente se plaint beaucoup, parle beaucoup et demande de l’aide. Encore une fois, la mélancolie ne signifie pas nécessairement que le sujet s’isole et rompe ses liens avec l’Autre. Mais la forme de ritournelle que peuvent prendre ces revendications indique qu’elles ne s’adressent pas au désir de l’Autre, mais davantage à sa seule présence.
- La sortie de cet état est lente. Le retour à domicile est un échec s’il ne permet pas au sujet de retrouver de nouveaux repères stabilisateurs.

A la fin de cette observation, Kraepelin note ceci : « La mélancolie, telle que nous l’avons décrite, frappe de préférence, peut-être même exclusivement, les personnes âgées et surtout les femmes à l’époque de la ménopause. »
De là à inférer une influence hormonale sur le déclenchement de la mélancolie, il n’y aurait qu’un pas !
Cependant, cette remarque nous semble fondée et nous rencontrons cette même fréquence dans nos hospitalisations.
Cela s’éclaire si l’on considère à quel point les identifications idéales viennent parer, chez les mélancoliques, à l’effondrement qui dénude la forclusion du Nom-du-père. Etre mère, être épouse sont des identifications normatives fortes qui peuvent soutenir les femmes mélancoliques jusqu’au jour où leur partenaire, mari ou enfant, les quitte. Elles se retrouvent alors dépouillées de ce semblant d’être et livrées au réel de leur condition. Dans ces états de dépression profonde succédant à une perte (séparation, deuil), il importe de s’interroger sur ce qui est perdu pour le sujet et qui concerne, comme le soulignait déjà Freud, son être même.

Prenons ici l’exemple de cette femme hospitalisée pour dépression lorsque son fils de 17 ans, qu’elle élève seule, est placé par le juge en internat.
Au bord d’être précipitée dans un lourd sentiment d’échec de son rôle de mère et par là dans l’effondrement de tous ses repères, elle combat ce sentiment par une idéalisation forcée de son attitude dans les divers moments pénibles de son existence. Anxieuse, déprimée, aux bords d’un sentiment de vide, elle combat le sentiment de son échec par ses attitudes de « mater dolorosa ».
En nous plaçant de son côté dans ce combat, nous lui avons permis de ne pas sombrer totalement dans sa mélancolie en lui permettant de redéfinir son rôle.

Eclairage par la psychanalyse

La psychanalyse peut-elle nous éclairer sur ce parcours à travers la psychiatrie d’hier et d’aujourd’hui ?
En essayant de dégager ce qui fait la logique d’une position subjective, nous pouvons trouver ce qui fait la cohérence de ces tableaux parfois contrastés de la mélancolie.

Ainsi, la mélancolie se dégage comme un effet de la forclusion du Nom-du-père c’est-à-dire un défaut de symbolisation et d’inscription du sujet dans l’ordre symbolique.
Ce qui fait défaut dans le symbolique revient dans le réel, précise Lacan. Selon les trois modalités de retour dans le réel, nous distinguerons trois types de psychose.
La psychose paranoïaque se manifeste lorsque ce retour dans le réel se produit au champ de l’Autre : l’Autre est mauvais, nuisible pour le sujet, il le menace et le  persécute. Le sujet paranoïaque est celui qui se présente comme victime innocente de forces extérieures plus ou moins localisées ou identifiées.
La schizophrénie se rencontre lorsque ce retour dans le réel se fait dans le corps lui-même et lorsque le sujet est placé dans une grande perplexité par rapport au monde extérieur (doutes, hésitations sur toute décision à prendre, sur les intentions de l’Autre). Cette perplexité divise littéralement le sujet entre différentes options qui peut donner l’allure de différentes « personnalités ».
Enfin, la mélancolie se déclenchera lorsque ce retour du réel se fait dans le moi. L’ombre de l’objet tombe sur le moi, dit Freud . Dans la perte qui l’affecte, le mélancolique perd une identité qui habille son être. A défaut de cette couverture narcissique, il est voué à  son être dénudé, être de vide ou de déchet. Le corps est dévitalisé, cadavérisé et son existence elle-même est un défaut, une faute à éliminer. Les auto-accusations, auto-dépréciations peuvent porter sur l’idée d’une faute commise, mais plus radicalement sur la faute d’exister, d’être une source d’ennuis pour les autres.
Cette approche nous permet de mieux résoudre les difficultés que nous rencontrons dans le diagnostic de la mélancolie. La confusion possible avec les troubles neurologiques réside dans cette rigidification, cette pétrification ou dévitalisation particulière du corps et des facultés mentales qui entraînent une suite impressionnante d’apragmatismes (pertes de mémoire, des capacités de lire, d’écrire, d’accomplir les tâches élémentaires, délire de négation des organes et du corps, contractures, etc). Tandis que la confusion avec l’hystérie réside dans ce qui est la modalité de défense, de « suppléance » avec l’appui pris sur les identifications imaginaires idéales. Le mélancolique est démonstratif parce qu’il en rajoute face à la perte de ses repères. C’est le côté « as if » de ses comportements. Il s’agit plutôt d’une imitation imaginaire que d’une identification sur le trait du désir comme c’est le cas dans l’hystérie.

La logique de ce double axe nous permet de rencontrer la grande diversité des manifestations de la mélancolie, qu’elle soit d’hier ou d’aujourd’hui.





























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8 septembre 2006 5 08 /09 /septembre /2006 23:11

La mélancolie hier et aujourd?hui[1]

Marie-Françoise De Munck

INTRODUCTION

La mélancolie a une longue histoire[2]. Déjà Hippocrate (400 avt JC), considéré comme le père fondateur de la médecine, lui faisait une place dans la classification des maladies qu?il proposa . Pour lui en effet, les maladies ont une cause naturelle inscrite dans le corps. Il a produit une classification à partir de sa théorie des humeurs. A chaque type d?humeur prédominante dans le corps correspond un type de tempérament et de dysfonctionnement. La santé se définit par l?équilibre de ces quatre éléments constitutifs.
 
Humeur                                   Tempérament
 
sang                                         sanguin

phlegme                                   flegmatique
bile noire                                  mélancolique
bile jaune                                 bilieux

La mélancolie a donc d?emblée sa place comme tempérament type. Les symptômes majeurs en sont la tristesse et la crainte.

Au cours des siècles les hypothèses concernant les causes de la folie et en particulier de la mélancolie, se sont partagées en suppositions quant à une origine naturelle (organique), une origine surnaturelle (magie ou action des dieux, punition divine) ou une origine morale (faute morale, lâcheté morale).

Avec Aristote, la mélancolie va être associée à l?imagination et, par là, au génie. Il interroge « Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d?exception sont-ils manifestement mélancoliques au point d?être saisi par des maux dont la bile noire est l?origine  ? ». Selon que l?on privilégie la créativité ou les illusions de l?imagination, la mélancolie sera considérée comme le signe du génie ou au contraire, comme une pathologie.

A partir du 4ème siècle, un nouvel accent va être mis sur les dangers de la mélancolie avec le mouvement des ermites chrétiens. Les anachorètes sont des chrétiens qui décident de se retirer dans le désert pour rompre avec une société qu?ils jugent en perdition. Dans cet isolement volontaire, un des dangers qui les menacent est l?acedia. Ce terme signifie « négligence », « indifférence », « chagrin ». Elle apparaît comme la plus redoutable des tentations en lien avec le démon et la faute morale. L?acedia est un péché spirituel ou une punition divine. Elle hantera les monastères d?Occident mais aussi la société laïque jusqu?à la fin du Moyen-Age.

A la Renaissance (16ème siècle), l?humanisme naissant va renouer avec la tradition aristotélicienne pour laquelle le mélancolique est d?abord un homme de génie. Face à la connaissance, à la réflexion métaphysique, au questionnement, l?homme est mélancolique.

A l?âge classique et à la période des Lumières s?opère un nouveau renversement : la mélancolie est considérée comme une aliénation de l?imagination qui doit être combattue par la raison, par l?ironie. Elle devient une maladie, une complaisance néfaste, une figure de la vanité. Il n?y a plus une mais « des » mélancolies. Ses représentations se multiplient : vanités des biens terrestres, vanité du savoir, de la réflexion philosophique, de l?art même.


Le mélancolique par excellence est celui qui est affecté par le vide, l?absence de sens, de significations des choses. Cette attitude est combattue par la volonté de maîtrise de la raison.

Enfin, le Romantisme réhabilite à nouveau certains aspects de la mélancolie antique. Avec le développement de l?individualisme qui lui est lié, l?homme sensible se met en marge de la société et développe les ressources de l?imaginaire, du fantastique. Cette solitude romantique rejoint la position mélancolique. Désormais la question n?est plus celle du lien entre l?homme et le divin mais celle du lien entre l?homme et le monde. La notion de « spleen », « mal du monde », « mal du siècle » se développe alors comme expression de la mélancolie.

Dans le même temps, se développe avec Pinel, la médicalisation des symptômes et la naissance de la psychiatrie.

Philippe PINEL (1745-1826)[3]

La période classique, avec l?avènement de Descartes et de la Raison, a amené à l?enfermement des fous. La folie est exclue, bannie du bon fonctionnement de la société. A ce sujet, il convient de lire le travail remarquable de Michel Foucault « Histoire de la folie à l?âge classique »[4].

Les 17ème et 18ème siècles ont vu la création de nombreuses maisons d?internement. On ouvre des Hôpitaux généraux et autres Hospices où se trouvent enfermés tous ceux qui dérangent l?ordre public (indigents, miséreux, délinquants, libertins, pamphlétaires?). Dans ce mouvement, enfermement et répression sont liés. En pays germaniques apparaissent les « maisons de correction ».


Il n?y a pas de visée médicale ni religieuse dans ces rassemblements, cependant l?Eglise n?y est pas étrangère. Elle ouvre des Hospices qui ont à la fois un rôle d?assistance et de répression. Jusqu?alors, la misère n?était pas réprimée, elle avait une sorte de positivité mystique. La pauvreté avait un sens dans les valeurs chrétiennes, et la charité avait la valeur d?apporter secours à la misère.

A partir du 17ème siècle, la misère devient un effet du désordre, un obstacle à la bonne marche sociale. Elle est dès lors à supprimer, à enfermer. La culpabilité s?y attache désormais.


L?internement est justifié selon un double point de vue :


- à titre de bienfait, de secours pour les miséreux soumis et conformes à l?ordre qu?on leur propose.


- à titre de châtiment pour la pauvreté insoumise et délinquante.

C?est ainsi qu?une population croissante d?indigents, errants, mendiants se voient reléguée dans les Hôpitaux généraux ainsi que tous les autres marginaux qui perturbent l?ordre public : vagabonds, insensés, femmes de mauvaise vie, libertins.


Il en découle une augmentation considérable de la population dans ces établissements jusqu?à la circulaire de 1785 qui va être déterminante pour la naissance de la psychiatrie. Cette circulaire gouvernementale s?intitule « Instructions sur la manière de gouverner les Insensés et de travailler à leur guérison dans les Asiles qui leur sont destinés ».


Les « Insensés » vont donc jouir d?un enfermement distinct. Cette circulaire préconise en effet de ne pas séquestrer les aliénés, mais de les traiter dans des établissements spécialisés, subdivisés en quartiers (les imbéciles, les fous violents, les fous tranquilles, etc). Cette date marque les débuts de l?asile thérapeutique.

Dans ce contexte, Pinel arrive à Bicêtre en 1793, où l?on reçoit les fous réputés incurables. Les conditions de vie y sont abominables.

Pinel apparaît comme celui qui va libérer les fous de leurs chaînes et qui, le premier, a promu l?attitude « clinique » de l?observation et du traitement de la folie. Pour lui, l?insensé n?est pas totalement insensé. L?aliénation mentale n?est jamais complète, l?aliéné garde une distance par rapport à son aliénation, et donc, on peut le guérir. Pinel inaugure le « traitement moral » des insensés par une relation interpersonnelle entre le psychiatre et le fou.

Il propose aussi une classification de la maladie mentale en 4 catégories.

1) la manie, où le délire est général

2) la mélancolie , où le délire est limité à un objet ou à une série particulière
d?objets. L?état affectif ou le thème du délire peuvent être de nature triste ou gaie et exaltée.
3) la démence, où il y a altération de toutes les facultés mentales.

4) l?idiotisme, où il y a suppression de l?activité mentale.
Voici deux cas de mélancolie développés par Pinel

Le cas Gilbert

« Gilbert naquit à Fontenay, dans les Vosges, en 1751. L?éducation soignée que lui donnèrent ses parents, quoique très pauvres, et un travail opiniâtre prématuré, développèrent en lui le germe d?un grand talent, mais affaiblirent sa constitution physique, déjà délicate. Le goût extrême pour l?étude, l?envie de s?avancer, lui firent naître le délire de jouir des avantages que Paris offre aux savants et aux artistes. Il n?y fut pas plutôt fixé qu?il se vit trompé dans son attente ; au lieu des secours et des conseils qu?il croyait y trouver, il éprouva des refus humiliants ; alors, sa vive susceptibilité, son imagination ardente firent naître chez lui la plus grande disposition pour la mélancolie. L?injustice des hommes l?avait irrité au point qu?il n?éprouvait plus d?autre besoin que celui d?immoler à sa verve les gens de lettre qui lui portaient ombrage. Mais il fut tourmenté par des craintes sans cesse renaissantes, et il sombra dans une profonde mélancolie, caractérisée par un délire exclusif : il se croyait sans cesse poursuivi par les philosophes qui voulaient lui enlever ses papiers. Son esprit s?aliéna au point qu?un jour il se présenta chez l?archevêque de Paris, qui était son bienfaiteur, et l?abordant, lui cria d?une voix sépulcrale : Sauvez-moi ! de grâce, sauvez-moi ! des assassins me poursuivent, ils sont prêts à me frapper : sauvez-moi ! Quelques jours après, pour soustraire ses manuscrits à la prétendue rapacité de ses persécuteurs, il les serra dans une cassette dont il avala la clé. Cet instrument, arrêté à l?entrée du larynx, suffoqua le malade qui mourut après trois jours des plus cruelles souffrances, à l?âge de vingt neuf ans. »

Ce cas, considéré par Pinel comme un exemple de mélancolie, nous apparaît aujourd?hui nettement du côté de la psychose paranoïaque.

Le marchand de grains
« Un très riche marchand de grains, ayant conservé longtemps du blé dans ses magasins, ne pût dans la suite le vendre aussi cher qu?il le désirait. Il fut tourmenté par des remords de conscience de n?avoir pas distribué son blé aux pauvres ; il en eu l?esprit si affecté qu?il devint triste, éprouva des insomnies, et tomba petit à petit dans la plus profonde mélancolie. Ce riche négociant s?imagina être dans la dernière des misères, dépouillé de tous ses biens, et condamné à mourir de faim avec tous ses domestiques.


Il répétait constamment qu?il était dénué de toutes ressources ; qu?il allait mourir de faim, que c?était là un effet de la vengeance divine, et qu?enfin il était condamné aux tourments éternels de l?enfer. Forestus, son médecin, voulant le détourner de son erreur, lui cita les différents exemples de mélancoliques ; mais celui-ci répondit qu?il n?était pas mélancolique, et restait persuadé de son état de pauvreté »

Dans ce cas, nous pouvons reconnaître les thèmes propres à la position mélancolique : au départ d?un événement qui occasionne une perte, le sujet ne s?en remet pas, développe un sentiment de faute et est persuadé de sa ruine.

Etienne ESQUIROL (1772-1840)[5]

Elève de Pinel, il établit une classification plus précise des maladies mentales et précise le diagnostic de mélancolie.


Pour lui, le terme de mélancolie doit être réservé à l?état habituel de tristesse de certains individus, il doit être réservé aux moralistes et aux poètes. La mélancolie désigne un tempérament dans lequel prédomine le système hépatique et prédisposé aux idées fixes et à la tristesse.


Le mot monomanie sert quant à lui à exprimer un état maladif où le délire est limité à une seule idée.


La monomanie elle-même se divise en deux catégories :

1) la monomanie maniaque qui se caractérise par un délire partie
accompagné d?une passion excitante ou gaie.
 2) la lypémanie ou mélancolie vraie qui est un délire partiel chronique entretenu par une passion triste, débilitante et oppressive.

Avec Esquirol, on perçoit la difficulté du diagnostic lié à la tonalité de l?humeur qui accompagne le délire. Avec le terme de lypémanie, il essaie de distinguer l?état purement maladif de la mélancolie de ce qui est par ailleurs un style de tempérament.


Jules COTARD (1880)[6]
Cotard travaille avec Charcot. Il a contribué à l?observation de la mélancolie en introduisant le « délire de négation ». Lorsqu?il en est saisi, le malade nie l?existence même de ses organes, ou de son corps entier, à moins qu?à l?inverse il ne s?imagine énorme et condamné à ne jamais pouvoir mourir.

Ses observations de malades sont remarquables de précision et s?appuient sur les énoncés mêmes de ses patients.

Mademoiselle X

« Nous observons depuis plusieurs années, M. Falret et moi, une malade qui présente un singulier délire hypochondriaque. Elle affirme qu?elle n?a plus ni cerveau, ni nerfs, ni poitrine, ni estomac, ni boyaux ; il ne lui reste plus que la peau et les os du corps désorganisé (ce sont là ses propres expressions). Ce délire de négation s?étend même aux idées métaphysiques qui étaient naguère l?objet de ses plus fermes croyances ; elle n?a pas d?âme, Dieu n?existe pas, le diable non plus. Mlle X, n?étant plus qu?un corps désorganisé, n?a pas besoin de manger pour vivre, elle ne pourra mourir de mort naturelle, elle existera éternellement à moins qu?elle ne soit brûlée, le feu étant la seule fin possible pour elle.

Ainsi Mlle X ne cesse de supplier qu?on les fasse brûler (la peau et les os) et elle a fait plusieurs tentatives de se brûler elle-même.

A l?époque où Mlle X a été placée (en 1874, elle avait alors 43 ans), sa maladie datait déjà de deux ans au moins ; le début avait été marqué par une sorte de craquement intérieur dans le dos se répercutant dans la tête.

Depuis ce moment, Mlle X n?a cessé d?être en proie à un ennui, à des angoisses qui ne lui laissaient aucun repos ; elle errait comme une âme en peine et allait demander des secours chez les prêtres et chez les médecins. Elle fit plusieurs tentatives de suicide à la suite desquelles elle fut amenée à Vanves. Elle se croyait alors damnée ; ses scrupules religieux la portaient à s?accuser de toutes sortes de fautes et en particulier d?avoir mal fait sa première communion. Dieu, disait-elle, l?avait condamnée pour l?éternité et elle subissait déjà les peines de l?enfer qu?elle avait bien méritées, puisque toute sa vie n?avait été qu?une série de mensonges, d?hypocrisies et de crimes.

Peu de temps après son placement, à une époque dont elle-même fixe la date, elle a compris la vérité ? c?est ainsi qu?elle qualifie les conceptions délirantes négatives que j?ai indiquées en commençant ? et elle s?est livrée, pour faire comprendre cette vérité, à toutes sortes d?actes de violence, qu?elle appelait des actes de vérité, mordant, griffant, frappant les personnes qui l?entouraient.

Depuis quelques mois, Mlle X est plus calme ; l?anxiété mélancolique a sensiblement diminué ; Mlle X est ironique, elle rit, plaisante, elle est malveillante et taquine, mais le délire ne paraît nullement modifié : Mlle X soutient toujours avec la même énergie qu?elle n?a plus ni cerveau, ni nerfs, ni boyaux ; que la nourriture est un supplice inutile et qu?il n?y a d?autre fin pour elle que le feu. »

Cotard distingue ce type de délire hypochondriaque de celui qui accompagne ou précède le délire de persécution. « Chez les persécutés, les différents organes sont attaqués de mille manières, soit par des décharges électriques, soit par des procédés mystérieux, soit par des influences pernicieuses venant de l?air, de l?eau ou des aliments, mais les organes ne sont pas détruits, ils semblent renaître au fur et à mesure des attaques. Chez les damnés, l??uvre est accomplie, les organes n?existent plus, le corps entier est réduit à une apparence, un simulacre ; enfin, les négations métaphysiques sont fréquentes, tandis qu?elles sont rares chez les vrais persécutés, grands ontologistes pour la plupart. 

Aux idées hypochondriaques se joint souvent l?idée d?immortalité ;? ils sont dans un état qui n?est ni la vie ni la mort, ils sont des morts-vivants? ils gémissent de leur immortalité et supplient qu?on les en délivre. Il en est tout autrement de l?idée d?immoralité qu?on rencontre quelquefois comme délire de grandeur chez les persécutés chroniques mégalomanes. »Par contre, ces délirants, s?ils se distinguent nettement des persécutés, se rapprochent beaucoup des mélancoliques anxieux : ils sont dans un état d?angoisse et d?anxiété intenses ; ils gémissent, parlent sans cesse, répètent constamment les mêmes plaintes et implorent du secours. Les mélancoliques anxieux se plaignent d?avoir la tête vide, d?avoir une gêne à la région précordiale, de n?avoir plus de sentiments, de ne plus rien aimer, de ne plus pouvoir prier, de douter de la bonté de Dieu ; il y en a même qui se plaignent de ne plus pouvoir souffrir ; enfin, ils sont persuadés qu?ils ne guériront jamais.

Pour Cotard, les malades atteints de délire de négation hypochondriaque, présentent un état plus grave que les mélancoliques anxieux et de moins bon pronostic. Mais il les situent clairement dans la même catégorie, celle de la mélancolie.
Cette observation de Cotard est très intéressante et nous permet de resituer la clinique telle qu?elle se présente aujourd?hui.

Face aux états mélancoliques, la première de nos difficultés actuelles de diagnostic repose sur la nécessité de distinguer certains états de mélancolie graves d?atteintes neurologiques sévères car les troubles au niveau du corps et les apragmatismes sont tels que le doute s?installe. L?autre difficulté concerne le diagnostic différentiel d?avec l?hystérie, car les plaintes et les comportements démonstratifs et « collants » sont présents aussi dans la mélancolie, à côté d?autres formes où la rupture du contact est à l?avant-plan.
Les observations de Cotard l?indiquent bien : ils sont geignards, plaintifs, demandent du secours même si, par ailleurs, ils se croient incurables.

Dans l?observation de Mlle X apparaissent également ces traits que nous retrouvons dans la clinique actuelle : l?ironie, la malveillance, les tracasseries diverses que les mélancoliques imposent à leur entourage, en particulier dès qu?ils vont mieux. Cela ne doit pas prêter à confusion avec l?hystérie mais ça fait partie de la modalité particulière de rapport à l?Autre que peut instaurer le patient mélancolique.


Madame D.

Le cas de Mlle X n?est pas sans évoquer pour nous une autre patiente, Mme D.
Agée de 45 ans, elle est arrivée à la clinique après que sa fille qu?elle élevait seule, l?ait quitté pour vivre sa vie. A la présentation de malade, ses premiers mots sont ceux-ci « Je suis né bébé à convulsions, puis plus rien. En avril 95 quelque chose s?est passé dans ma tête, c?est comme une soucoupe volante qui m?a traversé le cerveau. Depuis, ça ne va plus du tout. » Elle dit être dans un état dépressif plus ou moins permanent. Sa plainte principale est la fatigue, une fatigue chronique, génétique ? je suis née fatiguée, dit-elle ? qui la cloue au lit la plupart du temps. Elle discute constamment son traitement médicamenteux, mais au fond ne croit pas en son pouvoir de guérison.
Comme pour la patiente de Cotard, on repère un événement déclenchant au niveau du corps, un phénomène inexplicable mais déterminant, une sorte de « déclic » comme ces patients l?évoquent fréquemment. Ils parlent de « déclic » aussi bien pour évoquer l?entrée dans cet état mélancolique que pour en marquer le terme. Certains viennent à l?hôpital « attendre le déclic ». Le corps paraît dévitalisé avec l?idée d?une causalité étrangère au sujet (c?est génétique, un craquement intérieur, une soucoupe volante, une damnation). Ses plaintes constantes et son insatisfaction permanente au sujet de son traitement, ont pu faire penser à des manifestations hystériques.

Madame V.

Madame V, âgée d?une soixantaine d?années, a été hospitalisé pour un état d?inertie et d?aboulie. En entretien, elle m?explique qu?elle ne se sent même pas déprimée ? si vous étiez triste, je dirais que vous êtes déprimée parce que vivante. Je ne suis pas vivante, seulement à moitié. Pourquoi faut-il boire ? On dit qu?il faut boire un litre par jour?- La mortification de son être est telle qu?elle n?éprouve plus d?affect, plus de besoin (elle n?éprouve plus ni faim ni soif, se sent indifférente, exécute les choses parce qu?on dit qu?il faut faire ainsi). Elle a perdu le mode d?emploi des comportements les plus élémentaires ; elle n?arrive plus à mâcher les aliments ni à se laver (à ce propos elle me confie qu?elle n?a pas d?anus). La difficulté qu?éprouvent certains patients à faire leur toilette est toujours à explorer. Certains mélancoliques ne savent plus comment faire et ne peuvent se laver qu?en miroir en imitant les gestes d'une infirmière.

En week end chez sa fille, Mme V. tombe, mange ce qu?on met à la poubelle et se bourre alors « comme un chien ». Paradoxalement, comme elle partage la chambre avec une voisine qui n?est pas propre, elle n?ose plus aller sur la toilette ni utiliser son gant de toilette par peur des microbes. Ses pensées sont embrouillées, sa tête est vide.

Pour cette patiente, les divers traitements médicamenteux ayant échoués, seuls des électrochocs ont pu venir à bout de son état.
 
Monsieur B.
Ce monsieur est arrivé après le suicide de sa compagne. Incapable de vivre seul, il avait trouvé refuge chez sa première femme. Mais il restait dans un état d?inertie totale accompagné d'angoisse et d'idées noires.
Face à la dégradation de son état et sa crainte d?être malade, il avait subi un skanner. Au moment de l?examen, il a été saisi d?une angoisse massive avec la crainte  d?être coupé en morceaux. J'ai pensé ma dernière heure venue, que j'allais être jugé pour mes fautes ignorées.
Incapable d'accomplir les gestes les plus habituels de la vie quotidienne (se lever, se laver, s'habiller, manger?), il attendait du personnel soignant de recevoir des indications sur ce qu?il devait faire, comment le faire, et il se montrait plus ou moins docile aux injonctions. Il ne mangeait que par imitation, en voyant les autres manger.

Dans les pires moments, sa gorge étaient crispée et il était presque incapable d?articuler le moindre mot. Seule la présence de quelqu?un à ses côtés lui fournissait quelque stimulation. Cette grande dépendance indique, encore une fois, combien le mélancolique n?est pas coupé de toute relation à l?autre mais il fait de la relation un usage particulier.

Emile KRAEPELIN (1856-1926)[7]

Kraepelin est le clinicien marquant d?une période où la psychiatrie allemande connaît son apogée. Il établit les grands cadres nosologiques et introduit le schéma conceptuel, encore utilisé de nos jours, de la psychiatrie classique.

Pour lui, l'essentiel réside dans l'observation minutieuse et l'empirisme clinique.

Dans son « Introduction à la psychiatrie clinique », il produit une classification variée des états dépressifs.

En tête de chapitres, on trouve successivement : mélancolie, états circulaires dépressifs, stupeur catatonique, états mixtes maniaques-dépressifs, excitation catatonique? Avec lui, les catégories se sont multipliées en fonction de l?alternance ou de la permanence des épisodes et en fonction de leur durée.
Mais sa définition de la mélancolie rassemble les différents éléments que la psychiatrie de l?époque avait dégagés. « Le syndrome de mélancolie se caractérise par le développement insensible d?une dépression anxieuse, à laquelle se joignent en proportions fort variables des conceptions délirantes. Les plus fréquentes sont des idées de culpabilité. D?autres fois, ce sont des idées hypocondriaques qui dominent le tableau. Enfin, ce peut être la crainte de devenir pauvre, de mourir de faim, d?aller en prison, d?être jugé, etc. Peu à peu l?anxiété devient si grande que les malades veulent mourir, et très fréquemment en effet, ils se suicident. »

 

Les cas qui illustrent ses présentations sont soigneusement observés.

 
La veuve
 

« Il s?agit d?une veuve de 54 ans ayant déjà fait des efforts sérieux pour se détruire. Mariée à 30 ans, elle a eu 4 enfants. A la suite de la mort de son mari survenue il y a deux ans, elle n?a plus pu dormir ; puis elle est devenue franchement anxieuse quand il a fallu vendre sa maison pour liquider la succession. elle s?imaginait alors être tombée dans la misère, tout en reconnaissant, quand elle réfléchissait de sang froid, que ses craintes étaient loin d?être fondées. Elle éprouvait aussi des bouffées de chaleur dans la tête et de l?angoisse précordiale ; la vie lui était insupportable, surtout le matin ; la nuit elle ne pouvait trouver un instant de repos, même à l?aide de narcotiques. Brusquement lui est venue cette idée : « A quoi bon rester sur terre ? Prépare-toi à partir pour qu?ils soient tranquilles ; ça ne va plus. » Et elle alla se pendre avec son mouchoir derrière la maison. Son fils la trouva sans connaissance et l?amena à la clinique.

Ici elle se montra très calme, en pleine possession d'elle-même, sans que rien d?insolite se manifestât dans ses idées et dans sa conduite. Elle comprit ce que son état avait de pathologique ; mais ce fut pour manifester la crainte de ne plus être à même de guérir : elle ne pouvait envisager cette hypothèse, ni rester ici, ni s'empêcher de se laisser aller au désespoir. Elle éprouvait du reste un très vif besoin de parler de sa maladie, gémissait tout haut et réclamait un prêtre pour chasser le malin ; puis elle était prise d'accès de tremblements. Tout repos lui était impossible. Ses idées de suicide ne cessaient de la torturer. Indépendamment de la perte presque complète de l?appétit et du sommeil, n'existait aucun trouble somatique appréciable. Durant le courant des premiers mois, sa situation s'améliora considérablement, au point que, sur le désir pressant de ses proches, on l'autorisa à rentrer dans la famille de sa fille ; mais là, l?angoisse et les idées de suicide ne tardèrent pas à reparaître avec une telle ténacité que, quinze jours après sa sortie, on dut la ramener à la clinique. Son état ne se modifia chez nous que très lentement, avec des périodes de mieux et de plus mal. »

 

Le tableau clinique que présente cette patiente nous permet d?évoquer différents traits que l'on retrouve dans la position mélancolique.

- Le déclenchement après la perte de son mari et, principalement, de sa maison qui ont fait vaciller le support imaginaire qui la soutenait jusqu'alors.

- Il en découle des idées de ruine, de perte totale et définitive.

- Les insomnies et les somatisations. Le patient mélancolique est constamment envahi par l?anxiété et les pensées suicidaires au point de ne plus pouvoir trouver le sommeil.

- L?idée d?être un poids pour les autres rejoint le sentiment mélancolique non pas seulement d?avoir commis une faute mais d?être lui-même la faute, l?erreur, le poids à éliminer.

- La patiente se plaint beaucoup, parle beaucoup et demande de l?aide. Encore une fois, la mélancolie ne signifie pas nécessairement que le sujet s?isole et rompe ses liens avec l?Autre. Mais la forme de ritournelle que peuvent prendre ces revendications indique qu?elles ne s?adressent pas au désir de l?Autre, mais davantage à sa seule présence.

- La sortie de cet état est lente. Le retour à domicile est un échec s?il ne permet pas au sujet de retrouver de nouveaux repères stabilisateurs.

A la fin de cette observation, Kraepelin note ceci : « La mélancolie, telle que nous l?avons décrite, frappe de préférence, peut-être même exclusivement, les personnes âgées et surtout les femmes à l?époque de la ménopause. »

De là à inférer une influence hormonale sur le déclenchement de la mélancolie, il n?y aurait qu?un pas !

Cependant, cette remarque nous semble fondée et nous rencontrons cette même fréquence dans nos hospitalisations.

Cela s'éclaire si l'on considère à quel point les identifications idéales viennent parer, chez les mélancoliques, à l'effondrement qui dénude la forclusion du Nom-du-père. Etre mère, être épouse sont des identifications normatives fortes qui peuvent soutenir les femmes mélancoliques jusqu'au jour où leur partenaire, mari ou enfant, les quitte. Elles se retrouvent alors dépouillées de ce semblant d'être et livrées au réel de leur condition. Dans ces états de dépression profonde succédant à une perte (séparation, deuil), il importe de s?interroger sur ce qui est perdu pour le sujet et qui concerne, comme le soulignait déjà Freud, son être même.

Prenons ici l'exemple de cette femme hospitalisée pour dépression lorsque son fils de 17 ans, qu'elle élève seule, est placé par le juge en internat.

Au bord d'être précipitée dans un lourd sentiment d'échec de son rôle de mère et par là dans l'effondrement de tous ses repères, elle combat ce sentiment par une idéalisation forcée de son attitude dans les divers moments pénibles de son existence. Anxieuse, déprimée, aux bords d'un sentiment de vide, elle combat le sentiment de son échec par ses attitudes de « mater dolorosa ».

En nous plaçant de son côté dans ce combat, nous lui avons permis de ne pas sombrer totalement dans sa mélancolie en lui permettant de redéfinir son rôle.

Eclairage par la psychanalyse

La psychanalyse peut-elle nous éclairer sur ce parcours à travers la psychiatrie d?hier et d?aujourd?hui ?


En essayant de dégager ce qui fait la logique d?une position subjective, nous pouvons trouver ce qui fait la cohérence de ces tableaux parfois contrastés de la mélancolie.


Ainsi, la mélancolie se dégage comme un effet de la forclusion du Nom-du-père c?est-à-dire un défaut de symbolisation et d?inscription du sujet dans l?ordre symbolique.


Ce qui fait défaut dans le symbolique revient dans le réel
, précise Lacan. Selon les trois modalités de retour dans le réel, nous distinguerons trois types de psychose.

La psychose paranoïaque se manifeste lorsque ce retour dans le réel se produit au champ de l?Autre : l'Autre est mauvais, nuisible pour le sujet, il le menace et le persécute. Le sujet paranoïaque est celui qui se présente comme victime innocente de forces extérieures plus ou moins localisées ou identifiées.

La schizophrénie se rencontre lorsque ce retour dans le réel se fait dans le corps lui-même et lorsque le sujet est placé dans une grande perplexité par rapport au monde extérieur (doutes, hésitations sur toute décision à prendre, sur les intentions de l?Autre). Cette perplexité divise littéralement le sujet entre différentes options qui peut donner l?allure de différentes « personnalités ».

Enfin, la mélancolie se déclenchera lorsque ce retour du réel se fait dans le moi. L?ombre de l?objet tombe sur le moi, dit Freud[8]. Dans la perte qui l'affecte, le mélancolique perd une identité qui habille son être. A défaut de cette couverture narcissique, il est voué à  son être dénudé, être de vide ou de déchet. Le corps est dévitalisé, cadavérisé et son existence elle-même est un défaut, une faute à éliminer. Les auto-accusations, auto-dépréciations peuvent porter sur l'idée d'une faute commise, mais plus radicalement sur la faute d'exister, d'être une source d''ennuis pour les autres


Cette approche nous permet de mieux résoudre les difficultés que nous rencontrons dans le diagnostic de la mélancolie. La confusion possible avec les troubles neurologiques réside dans cette rigidification, cette pétrification ou dévitalisation particulière du corps et des facultés mentales qui entraînent une suite impressionnante d?apragmatismes (pertes de mémoire, des capacités de lire, d?écrire, d?accomplir les tâches élémentaires, délire de négation des organes et du corps, contractures, etc). Tandis que la confusion avec l?hystérie réside dans ce qui est la modalité de défense, de « suppléance » avec l?appui pris sur les identifications imaginaires idéales. Le mélancolique est démonstratif parce qu?il en rajoute face à la perte de ses repères. C?est le côté « as if » de ses comportements. Il sagit plutôt d?une imitation imaginaire que d?une identification sur le trait du désir comme c'est le cas dans l?hystérie.

La logique de ce double axe nous permet de rencontrer la grande diversité des manifestations de la mélancolie, qu?elle soit d?hier ou d?aujourd?hui.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


[1] Exposé prononcé au Cripsa, à Charleroi, le 25 mars 2006.

[2] Hélène Prigent, Mélancolie, Les métamorphoses de la dépression, découvertes Gallimard, 2005.

[3] Yves Hersant, Mélancolies, de l?Antiquité au XXe siècle, Laffont, 2005, p. 692.

[4] Michel Foucault, Histoire de la folie à l?âge classique, Gallimard, 1976.

[5] Yves Hersant, Mélancolies, Laffont, 2005, p.713.

[6] Yves Hersant, Mélancolies, Laffont, 2005, p.734.

[7] Emile Kraepelin, Introduction à la psychiatrie clinique, Navarin, 1984.

[8] Sigmund Freud, Deuil et mélancolie, Métapsychologie, Gallimard, 1968, p. 158.

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8 septembre 2006 5 08 /09 /septembre /2006 23:05
Les femmes écrivent l’amour
Amour et sexualité dans la littérature féminine contemporaine

                                                                               Marie-Françoise De Munck




Qu’en est-il de l’amour aujourd’hui ? L’expérience de l’amour a-t-elle changé ?
Dans cette époque où l’Autre n’existe pas, comment les femmes parlent-elles, écrivent-elles sur l’amour ?

Après la pilule, le féminisme, la pression égalitaire, le déclin de l’autorité paternelle, la tendance à l’uni-sexe, bien des choses ont changé dans les relations entre hommes et femmes. Aujourd’hui, les couples se font et se défont, de nouvelles figures de la famille apparaissent… Qu’en est-il de l’écriture sur l’amour dans ce contexte bouleversé ?

Plus précisément, je voudrais centrer mon propos sur la question de la position féminine telle que Lacan en parle dans le séminaire XX . Dans ce séminaire, Lacan identifie la position féminine à l’expérience de certains mystiques. Y a-t-il encore des mystiques aujourd’hui ? Où peut-on retrouver aujourd’hui des évocations de cette position féminine dans une société où l’on tente d’annuler la différence des sexes ? Cette position spécifique se retrouve-t-elle ?
Voilà le fil qui guidera notre abord de la littérature féminine contemporaine traitant de l’amour et de la sexualité.


La question de la position féminine dans le séminaire Encore

Dans ce séminaire de l’année 1972-1973 de son enseignement, Lacan a ré-ouvert dans le champ de la psychanalyse, la question de la sexualité féminine en y apportant une lecture nouvelle et audacieuse.
Pour Freud lui-même, la sexualité féminine était resté un mystère jusqu’à la fin de sa vie. Il en parlait en évoquant le continent noir de la féminité. Dans son écrit sur la question de la fin de l’analyse , il souligne la butée que constitue la féminité pour chacun des deux sexes avec côté homme, l’angoisse de castration et côté femme l’envie du pénis. D’un côté comme de l’autre donc, la question de la féminité reste un problème et une source d’angoisse. La fin de l’Oedipe, avec l’intervention du père, ne parvient pas à résoudre toute la question du désir féminin et la fin de l’analyse se heurte à ce qui reste, selon l’expression freudienne, le roc de la castration. Freud a eu l’humilité de le reconnaître.

Lacan, en fidèle lecteur de Freud et éminent clinicien, a toujours été soucieux de cette difficulté particulière. Il a relu le complexe d’Oedipe en en dégageant la structure par la métaphore paternelle. Dans la métaphore paternelle, le Nom-du-père introduit la signification phallique en réponse à l’énigme du désir et de la différence des sexes.
Dans le séminaire XX,  il avancera du neuf sur cette question en soulignant que les femmes ne sont « pas-toute » soumises à la loi phallique, quelque chose y échappe. Toutes y sont soumises, mais pas complètement.
Voilà comment il apporte une ouverture nouvelle sur cette énigme.

De cette position typiquement féminine, Lacan nous offre quelques coordonnées.

« Du côté de La (barré) femme, c’est d’autre chose que de l’objet a qu’il s’agit dans ce qui vient à suppléer à ce rapport sexuel qui n’est pas » p.59

Sans entrer dans le détail des avancées lacaniennes, disons qu’ici, Lacan distingue la position féminine de ce qui est en jeu essentiellement dans la sexualité masculine en tant qu’elle est orientée par l’objet a, objet du fantasme pervers au fondement de ce qui mobilise le désir masculin.
Cet objet vient, côté homme,  voiler l’absence de rapport entre les sexes.
Il n’y a pas de rapport sexuel, martèle J. Lacan. C’est-à-dire non pas qu’il n’y ait pas de relation sexuelle à l’occasion, mais ces rencontres ne font pas un rapport au sens quasi mathématique du terme (1/1) ou au sens instinctuel comme cela se produit chez les animaux. Pour les humains, la rencontre sexuelle n’a aucune évidence et doit être médiatisée par le fantasme de chacun des partenaires. Côté homme donc, ce fantasme est construit autour de l’objet a. Pour les femmes aussi, mais quelque chose d’autre intervient dans la médiation de son rapport aux hommes. Il n’y a pas de complémentarité, pas d’harmonie dans les rapports homme-femme mais des arrangements, des bricolages à travers les fantasmes de chacun.

… « d’être pas-toute, elle a, par rapport à ce que  désigne de jouissance la fonction phallique, une jouissance supplémentaire. Si j’avais dit complémentaire, où en serions-nous ! On retomberait dans le tout. » p.68

C’est du côté de la jouissance que se distingue la sexualité féminine. Cette jouissance excède ce qui est représentable par la fonction du phallus. Côté femme, il y a une jouissance supplémentaire, en plus.
Il y a une dissymétrie entre les jouissances qui ne permet pas d’inscrire la rencontre sexuelle sous le régime de la jouissance phallique et qui est, elle aussi, à l’origine de ce non-rapport entre les sexes.

« Ce n’est pas parce qu’elle est pas-toute dans la fonction phallique qu’elle y est pas du tout. Elle y est pas pas du tout. Elle y est à plein. Mais il y a quelque chose en plus.
Cet en plus, gardez-vous d’en prendre trop vite les échos.
 Il y a une jouissance du corps qui est, si je puis m’exprimer ainsi, au-delà du phallus.
Il y a une jouissance à elle dont peut-être elle-même ne sait rien, sinon qu’elle l’éprouve – ça, elle le sait. Elle le sait, bien sûr, quand ça arrive. Ca ne leur arrive pas à toutes. » p.69

Voilà encore quelque chose d’énigmatique : il s’agit d’une jouissance du corps, qui peut être reconnue quand elle se produit mais elle ne se produit pas pour toutes les femmes. Lorsqu’elle y a affaire, elle n’en sait rien, elle ne peut rien en dire. Plus d’une fois, Lacan est revenu sur ce silence fait par les femmes, par les psychanalystes elles-mêmes, sur l’énigme de leur propre sexualité.
Mais ici, il avance que ce silence s’explique parce que, de structure, cette jouissance échappe à ce qui s’en représente à travers la signification phallique.
De cette jouissance, les femmes elles-mêmes ne savent rien.

Il y a pourtant une piste.

« Il y a tout de même un petit pont quand vous lisez certaines personnes sérieuses, comme par hasard des femmes. Par exemple, Hadewijch d’Anvers, une Béguine, ce qu’on appelle tout gentiment une mystique.

La mystique…, c’est quelque chose de sérieux, sur quoi nous renseignent quelques personnes, et le plus souvent des femmes, ou bien des gens doués comme St Jean de la Croix… parce qu’on n’est pas forcé quand on est mâle, de se mettre du côté homme de la sexuation. On peut aussi se mettre du côté du pas-tout. Il y a des hommes qui sont aussi bien que les femmes… Ca arrive, malgré ce qui les encombre au titre de phallus, qu’ils éprouvent qu’il doit y avoir  une jouissance qui soit au-delà. C’est ça qu’on appelle des mystiques.

Et de quoi jouissent les mystiques ? Leur témoignage essentiel est de dire qu’ils l’éprouvent mais qu’ils n’en savent rien. » p.70.

Non seulement, cette jouissance « féminine » n’est pas éprouvée par toutes les femmes, mais exceptionnellement, les hommes aussi peuvent y avoir accès. Ceux qui en témoignent sont ceux qu’on appelle les mystiques. Par là, il apparaît qu’il s’agit d’une jouissance « sexuée », qui n’est pas nécessairement liée au rapport sexuel comme tel mais qui n’est pas sans lien avec l’émergence du signifiant de l’Autre.

Reprenons les caractéristiques de ce qui apparaît comme une jouissance proprement « féminine » :
- elle est supplémentaire par rapport à la jouissance phallique, masculine
- c’est une jouissance du corps
- elle est traduite par les mystiques comme une expérience d’extase, de ravissement où le sujet est « hors-de-soi »
- elle se caractérise par quelque chose d’illimité, une absence de limite.
« Une jouissance folle, énigmatique », dira encore Lacan. p. 131.
- à travers la mystique, cette jouissance n’apparaît pas sans lien avec Dieu, soit la question ultime des fondements de l’ex-istence de l’Autre ou de son inexistence.
Il y a deux jouissances. C’est aussi ce que développent Eric Laurent et JA Miller dans leur séminaire de 1997, L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’ éthique. Côté femme, il y a un principe d’illimitation, d’infini, d’incomplétude. Côté homme règne le principe de limitation, de finitude comme de totalité.


Les mystiques, aujourd’hui, ne courent pas les rues ! C’est le moins qu’on puisse dire. Parmi les jeunes, il y en a même qui n’en ont jamais entendu parler. Alors, peut-on trouver des traces de ce même type de témoignage dans la littérature féminine d’aujourd’hui ? Où sont les mystiques ?

A la lecture de Mireille Sorgue , j’avais pu déjà faire un repérage de cette position féminine particulière en tant que présente dans sa correspondance amoureuse et dans ses textes poétiques.  Je voudrais aujourd’hui aborder d’autres auteurs.

Amour et sexualité dans la littérature féminine contemporaine.

Le projet est trop vaste. Je ne peux proposer qu’un parcours très partiel, à travers quelques livres qui me sont tombés sous la main.
Dans un premier temps, pour opérer une sorte de classification autour de mon propos, je rangerais mes lectures selon trois ensembles : les romans d’amour « classiques », le discours amoureux contemporain, la littérature érotique.

1) Les romans d’amour « classiques »

J’appelle roman d’amour classique celui où le propos principal est la relation amoureuse comme telle avec le déploiement des sentiments. Le sujet y est dominé par la passion amoureuse et consent aux conséquences de sa passion. Le sujet est pris dans ce discours sans véritable recul. La dimension de ravissement est présente dans la passion même.
J’y rangerais :

Suzanne Lilar, « Le divertissement portugais », 1960.
                        « La confession anonyme », 1980.
Madeleine Bourdouxhe, « La femme de Gilles », 1985.
Mireille Sorgue, « L’amant » et « Lettres à l’amant 1 et 2 », 1985.
Jacqueline Harpman, « La plage d’Ostende »,  1991.

2) Le discours amoureux contemporain

La tonalité du discours amoureux contemporain se caractérise par une sorte de distance prise par rapport à la passion. Il y règne un ton d’humour, d’ironie, voire de désenchantement. Le sujet ne veut pas se faire la dupe de ses sentiments. Quelles que soient les épreuves, elles sont relatées dans une forme de légèreté volontaire, d’autodérision.
Qu’il s’agisse de fiction ou d’autobiographie, cet abord de la relation amoureuse s’accompagne souvent d’un éclairage sur les conditions de l’amour et du choix amoureux, c’est-à-dire sur la façon dont la rencontre amoureuse porte les traces de l’histoire affective et familiale de la femme amoureuse. On y sent l’influence du discours psychanalytique tel qu’il imbibe les mentalités.
L’histoire de la relation amoureuse comme telle s’accompagne d’une distanciation sous forme d’analyse, de commentaires sur l’amour même, d’une réflexion sur les conditions de l’amour, sur ses ravages. Des auteurs très populaires aujourd’hui comme Pascal Dujardin ou Amélie Nothomb excellent dans ce genre où l’ironie est dominante.
Parmi les ouvrages que j’ai lus, j’y rangerais :

Raphaëlle Billetdoux, « Mes nuits sont plus belles que vos jours », 1985.
Camille Laurens, « Dans ces bras-là », 2000.
Alice Ferney, « La conversation amoureuse », 2000.
Véronique Ovaldé, « Les hommes en général me plaisent beaucoup », 2003.
Natacha Michel, « Laissez tomber l’infini, il revient par la fenêtre », 2003.

3) La littérature « érotique »

Il est impossible de ne pas faire une place à cette littérature féminine qui met en avant la volonté d’écrire ouvertement, librement, crûment parfois, sur la sexualité. Ainsi :

Alina Reyes, « Lilith », 2000.
Catherine Breillat, « L’homme facile », 1967 et « Pornocratie », 2001.
Catherine Millet, « La vie sexuelle de Catherine M. », 2001.
Françoise Rey, « Vers les hommes », 2005.

Dans cette mise en évidence du registre de la sexualité, peut-on apprendre quelque chose de ce qui serait l’actualisation de la position féminine telle que Lacan en parle ?

Le moment est venu d’aborder plus particulièrement quelques uns de ces auteurs.

Catherine Breillat « Pornocratie »

Son premier roman, « L’homme facile » , de 1967 est un texte curieux, tissé dans la métonymie de la langue. Il s’agit d’une rencontre mais il n’y a pas de dimension affective, sentimentale. La sexualité y est très présente, portée par la métonymie sexuelle du langage.
« Il est temps de coucher… Elle a aussi envie de lui, une envie très simple, décontractée qui ne la fait pas ramper à ses couilles : c’est une amante de haut viol, qui sait conserver ses distances avec ceux qui ne sont que les objets de son plaisir et du leur. » p. 49.
On y trouve déjà une image obsédante du sexe féminin, qui est susceptible de se trouver partout sur le corps de la femme. Le sexe féminin est présent comme une blessure obscène du corps et une menace pour l’homme. Le ton du récit est alerte et désabusé. Elle ne vise pas à délivrer un quelconque message.

En 2001, C. Breillat publie un autre récit, « Pornocratie », dont elle tirera un film « Anatomie de l’enfer ».
L’écriture en est très différente. On ne retrouve pas la même dérive métonymique du langage ni la même légèreté. Elle est dans une perspective beaucoup plus consistante voire militante.
Inspiré par le livre de M. Duras, « La maladie de la mort » , il s’agit du même type de huis clos, avec un contrat liant un homme et une femme dans une sorte de situation expérimentale. Si dans le scénario de M. Duras un homosexuel  paie une femme pour se donner l’occasion d’approcher une femme et un corps féminin,  dans le scénario de C. Breillat c’est une femme qui paie un homosexuel pour qu’il s’enferme dans une chambre avec elle et qu’il la regarde là où elle n’est pas regardable.
C. Breillat part de la difficulté d’être une femme, d’assumer sa féminité. Elle attend de l’homme qu’il lui dise ce qu’elle est. On pourrait dire que c’est la demande féminine par excellence. Mais c’est au fond une fausse demande, car il s’agit plutôt pour elle de dénoncer le recul du personnage masculin devant cette demande. Elle dénonce l’attitude masculine répressive, obscurantiste. Elle dénonce particulièrement l’obscurantisme que la religion, l’intégrisme religieux fait peser sur le sexe féminin.
C’est donc moins une demande adressée à un homme qu’une révélation qu’elle veut produire de la vérité de son être et de sa jouissance Autre.
Cette mise à nu de la question féminine fait que le récit, et plus encore le film, se tiennent sur un fil entre obscénité et mythe. Les critiques oscilleront entre les deux approches. L’objectif de C. Breillat est pourtant que cette exposition du sexe féminin soit digne de « L’origine du monde » de Courbet.

L’entreprise de C. Breillat la mène à une double issue. L’une du côté de la croyance, l’autre du côté du langage, de l’écriture.

1) La croyance

Si pour elle, la femme est la maladie de l’homme (p.64), elle est aussi son salut.
On pourrait dire que cela résonne avec la formule de Lacan : une femme est pour un homme un symptôme. Il s’agit d’y croire (en son symptôme) et cette croyance s’établit sur le fond de l’absence de rapport sexuel.
Mais pour C. Breillat, il s’agit davantage de croire en La Femme qu’en une femme-symptôme.
« Les femmes sont ouvertes à tout vent. C’est cela que les hommes supportent mal… Ils ont peur qu’elles ne leur appartiennent pas. Ils ne croient pas en la liberté essentielle. Ils brandissent leurs cadenas, leurs serrures, leurs ceintures et leurs préceptes de chasteté, leur morale obtuse car ils ont besoin toujours de se rassurer.
Pourtant, ils le savent, il ne faut jamais demander de preuve, car alors, il n’y a pas de validité de l’amour.
Il faut croire.
Les femmes sont à l’image de Dieu.
Croire ce qui est promis sans exiger de le posséder. »

Il y a chez C. Breillat, une idéalisation absolue de la position féminine et de sa jouissance qui serait par exemple, davantage du côté de la vie . Elle se fait l’initiatrice d’une jouissance féminine censée sauver l’homme de son aliénation. Par exemple ceci :
« Accepte ta dissolution, ce que tu appelles faiblesse, ne le crains plus, car tu accéderas à la Légèreté. Dans cette Légèreté, comme moi, tu auras le corps et le cœur aérien, très éloigné de la touffeur séminale des sexes qui en ont pourtant été le répugnant et obligatoire passage. »

Elle prend à la lettre et met des majuscules à ce qui n’est qu’évoqué prudemment dans l’expérience des mystiques ; elle étale sans détours ce dont les mystiques ne témoignent qu’avec difficulté et précaution. Elle s’avance dans cette expérience d’une jouissance Autre avec une conviction militante, animée de l’idée de pouvoir la partager. Dans cet extrait, apparaît aussi ce qui reste dans son approche une dichotomie profonde du corps et de l’esprit, avec une dévalorisation, une répugnance affichée pour la dimension sexuelle. Or, dans l’expérience amoureuse mystique, cette dichotomie elle-même est dépassée et confondue.

La mise en scène de la sexualité des corps dans ses œuvres apparaît comme une dénonciation du « machisme », du phallocentrisme, pour mieux s’en affranchir. Elle demande à être crue sur sa féminité, sa vérité est Autre et « toute ».

2) Le langage

« La sexualité, c’est du langage où la chair passe à l’abstraction », énonce C. Breillat dans une interview .
Ou encore « (Ayant atteint une jouissance de femme)… la pornographie leur apparut alors comme le Verbe (l’écriture) de la femme révélée…
Avait-il compris la vulve comme un hiéroglyphe apparu qui signifiait Eternité à celui qui le regardant était baigné de son sens ? » p.121

C. Breillat se fait théoricienne de sa propre solution qui lui permet de supporter l’insoutenable réel de la différence des sexes par le mythe de La Femme salvatrice et de l’Amour.

Dans l’interview qu’elle a accordé à Jérôme Clément , elle soutient que la vie est un mythe, que l’aspiration humaine est immatérielle. « L’expression «transport amoureux » veut dire que, du physique, on va au mental, et qu’il y a une transfiguration de la relation sexuelle qui est le transport amoureux ». Sur ces métaphores prises à la lettre, C. Breillat forge l’idéal de l’amour et de la féminité qu’elle revendique et pour lequel elle milite à travers son œuvre écrite et cinématographique. Elle ne témoigne pas, dans ce dialogue, d’une histoire d’amour personnelle mais plutôt de sa quête de l’homme idéal à travers des passions amoureuses éphémères.

S’agit-il dans ce cas de la position féminine telle que Lacan nous l’évoque ?
La jouissance supplémentaire évoquée par Lacan, suppose au préalable un passage par la jouissance phallique, elle ne l’exclut pas. Elle est supplémentaire à la jouissance phallique. Dans la position de C. Breillat, la jouissance féminine apparaît bien plus comme une alternative à la signification phallique, à un réel épouvantable du côté de la différence sexuelle. La constante opposition qu’elle fait entre les hommes et les femmes, la situe davantage dans le registre des oppositions duelles plutôt que dans les paradoxes rencontrés par les mystiques. Son souci de bien dire et sa mise en forme artistique de cette question radicale, avec tous ses effets de vérité, en font une artiste qui nous introduit au cœur de la formulation difficile de l’identification de nos jouissances.

Alice Ferney « La conversation amoureuse »

Avec « La conversation amoureuse », Alice Ferney nous plonge dans le discours intérieur qui accompagne une rencontre, tant du côté masculin que féminin. Tout le livre est consacré aux sentiments intérieurs et à la divergence des désirs masculins et féminins.

Il s’agit essentiellement d’une rencontre entre deux personnes mariées, mais d’autres personnages gravitent autour d’eux apparaissant en écho ou en alternative à leur propre cheminement.

Il y aurait beaucoup à dire de ce récit quant à la justesse dans l’observation des différentes appréhensions de la rencontre et de la relation entre les sexes.
Pour nous en tenir à notre point de vue, en quoi ce récit peut-il rendre compte de la spécificité d’une position féminine ?

C’est donc une relation adultère, vouée à la clandestinité et normalement passagère. Mais on voit comment, de son côté à elle (Pauline),  il y a un appel, un appétit, une demande à ce que cette relation ne cesse pas. De son côté à lui (Gilles), par contre, on sent qu’il y a un recul, que cela pourrait cesser, mais il ne se désiste pas complètement face à sa demande. Leur relation ne finit pas.
Ce côté infini, cette aspiration, on sent qu’ils viennent d’elle. Du côté du sentiment, il y a une demande insatiable. Mais cette aspiration à l’infini apparaît également dans ce qui se joue au cœur de la relation sexuelle.
« Elle se laissait envahir comme une terre ouverte à la mer… Elle se désunissait… Elle s’éloignait de lui. Alors elle disparut. La personne qu’elle était disparut… Son visage ne fut plus qu’un naufrage, la bouleversante tombée d’un masque » p.400
Cette dimension de « ravage », propre à la passion féminine, n’est pas, sous la plume d’A. Ferney, sans être perçue par son partenaire.
« L’étreinte révélait la différence entre eux… Elle ne se lèverait pas intacte, comme lui le serait par exemple, inexplicablement. » p.402
Là où, facilement, l’amant s’éloigne et se détache, s’ouvre du côté féminin,  la douleur de la séparation, l’insatiable appel à la présence. Cette différence est ce qui va marquer l’issue de leur relation jusqu’à l’épilogue intitulé S’il n’y a pas de fin.

Ici, la dimension « supplémentaire » propre à la jouissance féminine apparaît dans la juxtaposition de deux histoires d’amour dans la vie de Pauline.
«Il (Gilles) n’était rien pour elle. Il était tout pour elle. Car il était ce qui dans sa vie ressemblait à l’extrémité de l’amour. L’amour désespéré, l’amour abandonné. Elle n’avait pas pu aimer son mari de cette manière, tout bonnement parce qu’elle l’avait tenu auprès d’elle ! C’était un amour qui mûrissait sans perdre son objet. Mais, aimer dans l’absence et le dépouillement, … c’était un autre comble de l’amour. » p.448.

Cette attente et ce désir qui ne cessent pas, la renvoie à la solitude, à l’inconsistance de l’Autre.
« Elle avait tout construit seule. N’avait-elle pas été tout simplement une qui aime un fantôme ? Ne tenait-elle pas au sentiment qu’elle avait conçu pour lui bien plus qu’à lui-même ? Ces questions n’avaient pas de réponse. Elle croyait l’aimer. Et peu importait si cela n’avait été qu’une façon de ne pas trahir la félicité du commencement. » p.471
Ainsi, quelque chose de la jouissance est à l’origine du sentiment amoureux lui-même qui fait exister l’Autre dans la croyance. L’amour apparaît comme une fiction propre à faire exister un Autre, un homme ou un Dieu même.
N’est-ce pas ainsi que nous pouvons entendre cette assertion de Lacan : Et pourquoi ne pas interpréter une face de l’Autre, la face Dieu, comme supportée par la jouissance féminine ? (Encore, p. 71).

La lecture ici proposée de l’ouvrage d’Alice Ferney rejoint-elle les préoccupations et la visée de son auteur ?
Que nous apprend l’interview qu’elle accorde à Jérôme Clément  sur ce thème de l’amour ?

Elle ne prétend pas à un roman biographique mais à un développement intellectuel, un travail déployé à partir des émotions, des sensations.
Elle a commencé ce livre par réaction à toute une littérature du désenchantement amoureux et pour s’y préparer,  pendant trois ans, elle n’a lu que sur ce thème de l’amour.
Nous ne serons pas surpris d’entendre de sa bouche que ce qui l’intéresse dans la relation amoureuse, c’est ce qui ne cesse pas. Il lui est difficile de concevoir, dit-elle, la fin d’un amour. Cette notion du temps infini n’est pas sans lien avec la religion : dans toutes les religions, il y a une notion d’infini du temps de l’amour. C’est aussi, à son avis, ce qui caractérise le rêve d’amour féminin. « Il me semble qu’une femme masculine rechercherait peut-être des rencontres, un éblouissement sexuel, puis une rupture. Mais une femme féminine ne recherche pas cela, je n’en ai pas le sentiment. »

Alice Ferney, par la rigueur de son travail d’écriture, plus que par le témoignage d’une expérience personnelle, déploie magnifiquement dans « La conversation amoureuse », ce qui peut faire la spécificité d’une position féminine dans l’amour. Nous y retrouvons, distillés à petites touches, et sans revendication militante, les traits que Lacan a pu isoler comme caractérisant la jouissance féminine supplémentaire avec sa notion d’infini venant répondre à l’inexistence de l’Autre.

Ce qui se dégage du roman d’A. Ferney, à travers la construction d’un amour parallèle, clandestin, infini, sur fond d’absence relative, est aussi ce qui apparaît plus radicalement encore dans le roman de Natacha Michel au titre évocateur, « Laissez tomber l’infini, il revient par la fenêtre ».

Natacha Michel « Laissez tomber l’infini, il revient par la fenêtre »

Tout le roman de Natacha Michel consiste dans le récit d’une rencontre amoureuse mais qui n’a pas connu de réalisation, ni d’aveu, ni de réciprocité.
Cette situation fait valoir d’autant plus la dimension de fiction qui accompagne l’élaboration de l’amour du côté de la narratrice.
Elle joue d’ailleurs, dans le récit même, avec cette part de fiction dans laquelle elle entraîne le lecteur, lui laissant croire par instant qu’elle a vécu avec l’homme aimé et révélant en bout de course qu’il n’en est rien. (p.80-81)
Elle est de celle que l’amour met au travail de l’écriture, comme Mireille Sorgue. L’une comme l’autre sont soutenues dans leur vocation d’écrivain par leur partenaire respectif.

Dans la Lettre mensuelle , Laure Naveau a commenté ce texte sous le titre « Un devenir-femme ». Elle en souligne la légèreté et la vivacité de style, l’épilogue en forme de Witz. « On est porté, emporté par cette ode à l’amour même, dénué de réciprocité. Car une sorte de credo s’affirme et s’affine au fil des mots : Il n’y a d’amour vrai, hors de tout narcissisme, que dans celui qui n’appelle pas de réponse, comme une pure supposition, au bout de laquelle une œuvre a pu s’écrire. »

L’écriture de Natacha Michel est vive, incisive, sur un ton d’humour et d’autodérision qui n’évacue pas la gravité du propos.
La rencontre amoureuse est relatée en quelques lignes inoubliables. Cette première rencontre s’effectue dans un véritable éblouissement, ravissement.
« En une seconde, je compris tout : que l’amour me ravage, que le moindre accroc emporte toute la pièce, que je ne puis attendre, que posséder est un supplice qui précède le suivant, celui de la dépossession, qu’il n’y a pas d’autre félicité ».
Toute l’expérience amoureuse se condense dans le temps de la rencontre et va se déployer unilatéralement, avec l’énigme constante portant sur le désir de son partenaire. Cet homme plus âgé qu’elle, s’intéresse à elle et le lui manifeste, sans mettre en jeu son désir d’homme.

La question du nouage entre amour et sexualité, s’il était sensible dans le récit d’A. Ferney, reste ici plus énigmatique. Amoureuse de celui qu’elle nomme « l’homme aimé », elle a une aventure avec un autre garçon de son âge. Il se produit comme un reflet ébloui de l’un à l’autre, mais « sans rapport », dit-elle. Un « sans rapport » qui heurte une conception spontanée et habituelle où tout est dans tout et où il s’agit de « trouver l’unité de sa vie ». C’était l’énigme de l’amour qui me confondait, laquelle singularisait si fortement les êtres qu’ils en perdaient le dénominateur commun. p.68.

S’il ne se réalise pas, ne se concrétise pas dans la rencontre sexuelle, le sentiment de l’infini marque cependant l’histoire de cet amour. Rien n’a jamais eu lieu, mais le mouvement qui l’a emportée dans cette rencontre persiste et résonne dans l’ensemble de sa vie.

« Entre l’homme aimé et moi, rien n’a jamais eu lieu. Maintenant, m’a-t-il aimée ? Impossible d’en décider, comme sans doute c’est le cas de tout amour, ce qui fait non pas qu’on en doute toujours mais qu’on en vit toujours. Pourtant, grâce à cette passion, j’ai réussi ma vie. Il n’y a que le signe de l’infini, qui, écrit à l’envers, reste le même » p.81

« Mon amour n’a pas cessé ni diminué, il est resté intact. Parce qu’il n’a pas connu ce développement qui apaise et , dit-on, détruit ? » p.82

« Ce sont mes projets qui se sont réalisés, pas mon rêve. J’ai été sauvée et j’ai été perdue. Mon amour a été perdu. Je n’ai connu d’infini que celui du projet. Oui mais, écrit à l’envers, l’infini reste le même. » p.83

Parce qu’il est véritablement réponse à l’énigme du désir de l’Autre et de son inconsistance, le sentiment amoureux féminin s’infinitise et s’affranchit du support de l’objet. Il survit en l’absence même de présence et de réciprocité. C’est le point paradoxal où, prenant appui sur une mise en jeu de l’objet dans la rencontre, le désir féminin s’en détache à la rencontre du vide perçu dans l’Autre. Sans ce support de l’objet, ou avec ce nouveau support inconsistant, le sentiment amoureux se déploie avec à l’horizon la question, toujours présente, de savoir à qui, ou à quoi, il s’adresse. Comme si alors, le désir amoureux se déployait au-delà de ce qui le cause.
Pour Natacha Michel, il s’en produit une œuvre écrite qui est le déploiement même de cette problématique.

Si ce témoignage de Natacha Michel repose essentiellement sur un amour excluant la dimension sexuelle, avec Catherine Millet, nous aurons le témoignage d’une position féminine radicalement inverse où la dimension de la sexualité est à l’avant-plan.

Catherine Millet « La vie sexuelle de Catherine M. »

Voilà un récit pas comme les autres, détonnant, et qui a fait scandale au moment de sa publication. Lacan se plaignait de ce que les femmes ne parlaient pas de leur sexualité. En voilà une qui s’est mis en tête d’en parler et de l’écrire. Je pense qu’il aurait su utiliser ce témoignage et l’apprécier.

Critique d’art reconnu, directrice de la revue Art Press, auteur d’essais sur l’art contemporain, Catherine Millet a entrepris de raconter sa vie sexuelle à visage découvert. Elle le fait sur un ton neutre, descriptif, dans une écriture claire et précise, une approche qui est celle avec laquelle elle aborde aussi, professionnellement, les œuvres d’art. Dans sa démarche, elle a le souci du mot juste, qu’elle compare au processus de l’analyse (p.V). Elle applique sa faculté d’observation et d’analyse sur la matière la plus aveuglante qu’est le sexe. Sa visée est avant tout de produire un témoignage, un texte destiné à établir une vérité, non pas généralisable à l’ensemble des femmes, mais la vérité de son être singulier.
Ce n’est pas un récit biographique linéaire mais des autoportraits à différents moments de sa vie, où les faits de la réalité et les faits imaginaires, les fantasmes, s’entremêlent (mais elle indique toujours la part de chacun). Il est organisé autour de thèmes : le nombre, l’espace, l’espace replié, détails, qui sont autant de modalités de son rapport aux hommes et de sa jouissance.

Dans cette vie sexuelle peu ordinaire, les scènes sexuelles se succèdent. Elle s’offre facilement, à plusieurs hommes successivement dans des rencontres organisées, ou ce qu’on appelle des partouzes. Il semble y avoir pour elle une déconnexion radicale entre cette pratique de la sexualité et l’amour.

Le premier chapitre du livre, « le nombre », fait résonner cette grande disponibilité. C. Millet n’est pas sans l’articuler à un fantasme infantile.
« Les fantasmes de ma petite enfance m’ont rendue disponible pour une grande diversité d’expériences. Sans honte par rapport à ces fantaisies érotiques, au contraire, toujours renouvelées et enrichies, elles ont constitué l’appui pour la réalisation de pratiques que d’autres trouvent extravagantes. » p.37
Ce qui en constitue une des clés,  c’est un fantasme de soumission, de passivité où elle s’en remet au bon vouloir de l’Autre. Un fantasme qu’elle situe elle-même dans le fil de la croyance en Dieu (elle voulait devenir missionnaire) « Il est bien possible que cette croyance m’ait quittée quand j’ai commencé à avoir des rapports sexuels. Donc, sans plus de mission à accomplir, vacante, je me suis trouvée être une femme plutôt passive, n’ayant pas d’objectif à atteindre, sinon ceux que les autres m’ont donnés » p.32.
Il y a de sa part une façon de s’en remettre à l’Autre, à ses partenaires qui lui évite de se poser la question du désir. « Cela m’allait bien qu’un homme me soit présenté par un autre homme. Je m’en remettais aux relations des uns et des autres plutôt que d’avoir à m’interroger sur mes désirs et les moyens de les assouvir.. J’évoluais dans le confort d’une sorte de complicité familiale…
dans une sorte de continuum,un espace où il n’y a plus de frontière entre les corps, et où ne se pose plus la question : qu’est-ce qu’il veut de moi ? qu’est-ce que je veux ? » p.127
Cette pratique de la sexualité qui évite les jeux de séduction, apparaît comme une solution aux difficultés de la rencontre.

Si Catherine Breillat, à travers l’exhibition de sa féminité, veut délivrer un message aux hommes, éduquer les hommes, leur apporter le salut, ce n’est pas du tout le propos de C. Millet. Elle se fait plutôt l’apôtre de la liberté individuelle sans que n’apparaisse de croyance dans le rapport sexuel. Le non-rapport sexuel est davantage au centre de sa démarche, comme il est sensible dans l’art contemporain.

Dans le chapitre intitulé « l’espace », résonne ce qui est également une question de l’architecture contemporaine : explorer les dimensions de l’espace dépassant celles de la représentation habituelle. L’art contemporain en effet, interroge nos représentations spatiales par des recherches sur l’ étendue, sur les surfaces et les objets topologiques qui modèlent des espaces complexes.
Pourquoi parler d’espace en matière de sexualité ?

C. Millet elle-même n’est pas sans opérer un rapprochement entre son intérêt professionnel et une sensibilité particulière à l’espace, comme si les relations sexuelles ouvraient pour elle un autre mode de rapport au monde. Ainsi, elle nous fait part de sa préférence pour avoir des relations sexuelles dans un cadre naturel (et non dans l’espace confiné d’une chambre), en mettant l’accent sur la perspective illimitée qui en découle.
« L’illusion est là que la jouissance est à l’échelle de cette étendue, dilatée à l’infini… avec Dieu pour seul témoin » p.120. Il en va de même de son goût pour l’obscurité qui « permet d’élargir à l’infini un espace dont les yeux ne perçoivent pas les limites… J’aimerais le noir total à cause du plaisir que je trouverais à me laisser engloutir dans une nappe indifférenciée de chair » p.103. « Je me demande si les hommes des bosquets et des parkings, de par leur nombre et leur statut d’ombres, ne sont pas faits de la même étoffe que l’espace » p.121.
Catherine Millet témoigne d’une passion pour cette jouissance où comme sujet, elle se perd dans un monde sans frontière, indifférencié.

Dans le chapitre suivant, « l’espace replié », son témoignage sera plus proche encore de certains témoignages des mystiques. Nous assistons ici au renversement possible de cette notion d’espace à son envers le plus extrême de confinement.
« Lorsqu’il me prend de retourner mon aspiration aux vastes horizons, je m’expédie volontiers, par l’imagination dans un local à poubelles » p.158 ; « Baiser au-delà de toute répugnance n’était pas que se ravaler, c’était dans le renversement de ce mouvement, s’élever au-dessus des préjugés » p.161.
Son expérience ici ressemble aux épreuves que pouvaient s’infliger religieux et religieuses dans leur quête mystique afin de participer à une jouissance supérieure. Dans ces expériences contrastées se confond une jouissance qui projette hors de soi et celle de se voir réduit à son être de déchet. Dans l’un ou l’autre cas, la jouissance est liée à la sensation de se défaire de son corps. Paradoxe d’une jouissance du corps hors des limites moïques du corps imaginaire. « Le bien-être si parfait  que l’on connaît lorsque dans le plaisir on s’est pour ainsi dire défait de son corps auprès d’un autre, on peut en reconnaître certains aspects lorsqu’on se défait pareillement de ce corps, mais dans le déplaisir, l’abjection ou encore la douleur la plus vive » p.161

Dans ce témoignage inhabituel, on retrouve les observations les plus proches de ce que nous ont livré les mystiques. L’expérience cependant apparaît abrupte, sans qu’il n’y ait idéalisation, sans l’amour qui dans la mystique chrétienne vient soutenir de façon exaltée, l’existence de l’Autre. Une seule allusion,  « avec Dieu pour seul témoin », nous fait entrevoir que cette dimension n’est pas totalement absente.

Le dernier chapitre « détails », est consacré à une exploration et une description aussi précise que possible des manifestations des différentes formes de sa jouissance sexuelle. Et pourtant, aussi précise, triviale, soit-elle, bravant tous les tabous, elle bute sur un indicible. « Le plaisir solitaire est racontable, le plaisir dans l’union échappe. Pas de déclic, pas d’éclair. Plutôt l’installation lente dans un état moelleux de sensation pure… Est-ce la plénitude ? Plutôt un état proche de celui qui précède l’évanouissement, lorsqu’on a l’impression que le corps se vide. Envahie, oui, mais de vide… » p.228.

La vie sexuelle de Catherine M., sous les allures de l’exhibition d’une sexualité perverse, porte aussi toutes les caractéristiques que Lacan attribue à cette jouissance Autre, supplémentaire, propre à la position féminine. Notamment par la dimension d’excès, d’outrance même qui marque ce récit. Ces caractéristiques coexistent dans son cas avec ce que nous aurions pu épingler comme traits relevant davantage de la question de l’hystérique.

Les propos de Catherine Millet interrogée par Jérôme Clément , nous en apprennent-ils plus sur sa position ?
Elle confirme dans cet interview la dissociation qu’elle opère entre la vie sexuelle et l’amour. L’amour n’est pas une condition pour avoir des relations sexuelles. Autant elle se livre facilement aux relations physiques, autant l’amour lui apparaît comme une chose exceptionnelle. La relation amoureuse qu’elle connaît est pour elle une réconciliation avec le monde. Dans sa façon d’en parler résonnent encore de nombreux accents « mystiques ».
« Cet amour pour Jacques est ce qui m’a permis de mieux aimer les autres. Quand j’ai commencé à vivre avec lui, j’ai entretenu un certain temps l’illusion – c’est vraiment une illusion !- que j’allais devenir une sainte, que j’allais être celle qui donne aux autres. Je me suis dit : je suis tellement comblée par Jacques que je vais pouvoir me consacrer aux autres et leur donner le plus possible. Mais la réalité des rapports entre êtres humains vous ramène les pieds sur terre. Cependant, j’ai été portée par ce rêve. »
Elle ne veut pas se faire la dupe de ses propres aspirations, cependant elle ne peut s’empêcher de faire des liens entre sa volonté de liberté sexuelle et celle qu’elle entrevoyait dans sa vocation de religieuse ; celle de n’appartenir qu’à Dieu et d’avoir le monde à évangéliser !

En témoignant de sa sexualité ou de sa vie amoureuse, Catherine Millet nous fait voir que de chaque côté, l’expérience s’ouvre pour elle vers Dieu, ou les autres, ou une sorte d’infini ou d’absolu. Elle peut le reconnaître avec une sorte de froideur, sans en faire un objet de revendication ni d’identification. Entre les lignes de son témoignage, elle illustre parfaitement ce que Lacan a voulu indiquer d’une spécificité de la position féminine.

Conclusion

Dans son cours de 1997 , JA Miller reprend une différence établie par Lacan : l’homme aura la femme pour symptôme, la femme aura l’homme comme ravage. Qu’est-ce qui différencie là symptôme et ravage ? C’est que le ravage ouvre à un certain illimité.
Le partenaire de l’homme est un partenaire limité, cerné, le partenaire de la femme comporte une ouverture illimitée et répond à une logique de l’infini et non pas du fini. C’est ce qui répond à l’étrange inscription de A barré du côté de la femme.

A travers les auteurs que nous avons parcourus, nous avons tenté de repérer cette logique de l’infini, tant du côté de l’amour que du côté de la jouissance sexuelle. Les différents auteurs nous ont fait voir aussi que si amour et sexualité pouvaient être liés dans cette même aspiration, ce lien n’était pas nécessaire.
Il est saisissant aussi que cet aspect, « supplémentaire »,  propre à la position féminine, ne fonde en rien une identification, presque au contraire. Lorsqu’une C. Breillat revendique une identification féminine rédemptrice, nous ne retrouvons pas cette incidence d’une jouissance supplémentaire, envahissante mais discrète, comme glissée entre les mots.
Ainsi, ce qui pouvait faire apparaître des « mystiques » jadis, identifiées comme telles,  se retrouve bel et bien dans certains témoignages des femmes qui écrivent aujourd’hui, mais entre les lignes, dans la confidence de leur récit et non plus dans quelque chose qui pouvait faire lien social, au sens de faire école.

Si homme et femme se différencient entre symptôme et ravage, « il y a une certaine dimension métapsychologique qui est valable pour les deux sexes, c’est-à-dire par un biais ou par un autre, la solitude de la jouissance. La jouissance ne fonde pas le couple », soutient encore JA Miller.
Voilà sûrement ce dont témoignent les auteurs examinés.
Et ceci nous ramène une fois de plus au séminaire « Encore ».
« Ce qui parle n’ affaire qu’avec la solitude… Cette solitude, elle, de rupture du savoir, non seulement elle peut s’écrire mais elle est même ce qui s’écrit par excellence, car elle est ce qui d’une rupture de l’être laisse trace. »

Dès lors, ce parcours à travers la lecture de ce que les femmes écrivent sur l’amour aujourd’hui est aussi un parcours de leur solitude, prise une par une, dont l’écriture porte la marque.







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8 juin 2006 4 08 /06 /juin /2006 23:03
 

Un soin paternel : expression utilisée par Jacques Lacan dans R.S.I .L’association n’est pas fréquente. On trouve bien plus souvent le duo soin maternel.

Comment différencier ces deux binaires et préciser ce que désigne « soin paternel », lequel est partie de la fonction paternelle ? 

 Le « Robert », quand il fait découler le mot « soin » du verbe soigner conduit à l’idée de soins corporels, ce qu’on traduit par la fonction de « nursing ».Mais il donne comme sens premier à ce mot celui de « préoccupation qui inquiète, qui tourmente,effort qu’on se donne pour obtenir ou éviter quelque chose ; avoir, prendre soin, penser à , s’occuper de » :il s’agit alors de façon plus large d’une prise en charge, de l’exercice pointilleux d’une responsabilité.

Une ligne maîtresse du texte des Complexes familiaux de Lacan est l’opposition entre les conduites instinctives et tout ce qui est fruit de la culture : l’homme est un animal dénaturé. Cependant il considère que les soins maternels, du moins ceux des premiers temps de l’enfant sont proches d’ une conduite instinctive .« Si,en effet, la famille humaine permet d’observer, dans les toutes premières phases des fonctions maternelles, par exemple, quelques traits de comportement instinctif identifiable à ceux de la famille biologique, il suffit de réfléchir à ce que le sentiment de la paternité doit aux postulats spirituels qui ont marqué son développement pour comprendre qu’en ce domaine les instances culturelles dominent les naturelles ,au point qu’on ne peut tenir pour paradoxaux les cas où, comme dans l’adoption, elles s‘y substituent (p24 autres écrits) »

Une autre insistance est la distinction entre la personne et la fonction : Lacan parle déjà de la paternité et de la maternité comme de fonctions distinctes de l’être biologique qui  les supporte.

 « La fonction de résidu que soutient la famille conjugale dans l’évolution des sociétés, met en valeur l’irréductible d’une transmission ( ) impliquant la relation à un désir qui ne soit pas anonyme. C’est d’après une telle nécessité que se jugent les fonctions de la mère et du père. De la mère : en tant que ses soins portent la marque d’un intérêt particularisé, le fût-il par la voie de ses propres manques. Du père : en tant que son nom est le vecteur d’une incarnation de la loi dans le désir. »

 Le mot soin désignerait alors la mise en actes de la fonction : soins plus proches de l’instinct, se rapportant au bien-être du corps, mais de façon particularisée, en ce qui concerne la fonction maternelle, rôle davantage marqué par la culture pour la fonction paternelle.

Cette dernière connaît, 2 pics, d’une part,dans la petite enfance, d’autre part au temps de l’adolescence Et elle agit en deux vecteurs :l’interdit entre la mère et l’enfant, qui a pour résultat l’introduction de la loi dans le désir et, pas moins important, le « oui  »  au plaisir, à la vie.

 Dans son commentaire de l’ « Eveil du printemps », Mr Stevens a souligné combien l’invitation à vivre incarnée dans cette pièce par 2 figures, l’une féminine, l’autre masculine était représentative de la fonction paternelle.

Cette illustration vient bien éclairer la question posée : d’une part, la fonction en œuvre est indépendante de son support : la fonction paternelle est incarnée aussi bien par une femme et un homme. De même la fonction maternelle. Et il peut y avoir alternance.

 Mais il importe que soit toujours présente comme en chiasme l’autre fonction, laquelle vienne barrer ce qu’il y aurait de jouissance débridée dans le lien.

On voit alors que la question des familles décomposées, recomposées se simplifie : elles peuvent bien fonctionner, pour autant qu’il y ait toujours en tierce l’autre fonction. 
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