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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 09:42

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5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 23:44

Autisme et psychanalyse :

nos convictions

 

L’Institut psychanalytique de l’Enfant a pris connaissance ces derniers mois d’une étrange campagne qui vise à exclure la psychanalyse de la prise en charge des enfants et adolescents autistes. Cette campagne culmine maintenant avec une proposition de loi qui a fait réagir de nombreux représentants professionnels

 et les plus grandes associations familiales (UNAPEI

). 

Ladite campagne procède d’un intense travail de lobbying qui allègue des intentions louables : améliorer les conditions d’une catégorie de la population. En fait, il s’agit pour ses promoteurs d’obtenir des pouvoirs publics des subventions massives au bénéfice de méthodes de conditionnement, de façon à offrir des solutions ready-made aux familles qui cherchent avec inquiétude des solutions là où il y a une réelle pénurie d’accueil institutionnel.

L’Institut psychanalytique de l’Enfant réunit des psychanalystes, des intervenants d’institutions spécialisées – psychiatres, psychologues, infirmiers, orthophonistes, psychomotriciens -, des professionnels de champ de l’enfance – enseignants, éducateurs, juristes, médecins… - qui agissent depuis de nombreuses années auprès des enfants en souffrance, en s’orientant de la psychanalyse, de Freud, de Lacan et des avancées les plus actuelles de la recherche clinique. 

C’est à ce titre que l’Institut psychanalytique de l’Enfant, par sa Commission d’initiative, souhaite prendre position. Il s’agit ici de témoigner des principes qui gouvernent notre action.

 

1 – Rappelons qu’en France, à partir des années 60-70, ce sont les psychiatres d’enfant et les psychologues formés à la psychanalyse qui commencent à se préoccuper du sort des enfants autistes jusqu’alors placés en hôpital psychiatrique ou en institution fermée, où la dimension déficitaire était prépondérante. Ils prennent appui sur les psychanalystes anglo-saxons Frances Tustin, Margaret Malher, Donald Meltzer, et sur l’institution de Maud Mannoni « l’École expérimentale de Bonneuil », avec les travaux de Rosine et Robert Lefort, élèves de J. Lacan.

L’ensemble de ces travaux donne aux praticiens – psychiatres, psychologues, infirmiers, éducateurs, orthophonistes, psychomotriciens -  l’idée d’un traitement possible et d’apprentissages qui tiennent compte du symptôme du sujet, au delà de la coercition.

Les hôpitaux de jour, dans le mouvement de sectorisation de la psychiatrie, se créent dans cette perspective. Il s’agit d’offrir un accueil qui ne soit pas basé sur le déficit et qui tienne compte de la particularité de chaque sujet. La situation familiale fait partie de cette particularité, car les constellations familiales sont loin d’être toutes identiques. Les parents sont reçus, écoutés. Les enfants, les adolescents, sont reçus dans des petits groupes, sollicités pour des « ateliers » où peuvent se décliner leurs intérêts. Dans les moments de repas, de jeux, d’étude, ils expérimentent de nouveaux rapports avec les objets et avec les demandes, avec ce qui structure le monde de tous les enfants, mais dont les enfants autistes se défendent.

 

2 – Cette longue expérience de diagnostic, d’accompagnement des familles, de mise en place de parcours spécialement tissés pour chacun, a fait l’objet de nombreuses publications et de recueil de travaux. Elle n’aurait pas pu se soutenir sans la référence quotidienne à la psychanalyse, à son corpus textuel, à son enseignement vivant.

Comment situer aujourd’hui la place de la psychanalyse dans le traitement de l’enfant autiste ? Nous proposons 5 axes de réponse :

  • La formation analytique, c’est-à-dire l’expérience d’une psychanalyse personnelle, donne aux intervenants un outil puissant pour situer leur action auprès des sujets autistes à la bonne distance, en se tenant à distance d’idéaux de normalisation ou de normalité incompatibles avec l’accompagnement professionnel de sujets en souffrance.
  • Ce respect de la position du sujet est la boussole qui oriente en effet cette action. Il ne s’agit en aucun cas de laisser l’enfant, l’adolescent, être le jouet par exemple de ses stéréotypies, répétitions, écholalies, mais, en les considérant comme un premier traitement élaboré par l’enfant pour se défendre, d’y introduire, dans une présence discrète, des éléments nouveaux qui vont complexifier « le monde de l’autisme ».
  • L’enjeu est d’abord que puisse se localiser pour l’enfant l’angoisse ou la perplexité que déclenche en lui l’interpellation d’un autre et la mise en jeu des fonctions du corps dans leur lien avec cette demande – se nourrir et se laisser nourrir, perdre les objets urinaires et anaux, regarder et être regardé, entendre et se faire entendre. Les psychanalystes ont depuis longtemps noté la dimension de rituels d’interposition que constituent de nombreux traits symptomatiques invalidants. La création ou la découverte par l’enfant d’un « objet autistique », quelle qu’en soit la forme, est souvent une ressource féconde pour créer des liens et des espaces nouveaux, plus libres des contraintes « autistiques ».
  • Les psychanalystes ne contestent en aucune façon l’inscription des enfants autistes dans des dispositifs d’apprentissage. Ils mettent au contraire en valeur que le sujet autiste est déjà bien souvent « au travail ». Les autistes dits « de haut niveau » témoignent en ce domaine d’un investissement massif de la pensée, du langage, et du domaine cognitif, où ils trouvent des ressources inédites. Plus généralement, pour tous les enfants, les praticiens cherchent à privilégier les approches pédagogiques et éducatives qui savent s’adapter pour faire une place aux singularités sociales et cognitives des enfants autistes. Enseignants et éducateurs témoignent, au sein de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, de ce qu’ils ont élaboré avec l’enfant ou l’adolescent. 
  • En revanche les psychanalystes s’élèvent avec la plus grande force contre des méthodes dites « d’apprentissage intensif», qui sont en réalité des méthodes de conditionnement comportemental, qui utilisent massivement le lobbying, voire l’intimidation, pour promouvoir des « prises en charge » totalitaires et totalisantes, qui s’auto-proclament seul traitement valable de l’autisme. Loin de cette réduction, il faut différencier les différentes approches de l’apprentissage. Les psychanalystes et les intervenants, regroupés au sein de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, représentant toutes les catégories professionnelles présentes dans le champ de l’enfance, se déclarent tout spécialement attachés, pour les enfants et adolescents autistes, aux systèmes de soin et d’éducation existant en France, tant qu’ils permettent de répartir les responsabilités respectives et différenciées entre les professionnels du soin, de l’éducation, et les parents.

 

3 – Les classifications actuelles des troubles mentaux- spécialement le DSM – jettent une grande confusion dans le débat, faisant apparaître au même niveau diagnostic des symptômes de l’enfance tels que le bégaiement ou l’énurésie, des « troubles » référés à une normalité sociale (tels que les « troubles oppositionnels avec provocation » ou les « troubles des conduites »), et l’autisme (« trouble autistique »). L’autisme, et ses diverses formes, se trouve ainsi isolé comme le seul véritable tableau clinique de la catégorie « Troubles envahissants du développement ». Les débats en cours sur la continuité du « spectre des autismes », sur l’opportunité de maintenir dans la même série des TED les dits « Asperger », montrent combien cette catégorie est instable. A l’intérieur de ce « spectre », il faut examiner dans le détail les phénomènes d’envahissement du corps et situer les manifestations étranges et inquiétantes dont il est la proie. Les psychanalystes et les nombreux praticiens d’orientation lacanienne accompagnent ainsi de nombreux enfants et adolescents dans cette élaboration qui leur permet de garder ou de trouver une place dans le lien social et familial. Les parents peuvent alors s’autoriser à parler de certains traits de leur enfant, d’en saisir la valeur, malgré leur caractère étrange. Ce travail est nécessairement long, car il suppose de prendre en cause une différence de l’enfant qui vient à l’encontre des attentes et des désirs qui entourent sa présence au monde. Le psychanalyste, en place de recueillir cette souffrance, doit être attentif à la souffrance des parents et les soutenir dans leur épreuve.

 

4 – Des hypothèses étiologiques multiples – génétique, vaccinale, neurocognitive, etc.- présentées comme des vérités scientifiques à la suite souvent d’un unique article paru dans une revue, dont on apprendra quelques mois ou années plus tard le caractère biaisé, circulent dans les divers médias et affolent les familles. Ces hypothèses causales viennent répondre strictement à la réduction de l’autisme à un trouble du développement, présenté comme une maladie génétique voire épidémique. Elles se confortent de la loi de 2005 sur le handicap, qui ne vise pourtant aucunement à porter une sentence du type « C’est un handicap, donc cela n’est pas une maladie», mais à permettre une orientation adaptée pour l’enfant et une aide pour la famille. Beaucoup sur ce point reste à faire, et les associations de parents sont une force indispensable et incontournable pour faire avancer des projets adaptés, en particulier pour les très jeunes enfants et pour les grands adolescents et les jeunes adultes. En ce sens, l’annonce de l’autisme comme grande cause nationale ne pouvait que réjouir tous ceux qui sont mobilisés dans les soins apportés aux enfants et adolescents autistes.

 

5 – Les psychanalystes suivent tous les débats scientifiques autour des causes de l’autisme infantile. Quelles que soient ces causes, elles ne peuvent réduire le sujet à une mécanique. Ils prennent en compte les souffrances qu’ils rencontrent et ils promeuvent les institutions et les pratiques qui garantissent que l’enfant et sa famille seront respectés dans le moment subjectif qui est le leur. Ils facilitent, chaque fois que cela est possible, l’insertion de l’enfant dans des liens sociaux qui ne le mettent pas à mal. Ils ne sont pas détenteurs d’une vérité « psychologique » sur l’autisme, ils ne sont pas promoteurs d’une « méthode éducative » particulière. Ils sont porteurs d’un message clair pour le sujet autiste, pour ses parents, et pour tous ceux qui, en institution ou en accueil singulier, prennent le parti et le pari de les accompagner – et les psychanalystes sont de ceux-là : il est possible de construire un autre monde que le monde de défense et de protection où est enfermé l’enfant autiste. Il est possible de construire une nouvelle alliance du sujet et de son corps. L’effort de tous vise à démontrer cliniquement cette possibilité.

Le 2 février 2012

 

La Commission d’initiative de l’Institut psychanalytique de l’Enfant

Mme Judith Miller (Paris) - Dr Jean-Robert Rabanel (Clermont-Ferrand)

Dr Daniel Roy (Bordeaux) - Dr Alexandre Stevens (Bruxelles)

 

Contact : institut.enfant@gmail.com


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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 20:09

Vous trouverez ci-dessous le produit d'une réunion de lecture au cripsa du livre de Philippe Lacadée, « Robert Walser, le promeneur ironique ». 

 

Il s'agit d'un éclairage apporté par Marie-Jeanne Brichard, qui relève une référence de Jacques Lacan.

 

Sans vouloir pour autant jouer mon petit Plutarque, je trouve intéressant un parallèle à établir entre le personnage de Walser, lu par Philippe Lacadée (1) et celui du Gribouille de Georges Sand(2), évoqué par Lacan dans le séminaire V, à propos d’André Gide.. « …l’enfant battu, une servante qui laisse tomber quelque chose dans un grand patatras de destruction de ce qu’elle tient entre les mains, ou encore  l’identification (de Gide) à ce personnage de Gribouille dans un conte d’Andersen, qui s’en va au fil de l’eau et finit par arriver à un lointain rivage transformé en rameau. Ce sont des formes parmi les moins humainement constituées de la douleur d’exister. »(3)

 

Lacan attribue à Andersen le personnage de Gribouille mais c’est à Georges Sand que fait référence Gide, dans « Si le grain ne meurt ».(4) Le Gribouille de Sand a ceci de particulier qu’il est simplet par décision. Sand insiste sur sa capacité à trouver des solutions aux problèmes rencontrés : il refuse d’avoir de l’esprit parce que c’est pour lui synonyme de devenir capable  comme son entourage de tuer et piller.(5)  Sa demande est demande d’amour, non d’esprit.

 

« Ce que je sais, c’est que je serai plus tard un ravissant zéro tout rond » dit le jeune garçon au début de « L’institut Benjamenta ».(6) Pour Walser, dit Lacadée,(7) la mort s’équivaut à la nature dans laquelle il ne cessera toute sa vie de vouloir se fondre au point de venir  y mourir comme le poète des « Enfants Tanner » dans le silence de la neige. À propos du personnage de l’ »Etang », Lacadée dit : « le décor de ce qui est et sera la vie de Walser est planté : se réduire à, néant, dissoudre son étant comme une tache dans l’étang. Comment exister si on a la certitude que votre mère ne vous aime pas, telle est la question qui peut se déduire de la lecture de l' « Etang. »(8)

 

Se dissoudre, que ce soit dans la neige ou dans l’eau, deux images de la séduction de n'être pas, de se réduire à un rien comme réponse à la douleur d’exister

 

1. Philippe Lacadée,  Robert Walser le promeneur ironique, Edition Cécile Defaut, 2010.

2. Georges Sand, Histoire du véritable Gribouille, Folio Junior, Ière édition 1850.

3. Jacques Lacan,  Le Séminaire livre V , Seuil,  p. 258.

4. André Gide, Si le grain ne meurt , Folio 875, p. 60.

5. Georges Sand, op cit.,  p. 60 et 61.

6. Robert Walser,  L’institut Benjamenta, L’imaginaire, Gallimard,  p. 33.

7. P. Lacadée, op cit., p. 38.

8. P. Lacadée, op cit., p. 3.


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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 23:09

Alfredo Zenoni - Clinique du passage à l’acte

Notes prises par Katty Langelez non revues par l’auteur 

 

La question du passage à l’acte pose aussi la question de ce qui est mental de la pensée. Le plus souvent ce qui motive les hospitalisations se passe au niveau du comportement. A la présentation de malades, il est rare de rencontrer quelqu’un qui présente l’élaboration d’un délire, la plupart du temps il s’agit de problèmes relationnels, de passages à l’acte ou de refus, de problèmes de consommation ravageante. Lacan a lié la folie à la liberté et à la jouissance. La folie est un révélateur de la liberté de l’humain. Franchi un certain seuil, la liberté se retourne contre elle-même. Ce qui est dit d’abord de la liberté est ce qui va être formulé autour des pulsions. Ce qui est de l’ordre de la motivation. Ce qui échappe à son pur fonctionnement. L’être animal, l’organisme est programmé pour s’auto-conserver, il y a chez l’être humain un point de folie qui échappe à cette programmation. L’être humain est composé d’une dimension de fonctionnement et d’une dimension de dysfonctionnement. Lacan appellera le fait que le sujet est pris dans le fonctionnement extérieur (les intérêts, les buts, les idéaux), c’est l’aliénation. C’est aussi la dimension de la raison. Les choses sont organisées en fonction de la structure signifiante. C’est l’ensemble  de l’Autre. Cet ensemble ne comporte pas son propre résumé. Quand il devrait se boucler, il fait un tour qui enserre une absence de l’Autre. L’ensemble de l’aliénation ne comporte pas l’aliénation de l’aliénation, laisse un trou. C’est le point de la jouissance, le point où il y a une discontinuité dans le fonctionnement. Le système de lois ne contient pas la Loi du système. Tout système comporte un point de départ qui lui est sans raison. Il y a un point d’origine qui est creux. C’est le point où l’être humain échappe au fonctionnement. Sur un point il n’est pas programmé, il est libre. Il peut suivre une préférence qui va à l’encontre de son auto-conservation, cela échappe au fonctionnement, c’est sans raison, sans explication. C’est un point de non-déterminisme, tout ce qui nous explique cesse à ce point. C’est le point de discontinuité dans l’aliénation, dans la programmation. Dans l’aliénation, on peut mettre par exemple un curriculum vitae. C’est le point de l’éthique, c’est le point où l’on fait des choix dont on est responsable. Ce point qui est celui de la séparation, c’est aussi celui de la pulsion. Ce point aussi est à définir comme ce qui n’est pas réductible aux raisons, aux motivations. La pulsion est acéphale, n’en fait qu’à sa tête. C’est en ce point que se situe la notion d’acte. C’est le point qui se dégage de l’organisation de la pensée. Ce point, on ne peut pas le voir dans les cellules du cerveau. 

 

Lacan dit pour cela que le paradigme de l’acte, c’est le suicide parce que l’on cesse d’être ce qu’on était avant, et que l’on renaît à autre chose. Cet instant de l’acte est toujours un peu suicidaire, d’où la notion de risque, d’inconnu, d’angoisse. Le sujet est ce qui est supposé sous tout ce qu’il fait le long de ses journées, le long de sa parole, le long de ce qu’il fait. Au moment de l’acte, il y a une disparition du sujet. La notion d’acte comporte toujours l’idée d’un franchissement. On franchit un abîme. On n’adhère plus à telle loi, à telle organisation. Après ce n’est plus comme avant. 

On peut ensuite distinguer l’acte du passage à l’acte. L’acte suppose que ce franchissement se fait à l’intérieur de coordonnées symboliques : changer d’état civil, démissionner. Le changement est un acte mais cela se fait dans des coordonnées symboliques. Lacan dit qu’un acte procède d’un dire. Par exemple si passe un dictateur et que vous ne levez pas le bras, c’est un acte, c’est un dire non. La frontière entre acte et passage à l’acte n’est pas évidente. C’est souvent dans l’après-coup que l’on peut en juger. Le passage à l’acte, c’est une sortie de la scène de l’Autre, de la scène sociale, du contexte symbolique. Une injure, qui n’est pas de l’ordre du mouvement, est un passage à l’acte. C’est une rupture du contexte dans lequel vous vous trouvez. Ce qui compte c’est le code dans lequel vous vous trouvez, si les injures font partie du code (des ados par exemple)

Exemple clinique extrait d’un traitement au CPCT, publié dans la Lettre mensuelle n° 304, «Transfert(s) comme recours pour un sujet en rupture», Romain-Pierre Renou.

Il y est démontré que ce qui semble la sortie du contexte symbolique, donc un passage à l’acte, devient en fait un traitement. 

La notion est que le passage à l’acte est une sortie dans le réel. Ce point est celui où on est à la fois fou et responsable. Ce qui est extrêmement difficile à faire valoir au niveau de la justice.

 

La position de Lacan est arrêtée depuis la fin des années cinquante sur ce point, puis n’est pas rediscutée. Le sujet est toujours responsable de ses actes, même s’il ne s’en souvient plus. C’est le considérer comme faisant partie de la communauté humaine que de le juger en tant que personne responsable.

 

Le passage à l’acte, c’est aussi se séparer de l’Autre. Cela peut être dire adieu à la vie mais aussi se séparer d’un contexte. Par exemple une patiente en hôpital a eu l’idée après quelques mois de mariage qu’elle devait partir. Cette possibilité de partir co-existe avec la possibilité de continuer à vivre ici mais certains sujets vivent cette possibilité de partir comme une injonction. La forme extrême de cela est le suicide mélancolique : se séparer pour toujours de l’Autre. La séparation passe alors dans le réel. Ce passage dans le réel de la séparation est corrélatif d’une non-disjonction du sujet par rapport au réel. La disjonction du sujet, c’est la séparation du sujet et de l’objet. Donc la non-disjonction, c’est le sujet identifié à l’objet. Par exemple le sujet a l’impression que l’autre passe son temps à le regarder, que l’autre le cherche, ne lui fout pas la paix, se paie sa tête,... moyennant quoi la séparation peut se produire par des moyens réels. C’est le passage à l’acte de séparation : un coup de poing, l’étranglement, le claquement de porte. C’est corrélatif avec l’identité du sujet avec son être d’objet.

 

Autre versant du passage à l’acte qui concerne le rapport du sujet à lui-même. Il y a des passages à l’acte qui sont des tentatives d’extraire l’objet que l’on est : l’auto-mutilation, le suicide en se réalisant comme objet chu. On se sépare de sa propre douleur de vivre pour devenir le déchet de sa propre vie. On peut par ailleurs distinguer des passages à l’acte instantanés ou continus. Par exemple, quelqu’un qui est dans le mode déchet dans la rue est dans le mode du passage à l’acte continu, passage à l’acte permanent. Idem pour certaines formes de consommation ininterrompues, sorte de suicide lent qui peut aboutir au suicide par overdose. Le passage à l’acte n’est pas toujours dans une dimension soudaine mais peut être un mode de vie. 

 

Une partie du livre «L’Autre pratique clinique» est consacrée à la question de l’enfant comme objet et les passages à l’acte qui peuvent en résulter. 

 

La place de l’enfant dans la clinique du passage à l’acte. L’enfant plus volontiers se prête à incarner l’objet du sujet. L’enfant réalise dans le réel cette part de soi qui sort de soi. Pour certains sujets est une sorte de morceau de soi-même que l’on peut négliger comme on se néglige soi-même. Les Américains ont appelés cela syndrome de Munchausen par procuration, càd provoquer des maladies chez l’enfant du fait même de savoir mieux que quiconque ce qu’il faut à l’enfant. Il y aussi des passages à l’acte de séparation par rapport à l’enfant. Cette non-séparation n’est pas la conséquence d’un trop d’amour mais plutôt la conséquence d’un manque d’amour. 

 

Quelles réponses pouvons-nous apporter à la dimension du passage à l’acte ? Les sujets accueillis dans les institutions sont là à cause des passages à l’acte. Le passage à l’acte est la cause de l’existence de l’institution qui comporte dans l’accueil une certaine séparation, traitement par la mise en place d’un autre contexte qui est le lieu institutionnel. 

Le passage à l’acte n’est pas un acte manqué, un achoppement, un oubli. C’est une discontinuité entre deux chaînes, pas dans la chaîne même. L’interprétation convient dans l’acting out dans le registre de la métaphore mais pas dans le passage à l’acte. Prendre la question du passage à l’acte par l’interprétation n’est pas la situer dans le bon registre des conditions qui le définissent. 

 

On a un peu vite tendance dans les institutions à considérer les passages à l’acte comme des acting out parce que cela se passe sous le regard des intervenants. L’acting out est une pantomime de l’inconscient. Dans Dora, toute la pantomime de son désir montre que son objet d’amour est Mme K. Mais quand Dora donne une gifle à Mr K, c’est un passage à l’acte. Elle coupe le contexte du vaudeville. Ce n’est pas seulement un franchissement  symbolique, c’est un passage dans le réel.

 

Premier vecteur : intervenir sur la relation pas sur le sujet.

Notre accompagnement doit être dans le sens d’un traitement du traitement. Faire que le sujet fait pour introduire une certaine séparation, une certaine extraction de l’objet, soit obtenu par d’autres moyens. Notre intervention porte sur le contexte familial, conjugal en tenant compte du fait que les contextes qui génèrent le passage à l’acte est caractérisé par une double impossibilité : l’impossibilité de vivre avec et l’impossibilité de vivre sans le partenaire. L’orientation de notre intervention doit consister à intervenir sur la relation elle-même plutôt que le sujet, pour y introduire une certaine régulation, modulation. Pas expliquer au sujet, ni à la mère du sujet, ce qui est en jeu. Rien ne sert de détromper le sujet sur sa certitude, de le raisonner. C’est l’orientation que nous suivons dans les communautés et appartements supervisés. Par exemple, on peut être ensemble sans vivre ensemble. Ce type d’interventions consiste à introduire des micros régulations. On introduit une autre modalité de la relation. Parfois ce sont des choses fort simples : une résidente qui ne peut s’empêcher d’aller tous les jours chez ses parents, ce qui l’amène aux passages à l’acte.

 

2ème vecteur : notre intervention doit être elle-même traitée. Un patient qui ne veut jamais interrompre un travail même pour l’heure du repas, on introduit dans la conversation que bien sûr on interrompt pas un travail mais il n’est pas dit combien de temps cela prend. On intervient pas sur le sujet, on intervient sur la situation, sur la logique de la situation. 

«Quand un sujet est dans un tel état, il faut aller dans sa chambre» => l’intervenant peut prendre le sujet par la main et l’emmener dans sa chambre. Changer de contexte, déplacer le sujet a déjà un effet.

 

Notre premier devoir est de désamorcer ce qui peut mettre le sujet en position de séparation dans le réel, mais doit être inclus la possibilité d’acter les conséquences d’un passage à l’acte. 

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 14:03

« Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir »

 

Katty Langelez

 

 

 

Cet aphorisme apparaît dans le treizième chapitre du Séminaire de Jacques Lacan, L’Angoisse. Il condense la question de l’objet a et sa place dans la relation à l’autre ainsi que les liens entre jouissance et désir. J’ai choisi de le déplier pour déployer ses diverses facettes et exposer ainsi ce qu’elles peuvent nous apporter comme enseignement.

 

Cette affirmation de Lacan avance que l’amour a un effet sur la jouissance, précisément un effet de concession, de réduction, de transformation. Sur l’influence de l’amour, la jouissance passe au désir, c’est-à-dire qu’une perte est opérée, la jouissance impliquant un tout tandis que le désir implique un manque. L’amour décomplète la jouissance. La jouissance est du registre du réel : elle est ce qui n’est atteignable que par transgression dans le Séminaire l’Ethique de la psychanalyse. Par exemple lorsque Antigone transgressa les lois humaines, la loi de Créon, le roi, pour donner une sépulture aux restes de son frère. Elle franchit les limites et passe du côté de la Loi divine que lui prescrit la pulsion de mort. Ce n’est pas par amour qu’Antigone enterre son frère contre la loi de la cité mais pour se régler sur la Loi de L’ Autre dans sa dimension folle, sa dimension sans limite. Comme Lacan le développera plus tard, à partir du Séminaire Encore. Antigone est poussée à l’acte parce que plus jamais aucun humain ne pourra occuper la place du signifiant frère. C’est un trou réel (plus personne) inclut dans le symbolique (le langage) qui aspire le sujet dans la pulsion de mort, la jouissance. L’amour par contre est du registre symbolique, c’est un fait culturel dit Lacan. Il dira aussi plus tard que l’amour est un effet de discours. L’amour est lié au langage, aux mots, aux histoires. L’amour n’est pas réel, même s’il a des effets réels. L’amour courtois en est le prototype pour notre culture européenne. C’est l’élévation de l’objet d’amour à un objet de désir inatteignable, interdit mais dont tout le procès consiste à se dérouler dans les petits mots et les missives échangées. C’est la forme de l’amour développée au Moyen-Age entre le chevalier et sa Belle dont le premier roman est l’histoire d’amour de Tristan et Iseult mais qui se développera vers des formes plus platoniques ensuite. Concernant l’amour courtois, la jouissance est totalement transformée en désir qui ne sera jamais par définition assouvi, et tout l’enjeu est le don phallique (c’est-à-dire de l’objet perdu) du chevalier pour son aimée. L’exemple type de l’amour courtois est celui de la jeune homosexuelle de Freud. La jeune fille honore une Dame, une cocotte, de ses assiduités, se mettant elle-même dans le rôle du preux chevalier. Il ne s’agit en aucun cas de passer à l’acte sexuel, de jouir de l’objet d’amour mais il s’agit du phallus. La jeune fille se fait le porteur du phallus qu’elle  va offrir à sa bien-aimée. Cela la met en position de dénie la castration et aussi de montrer la scène à son père, lui disant en quelque sorte : tu n’as pas voulu me donner le phallus sous la forme d’un enfant mais tu l’as donné à ma mère, eh! bien c’est moi maintenant qui vais offrir ce phallus à une femme. C’est bien d’amour dont il s’agit pour la jeune homosexuelle même si celui-ci prend une fonction de perversion dans la dénégation de la castration qui s’y joue.

 

En permettant à la jouissance de passer au désir, l’amour opère en position de tiers, fait fonction paternelle. Il médiatise la jouissance, la fait rentrer dans le cadre du langage et du discours. Pourrait-on dire de la sorte que l’amour est un Nom-du-Père ? Lacan dit même dans son aphorisme que seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir, rien d’autre n’y parvient donc. Cette exclusivité est interpellante parce qu’il ne s’agit certainement pas de penser que l’amour serait la solution à tout. Tout d’abord, l’amour que l’on peut avoir pour quelqu’un ne va en aucun cas régler sa jouissance. Cet aphorisme ne concerne en aucun cas l’amour d’autrui comme effet sur la jouissance du sujet. Aucun fantasme de sauvetage par l’amour n’est convoqué dans cette phrase. C’est l’amour que le sujet éprouve qui a pour effet de faire passer sa jouissance au désir. C’est une formule de l’oedipe tout aussi bien. C’est parce que l’objet est interdit, inaccessible, qu’il devient désirable. C’est donc l’amour que le sujet enfant porte au parent du sexe opposé qui opère une cessation de jouissance et fait passer cette jouissance dans l’ordre du désir c’est-à-dire du manque. 

 

L’amour comporte en lui-même un rapport au manque puisqu’il s’agit de donner ce qu’on n’a pas, comme le répète Lacan tout au long du Séminaire X. Donner ce qu’on n’a pas c’est-à-dire le phallus. C’est une définition qui pose problème concernant la structure de la psychose. Cela pose la question de l’amour et de son statut dans les structures psychotiques, c’est-à-dire chez les sujets chez qui la castration n’a pas pu opérer, l’objet n’a pas pu être perdu. On parle dans la psychose de structure érotomaniaque de l’amour ou d’amour mort. Côté perversion, on a vu avec la jeune homosexuelle que cela ne pose pas problème bien au contraire. L’amour peut être une solution de dénégation de la castration. Il peut servir de voile à la castration par le maintien dans une relation imaginaire. Côté névrose, c’est la répétition du ratage qui se rejoue dans les histoires d’amour, comme Etienne Daho, en psychanalysant averti, le chante dans «Les mauvais choix» : « Quand on veut offrir ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut vraiment pas, inconsciemment reproduire chaque fois la toute première fois, le tout premier mauvais choix. »

 

Que la jouissance condescende au désir peut aussi être entendu de plus d’une manière, qui finissent par se rejoindre. Le dictionnaire nous indique que ce verbe particulier «condescendre» vient du latin et indique le fait de descendre au même niveau. C’est donc l’amour qui permet à la jouissance de descendre au même niveau que le désir. C’est aussi à lire avec le tableau que Lacan construit dans ces leçons du Séminaire X. C’est lui qui justifie l’idée de descendre de niveau, sinon on ne voit pas pourquoi le désir serait d’un niveau moins élevé que la jouissance.

 

Ce tableau est celui de la division signifiante du sujet. 

 

A S Jouissance

   a    A         Angoisse ← Amour

 $                         Désir

 

Ce tableau présente un sujet primitif allant vers son avènement comme sujet, selon la figure d’une division du sujet S par rapport au A de l’Autre puisque c’est par la voie de l’Autre que le sujet a à se réaliser. L’aphorisme lacanien correspond particulièrement bien aux niveaux de ce tableau. C’est par l’intervention de l’amour en réponse à l’angoisse que le sujet accepte de céder sur sa jouissance pour passer dans le désir.

 

Condescendre, c’est aussi daigner, consentir, accéder, se prêter. Dans cette acception, c’est l’amour qui permet à la jouissance de consentir au désir, de rentrer dans le registre du manque, le manque du sujet pour combler le manque de l’Autre. En ce sens, le désir peut être conçu comme une défense contre le réel c’est-à-dire contre la jouissance, comme Jacques-Alain Miller l’a développé dans son cours. Le désir est la forme que peut prendre la jouissance quand elle est écornée de l’objet, quand la jouissance est barrée par l’opération de la castration. C’est la forme que cela prend via le mythe oedipien. L’amour, les mots d’amour, la demande d’amour transforme le désir incestueux en désir d’un autre objet pour plus tard. C’est un niet sur la jouissance immédiate mais une permission pour l’avenir et donc l’entrée dans un désir.

 

Il faut bien sûr distinguer pour ne pas s’égarer l’amour de la passion amoureuse, qui comme l’étymologie du mot passion l’indique inclut le pâtir. Dans la passion amoureuse, la pulsion de mort est incluse. L’amour qui consiste à donner ce qu’on n’a pas n’est pas l’énamoration, à entendre dans son double sens avec le jeu de mots lacanien, hainamoration.

 

Enseigner un savoir, à la différence de transmettre des connaissances, n’est-ce pas aussi un acte d’amour? N’est-ce pas ce que Lacan dit lorsqu’il parle de son enseignement, de sa mise au service de ses auditeurs auxquels il vient apporter un savoir en cours d’élaboration, une recherche en work-in-progress, quelque chose qu’il ne sait pas déjà préalablement. 

 

On peut aussi élargir cet aphorisme au-delà de l’amour pour quelqu’un. L’amour de son travail, l’amour de la gastronomie, l’amour des bons vins, l’amour de la musique, etc. peut certainement opérer aussi un traitement, une transformation de la jouissance en désir.

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 23:26

L’Homme aux rats – De la névrose infantile à la névrose de l’adulte

Joëlle Hallet

 

Ernst Langer analysant nous est connu comme L’homme aux rats, d’après le titre que donna Freud à la monographie qu’il publia, en 1909, à son sujet

. Il consulta Freud à la date du 1er octobre 1907 – alors âgé de 29 ans et demi, juriste en droit pénal. D’emblée, quand il soumet à Freud ce qui fait son tourment, il fait à celui-ci l’impression d’un homme intelligent à l’esprit clair. Après un 1er entretien préliminaire, Freud l’accepte donc rapidement en analyse pour une cure qui durera 11 mois et aboutira à des effets thérapeutiques rapides permettant à l’analysant de reprendre le cours de sa vie (malheureusement interrompue trop tôt lors de la guerre de 14-18).

Dans ce 1er entretien, Ernst se plaint d’obsessions datant de son enfance mais devenues insupportables depuis 1903 – jusqu’à culminer, à l’été 1909, en une transe obsessionnelle

 qui le conduit, fin septembre, à Vienne où il espère obtenir un certificat médical attestant de la nécessité d’une mise en scène de remboursement d’une dette fictive (mais cela, Freud ne l’apprendra qu’ensuite). Dans une librairie viennoise, Ernst tombe par hasard sur un ouvrage de Freud qu’il avait déjà lu auparavant : certains passages de Psychopathologie de la vie quotidienne « lui rappellent ses propres démarches de pensée »

 ; il décide alors de consulter Freud, à l’acmé d’une crise donc, et d’autant plus que les conseils habituellement apaisants d’un ami n’ont pas réussi cette fois à le calmer. Notons ici que le transfert, comme installation de l’analyste en place de sujet supposé savoir, s’établit à partir du texte écrit d’un homme qu’il n’a pas encore rencontré en présence vivante.

Dans ce 1er entretien, Ernst entreprend de préciser de quoi sont faites ses obsessions :

  •  Il y a des appréhensions : il craint qu’il n’arrive quelque chose à deux personnes qui lui sont chères, son père et la Dame de ses pensées.
  •  Lui passent aussi en tête des impulsions : se trancher la gorge avec un rasoir. Ce n’est pas rien, nous sommes convoqués d’emblée à la gravité du cas ∆∆
  •  (Freud notera plus tard que les impulsions suicidaires
  •  de ce patient ne sont pas à négliger tant la pulsion de mort a chez lui le champ libre : Ernst a ainsi déjà eu l’idée de se jeter dans un ravin). Nous apprendrons plus tard dans la cure qu’il a aussi parfois des impulsions à faire du mal à sa Dame, mais uniquement quand elle est absente.
  •  Enfin, il y a toutes sortes d’interdictions portant « sur des choses insignifiantes » dit Freud (mais parfois sur un examen reporté lors de ses études).

La lutte de Ernst contre ses idées est si intense qu’il a pris des années de retard dans ses études. Sa vie sexuelle dont il parle spontanément à Freud est pauvre, dit-il, les prostituées le dégoûtent et l’onanisme de l’adolescence n’aurait pas été fréquent.

Qu’attend-il de la cure ? Nous l’apprendrons par les séances ultérieures de la cure quand il demande à Freud s’il « retrouvera l’unité de sa personnalité » ; il veut combler le trou dans le savoir où l’Être de jouissance ne peut que se cerner sans pouvoir être totalement dit ; il veut promouvoir le Un, y compris le un comptable.

 

1ère séance – Freud le laisse libre de son propos

Ernst évoque d’abord un ami auquel il demande régulièrement de la réassurance : suis-je un criminel ? telle est sa question lancinante.

Sans transition, il parle ensuite de son enfance et de ses premiers émois sexuels vers 4-5 ans : un soir, il avait demandé à sa jeune gouvernante pour se glisser sous ses jupes ; celle-ci acquiesce et il la touche ; il trouve le bas de son corps curieux. À partir de cette trace indélébile, c’est lui qui devient le curieux des femmes nues ; ce « petit sensuel » comme dit Freud, n’a dès lors de cesse que de réitérer sa 1ère expérience avec les autres gouvernantes – ça ne cesse pas, c’est devenu nécessaire. À tel point que vers l’âge de 6 ans, il « souffre d’érections » (selon ses termes) et va s’en plaindre à sa mère – mal à l’aise car il pressentait, dit-il adulte, que cette jouissance pénienne n’était pas sans relation avec sa curiosité ; notons ici que cette jouissance d’enfant fait trou dans le sens pour lui (à cela, il ne trouve pas d’explication rationnelle alors qu’il en trouvera pour l’idée morbide qu’il confiera ensuite à Freud). Il a en effet alors aussi l’idée morbide que ses parents connaissent ses pensées ; et déjà, il cherche des explications : je supposais que je les prononçais à haute voix, mais sans les entendre moi-même. Je vois là le début de ma maladie, ajoute-t-il ; [il ne croit pas si bien dire, si l’on considère que l’obsessionnel est ce sujet qui veut tout comprendre, tout expliquer pour que soit nettoyé le champ de la jouissance et comblé l’espace entre les signifiants, espace où se glisse le désir]. Ernst précise : je désirais avec impatience voir nues les jeunes filles qui me plaisaient mais j’éprouvais aussi à propos de ces désirs, une sensation d’inquiétante étrangeté [ein unheimliches Gefühl – sensation, sentiment d’unheimlich] comme s’il devait arriver quelque chose si je pensais cela, et je me disais que je devais tout faire pour l’empêcher. À la question de Freud – qu’il arrive quoi ? – Ernst répond : Par exemple, que mon père ne vienne à mourir. « L’exemple est la chose même », note Freud dans son journal. Sans cesse préoccupé depuis lors par des idées de mort du père, y compris dans les dernières semaines avant de consulter Freud, Ernst apprend alors à Freud que son père est mort depuis plusieurs années (quand ? note Freud, Ernst précisera plus tard la date : en 1899, quand il avait 21 ans). Le fait que son père soit effectivement mort en 1899 n’arrête donc pas ses préoccupations.

« Ce que le patient prend pour le début de sa maladie, c’est sa maladie même », écrit Freud. « C’est une névrose obsessionnelle complète, à laquelle ne manque aucun élément essentiel ; c’est le noyau et le modèle de sa névrose ultérieure, un organisme élémentaire en quelque sorte »

.

Déplions donc cet organisme élémentaire avec Freud et Lacan en donnant sa place à la rencontre sexuelle traumatique.

Lors de sa conférence d’ouverture au cycle Zazie 2011-2012, Georges Haberberg rappelait que si l’inconscient freudien est fait de « pensées parasites, de pensées manquantes qui ont la propriété particulière d’agir sur le corps et sur la conduite », ces pensées sont faites de mots, de signifiants qui ont marqué, déterminé le sujet. Il rappelait aussi que Jacques Lacan, dans la « Conférence à Genève sur le symptôme » (inédite), énonce que l’hypothèse de l’inconscient ne peut être soutenue que si l’on considère « que c’est la façon qu’a eue le sujet d’être imprégné par le langage » et que « ce sont les parents qui modèlent le sujet dans [le] symbolisme ».

Il faut donc ici considérer deux temps. Celui de la rencontre sexuelle, événement de corps traumatique, signe en effet un avant et un après : l’enfant ne se voit plus, et ne s’éprouve plus de la même façon en son corps, dans l’après-coup de cette rencontre de la jouissance dans son corps ; en témoigne ce moment où malgré sa gêne, le jeune Ernst va trouver sa mère pour se plaindre de ses érections, il en souffre. Mais ce qui se dévoile aussi dans l’après-coup, c’est l’impact premier des mots qui ont « percuté le corps » du sujet ; c’est particulièrement clair dans le cas de l’Homme aux rats dont la cure découvre le signifiant rat

, signifiant majeur pour dire la jouissance. Comme nous le verrons, ce signifiant a présidé à la venue au monde du sujet (la dette de jeu impayée du père) et à son mythe de névrosé (le mariage d’argent de son père avec sa mère). Signifiant à tout faire dans les théories sexuelles de l’enfant, le rat, objet d’horreur, charognard, est aussi bien l’enfant phallique emmené à sa perte par le joueur de flûte de Hamelin

 que le petit mordeur précoce dévoré par la jalousie au point d’avoir tiré avec sa carabine dans l’œil de son frère. Rat, c’est le signifiant traumatique que Ernst rencontre (contingence) dans un récit de supplice qu’il a entendu en août 1903, – quelques mois avant son entrée en analyse donc –, et qui a causé la grande transe obsessionnelle qui le porte au comble du désarroi.

« On assiste aujourd’hui, dit Jacques-Alain Miller, depuis quelques années, dans un certain monde psychanalytique, à la transformation de la métaphore paternelle en standard, et ce qu’elle comporte de suprématie de la fonction du père sur le désir de la mère devient l’expression d’un machisme primaire en même temps que la castration fait figure de norme. Le savoir du psychanalyste, ce n’est pas celui-là, c’est celui qui a à s’élucubrer au ras du symptôme, au plus près de la mise en place originelle, originale du symptôme. Ce que Lacan a appelé le sinthome, c’est un circuit de répétitions, un cycle de savoir-jouissance qui se déclenche à partir d’un événement de corps, c’est-à-dire de la percussion d’un corps par un signifiant. »

 S’il y a une cure qui démontre ces cycles, c’est celle de l’Homme aux rats qui fut percuté dès l’enfance par le signifiant rat hérité de l’Autre.

La névrose infantile

Dès cette 1ère séance, on constate donc que les axes de la névrose de l’adulte sont déjà présents dans la névrose infantile :

  •  La pulsion scopique est au 1er plan, organisant la jouissance du regard prise dans le fantasme d’être curieux de voir des femmes nues. Ce fantasme soutient son désir qui n’a pas encore le caractère obsessionnel – de désir impossible toujours reporté à plus tard – qu’il aura chez l’adulte car « le moi de l’enfant n’est pas encore en contradiction complète avec ce désir » et que le sujet « ne le ressent pas encore comme étranger à lui-même »
  • . « Il est particulièrement difficile, on le sait, dit Lacan, d’arracher l’obsessionnel à cette emprise du regard. »
  •  On voit ici que cette dimension scopique est présente dès la névrose infantile.
  •  Si le désir de l’enfant n’a pas encore le caractère de celui de l’adulte, il se forme cependant déjà « un affect pénible » témoignant d’un conflit intrapsychique chez l’enfant qui n’est pas homogène à sa jouissance. À côté du désir obsédant, de la demande « tannante », de « l’idée fixe », dira Lacan dans le Séminaire v, il y a donc une « crainte obsédante ». Une appréhension vient en effet en opposition qui prend forme logique : si… alors… “Si je désire voir des femmes nues, alors mon père devra mourir.”
  •  Cette pensée éveille dès lors l’angoisse et provoque « un sentiment d’inquiétante étrangeté » qui fait naître des impulsions à poser des actes « pour détourner le désastre » qui se profile dans l’appréhension obsédante ; ces impulsions forment le lit des « mesures de défense qui se feront jour plus tard » dit Freud.

Nous avons ici « l’inventaire complet d’une névrose »

, souligne Freud. C’est ce noyau infantile qu’il faut rechercher pour s’assurer que nous avons bien à faire à une névrose quand nous recevons des sujets présentant des obsessions. ∆∆

Car, notons-le, il y a des éléments bizarres, « sorte de formation délirante »

, dit Freud évoquant ce qui est soutenu par la voix : les parents de l’enfant connaîtraient ses pensées. « Je dis mes pensées sans le savoir, cela sonne comme une projection à l’extérieur […] des pensées [que l’on a] sans le savoir : il y a là comme une perception endopsychique du refoulé », note Freud.

 

Surgissement et élucidation de la grande appréhension obsédante, de la transe obsessionnelle

À la 2e séance, Ernst entreprend d’éclairer Freud sur ce qui l’a mené à s’adresser à lui. Deux contingences s’y croisent. Participant à des grandes manoeuvres militaires, le sujet perd son lorgnon lors d’une halte ; et au lieu d’aller le chercher, il en recommande un par la poste, qui lui sera livré un peu tard (on ne s’intéresse pas assez à cette perte du lorgnon et à sa connexion avec le récit entendu). À cette même halte, il entend le récit du capitaine cruel qu’il peine à livrer à Freud ; en effet, à ce moment de la séance, le patient, très agité, se lève, marche à grands pas dans la pièce et devient confus, il demande à Freud de le dispenser du récit, à quoi Freud dit non en précisant qu’il aidera l’analysant dans son récit et qu’il n’est pas cruel lui-même (vaine réassurance qui n’empêchera pas Ernst de lui dire « mon capitaine » dans un moment de ce récit horrifié). C’est lors de ce récit que Freud note sur le visage du sujet une expression bizarre, comme « l’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée ». Cet épisode dans la cure témoigne du fait qu’un névrosé obsessionnel pris dans une transe obsessionnelle grave peut paraître confus et agité, sans qu’on puisse pour autant conclure à la psychose. ∆∆

Au moment où il entend ce récit, et quand il y repense, Ernst est traversé par la pensée que cela arrive à une personne chère, non de son fait puisque « cela arrive de manière impersonnelle » (dans un scénario où il n’est que regard, non développé ici par Freud, mais cf. le fantasme Un enfant est battu

). Immédiatement surgit alors en lui la « mesure de défense à laquelle il doit obéir pour empêcher un tel fantasme d’arriver » : il oppose aux deux idées (il n’en a dit qu’une) un énergique geste de rejet de la main accompagné d’un Aber ! murmuré et par une parole prononcée dans le dialogue intérieur épuisant que ne manquent pas de présenter les sujets obsessionnels : Qu’est-ce qui te prend ?

∆∆ Mais alors, ces obsessions sont-ce des pensées ou des paroles ? Ce sont des « formules verbales, au point que l’on peut dire que l’obsession est toujours verbalisée » dit Lacan ; «  Freud […] considère qu’[une conduite obsessionnelle] n’a révélé sa structure que quand elle prend la forme d’une obsession verbale. »

 « La chaîne signifiante s’impose […] dans sa dimension de voix », dans « l’entretien avec soi-même »

, mais « l’attribution [de cette voix] reste strictement subjective », précise J.-A. Miller (la voix ne fait pas retour dans le réel, elle n’est pas attribuée à l’Autre, le sujet sait que c’est lui qui se parle en pensée à lui-même). Ces pensées déconcertent le sujet, d’autant plus qu’elles sont déconnectées de leur dimension de souhait ; des signifiants surgissent isolés de leur causalité

 laissant le sujet en proie au doute sans angoisse (et non à la perplexité anxieuse du psychotique ∆∆). Chez l’obsessionnel, seule l’angoisse, quand elle surgit, fait signe de la béance

 que constitue la causalité précoce, tombée sous le coup de « l’isolation »

 [de l’affect] et met à mal ses défenses, y compris le doute où il se complait : l’angoisse, c’est ce qui permet au sujet obsessionnel d’entrer en analyse – toujours la rechercher dans les entretiens préliminaires. C’est à cette causalité désirante, qui se glisse dans les ne explétif qui émaille les pensées du sujet, qu’il faut être attentif.

 

Poursuivons notre lecture du cas et revenons à la 2e séance de la cure de Ernst

Pourquoi l’analysant parle-t-il de ce qu’il oppose aux deux idées alors qu’il n’en a dit qu’une ? questionne Freud. C’est qu’il y avait aussi son père, pourtant mort, – « réduit à un personnage imaginé dans l’au-delà » dit Lacan –, qui était concerné par le supplice. 

Le lendemain du récit du supplice aux rats, le scénario de la dette impossible à rembourser se met en place quand le capitaine cruel lui remet son lorgnon arrivé par la poste, en lui disant qu’il aura à en rembourser le montant au lieutenant A. Aussitôt surgit en lui une « sanction » – Ne pas rendre l’argent, sinon cela arrivera – suivie d’un commandement sous forme de serment murmuré en dialogue – Tu rendras les trois couronnes au lieutenant A… Le sujet est ensuite « mené à des comportements qui nous montrent que les constructions névrotiques de l’obsédé finissent parfois par confiner aux constructions délirantes »

 note Lacan en 1953. Si ce n’est que « L’obsessionnel est un homme qui vit entièrement dans le signifiant. Il y est très solidement installé. Il n’y a absolument rien à craindre quant à la psychose. »

 ajoute-t-il en 1958. Le symptôme obsessionnel offre en effet une assise très solide au sujet. ∆∆ C’est un fait que le sujet considère ses pensées comme étrangères à lui-même, inhomogènes à son moi, mais leur structure diffère des pensées imposées telles qu’on peut les lire sous la plume du Président Schreber quand il est envahi (il s’agit dans la psychose, de pensées impératives « Fais ceci » et/ou de pensées interrompues que le sujet doit compléter « Maintenant vous allez… »). Ces interruptions dans la pensée psychotique doivent être différenciées des ellipses fréquentes dans les pensées obsessionnelles. Les ellipses concernent en effet le désir inconscient que le sujet a extrait de ce qui ne reste plus que comme pensée apparemment logique – si j’épouse ma dame, alors, il arrivera malheur à mon père

 – doit être reconstitué dans la cure – si je veux épouser ma dame, mon père s’y opposera et me punira, me battra comme il l’a fait dans mon enfance ; je serai alors à nouveau furieux contre lui au point de désirer sa mort, je serai alors ce criminel que je me défends d’être.

 

L’analysant et son père

Ernst passe les séances suivantes à déplier sa relation au père : il se reproche d’avoir été négligent lors des dernières heures de celui-ci et manifeste une sorte d’incrédulité par rapport à cette mort : souvent il pense il faudra que je raconte ça à mon père. Mais il va plus loin : il raconte qu’au milieu de ses nuits d’étude, il ouvrait la porte au père imaginarisé puis allait se planter devant le miroir où il contemplait son pénis en érection

. À nouveau se pose la question du ∆∆ d’avec l’auto-reproche de la mélancolie d’une part, d’avec la perversion d’autre part [à noter qu’il ne s’agit pas de masturbation mais d’exhibition (le regard) de l’érection de son membre vivant sous la forme du « phallus embaumé » écrit J.-A. Miller

, et aussi bien de son être de mort/vivant, face au père vivant/mort – trait de perversion n’est pas structure perverse, le sujet ne vise pas l’angoisse de l’Autre].

Ces contingences, la perte du lorgnon puis le récit du supplice, ce n’est pas cela qui « déclenche sa névrose », dit Lacan, mais ça « en actualise les thèmes »

 autour du signifiant rat, du remboursement de la dette donc, et du regard. Il faut ici noter que ce scénario qui détermine la conduite du sujet, le portant au comble de l’angoisse, est un processus entièrement symbolique, entièrement signifiant où il importe d’être attentif aux détails. De quoi s’agit-il ? Le sujet sait que c’est la postière, et non le lieutenant A désigné par le capitaine cruel (qui ne savait pas), qui a payé le lorgnon arrivé par la poste : mais cela ne l’empêche pas d’être au supplice et de se précipiter dans « la comédie de la restitution de l’argent » (pour tenter de rendre au lieutenant A une somme que A n’a jamais déboursée) pour tenter d’effacer la dette d’un homme à un autre homme donc.

Quelle est la nature de cette dette ? Le sujet en a hérité dans le signifiant, il s’agit d’une dette de jeu contractée par son père (joueur lors de son service militaire). Un ami du père avait honoré cette dette et le père avait promis de le rembourser, ce qu’il n’a jamais fait. C’est tout le rapport de Ernst à l’argent et au comptage qui est là impliqué (autant de florins, autant de rats, ainsi compte-t-il ce qu’il paie à Freud pour ses séances) et aussi bien au mariage d’argent de son père avec sa mère ; le père, amoureux d’une jeune fille pauvre l’avait en effet laissée là pour un femme riche, à une époque où il avait failli être déshonoré et mis à la porte de son régiment (pour cause de la dette de jeu donc). Les parents du jeune Ernst aimaient à plaisanter régulièrement à ce sujet (ça fait partie des petits récits jouissifs que l’on répète aux fêtes de famille). On comprend mieux ici comment la fuite dans l’aggravation de sa maladie obsessionnelle avait été, pour ce sujet, la seule solution pour éviter la question de vie qui se posait à son tour pour lui : épouser sa Dame, pauvre, ou choisir le beau parti que sa mère lui conseillait ?

 

L’Un contre L’Être

À partir de cette question, Ernst entre en maladie comme on entre dans les ordres. Il y sacrifie sa jouissance d’être vivant préférant sa castration (il imagine parfois son membre tranché) plutôt que de la laisser servir à la jouissance d’un Autre mauvais et cruel. Par l’investissement maladif de la signifiantisation, il écarte la jouissance vivante qui « remue dans l’Autre » – comme remue un rat “pas comme les autres”, un rat qui n’est plus signifiant, un grand rat vivant qu’il croit voir sortir un soir de la tombe de son père. Ce rat, c’est un rat qui n’est plus comptable, un rat qui témoigne du retour de la jouissance ignorée au lieu de l’Autre (« trait quasi paranoïaque »

 ∆∆, comme le remarque J.-A. Miller, si ce n’est que ce rat vivant est imaginaire, il s’agit vraisemblablement d’une belette comme il y en a beaucoup dans ce cimetière).

C’est depuis la petite enfance que le sexe et la mort étaient entrés dans le quotidien de ce sujet (mort de sa sœur) mais déjà, il était plus effrayé de la vie que de la mort (jouant avec un oiseau empaillé détaché du chapeau de sa mère, il l’avait lâché avec horreur quand les ailes battantes de l’oiseau lui avaient laissé croire un instant que l’oiseau était redevenu vivant

). Effrayé, il l’était aussi de ses penchants qui le font alors viser son frère à l’œil, et insulter son père qui venait de le battre parce qu’il  avait mordu comme un rat : Toi lampe, toi, serviette, hurle-t-il déchaîné de fureur à l’endroit de son père. Sa haine s’adresse à tout être de jouissance qui échapperait au signifiant (d’où son choix de l’Un contre l’Être) : la jouissance fait retour sous la forme de l’insulte à ce qu’il a de plus cher (car c’est un fait que s’il n’avait pas trop aimé son père, il aurait eu moins de scrupules à le haïr). Ce sujet obsessionnel fait donc descendre l’Autre au rang d’objet à détruire

 ; d’où la nécessité de préserver ensuite l’Autre des articulations signifiantes, et par conséquent du désir, par un contre-investissement aussi excessif.


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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 01:01

Décembre 2011

 

La perversion et son corrélat l’angoisse

Katty Langelez

 

La fonction de la perversion est de se maintenir dans l’imaginaire et d’utiliser l’image comme barrage contre l’horreur de la castration. La perversion vise aussi à complémenter l’autre d’une jouissance repérable sous les espèces de l’angoisse et de ses déclinaisons, embarras et émoi.

 

Avec cet éclairage, des cas d’allure psychotique peuvent trouver une élucidation nouvelle mais aussi des pratiques journalistiques douteuses, comme dans l’affaire du soi-disant documentaire « Le Mur de la psychanalyse ». Et après tout, notre société de l’Image n’a-t-elle pas une base, une assise cohérente avec la structure de la perversion, tout comme elle est aussi une société où l’Autre n’existe pas et où fleurissent les sujets en errance, déjetés, une société de la psychose ordinaire. Si les parents d’enfants autistes sont des sujets en souffrance regroupés pour un certain nombre contre un ennemi, la psychanalyse, par contre, la manoeuvre du film est d’un autre ordre. Il y a dans cette entreprise une volonté de nuire mais aussi de tromper, de ridiculiser et de mettre les psychanalystes dans l’embarras face à la manipulation de leurs propos. Telle la jeune homosexuelle de Freud, la réalisatrice du film a été déçue, non pas par son père mais par la psychanalyse qu’elle a étudiée plusieurs années. Elle voulait en faire son métier, a-t-elle avoué dans les médias. On ne sait comment mais on peut supposer qu’il y a eu un point de déception telle qu’elle s’est retournée contre son objet d’amour et qu’elle s’est mise au service de l’opposition la plus virulente à la psychanalyse. Peu importe la subjectivité de la réalisatrice mais sa manoeuvre, son piège et son montage sont une entreprise malhonnête et perverse qui vise la destruction de ce qu’elle a précédemment aimé passionnément.

 

I. Le cas de la jeune homosexuelle, in Névrose, psychose et perversion.

 

  1. Dans le Séminaire IV, trois chapitres lui sont consacrés. JAM les reprend sous la subdivision intitulée «Les voies perverses du désir». Jacques Lacan rappelle que son texte de 1923, L’organisation génitale infantile, Freud pose comme principe le primat du phallus. C’est-à-dire qu’il n’y a qu’un signifiant pour déterminer le sexe, c’est le phallus et la répartition se fait entre ceux qui l’ont et celles qui ne l’ont pas. Il n’y a pas de signifiant pour dire La Femme, ce que Lacan énoncera ensuite sous la forme provocante «La femme n’existe pas.» En somme, le signifiant qui viendrait désigner la femme est forclos pour tous les êtres parlants. Il n’y a que le phallus par rapport auquel se déterminer. A partir de ce primat phallique, Freud en 1931 écrit sur la sexualité féminine et développe ce que tous les auteurs s’accorderont pour accepter plus tard : la petite fille au moment où elle rentre dans l’oedipe se met à désirer un enfant du Père comme substitut du phallus manquant.

 

Dans le cas de la jeune homosexuelle, la déception due à la non-obtention de l’objet du désir se traduit par un renversement complet de la position. Le sujet s’identifie dès lors à cet objet, l’enfant, ce qui est une régression au narcissisme. Et elle se met bas, elle accouche d’elle-même en se précipitant pour se jeter du petit pont. Elle fait un acte symbolique, le nierderkommen qui en allemand signifie notamment accoucher. Dans le Séminaire X, Lacan reprendra l’analyse de la tentative de suicide de la jeune fille et placera la lecture du sens du mot niederkommen au second plan pour appuyer un autre sens, celui du laisser tomber avec la structure du passage à l’acte en lien avec l’objet a. Dans le Séminaire IV, Lacan la considère identifiée à l’objet enfant qu’elle met bas. Dans le Séminaire X, c’est à l’objet exclus, rejeté que le sujet est réduit dans le laisser tomber. 

 

La présence de l’enfant réel que la Mère a reçu du Père ramène la jeune fille sur le plan de la frustration. Elle s’installe donc dans une relation amoureuse exaltée au service d’une Dame. Bien sûr ce qui est désiré au-delà de la femme aimée, c’est le phallus.

 

Comment s’est installée la perversion chez la jeune homosexuelle ? Notons tout d’abord que cette orientation subjective s’est faite à l’adolescence. Jusque là on pouvait observer la construction d’une formule oedipenne classique. 

 

1) La Mère imaginaire                              Enfant réel

 

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Pénis imaginaire                                           Père Symbolique

 

 

Vers 13-14 ans, la jeune fille chérit un objet qui est un enfant. Elle est ainsi dans la position de mère imaginaire et en même temps son image (son moi) reçoit de cette relation à l’enfant un pénis imaginaire.

 

La Mère accouche d’un petit garçon et cela amène la jeune fille à un retournement de position.

 

2) Enfant                                                 Dame réelle 

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Père imaginaire                                        Pénis symbolique (ϕ)

 

Le Père qui était symbolique passe en position d’objet d’identification imaginaire : elle fait comme le père auprès d’une Dame, substitut de la Mère. En a-a´, à la place du bébé, il y a la Dame. En A, le pénis symbolique, autrement dit le phallus, c’est-à-dire ce qui est visé au-delà de la Dame.

 

Ce qui était articulé au niveau de grand A commence à s’articuler de façon imaginaire à la façon de la perversion. Cela aboutira finalement à une perversion où la fille d’identifie imaginairement au Père (contrairement à l’hystérique dont l’identification au Père est symbolique, à des traits signifiants) et prend son rôle. Il est très important de comprendre que le moule de la perversion, c’est la valorisation de l’image. La dimension imaginaire est toujours prévalante quand il s’agit d’une perversion.

 

  1. Dans le troisième temps, il y a projection de la formule inconsciente du temps 1 dans une relation perverse, une relation imaginaire à la Dame.

 

 

 

Enfant                                                    Dame réelle 

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Père imaginaire                                   Pénis symbolique (ϕ)

 

 

La perversion s’exprime toujours entre les lignes, par contrastes et allusions. C’est une façon de parler de tout autre chose, tout en impliquant une contrepartie qui est précisément ce qu’on veut faire entendre à l’autre. C’est ce qu’on retrouve dans la métonymie qui consiste à faire entendre quelque chose en parlant de tout à fait autre chose. Jacques Lacan fait ici une distinction structurale avec d’un côté pour l’hystérie la métaphore et de l’autre pour la perversion, la métonymie. La fonction de la perversion du sujet est métonymique puisqu’il s’agit de regarder à côté pour ne pas voir la castration.

 

III. Dans le Séminaire X, Jacques Lacan consacre deux chapitres à la relecture du cas de la jeune homosexuelle dans la partie intitulée «Révision du statut de l’objet». L’objet n’est plus le petit autre mais quelque chose qui est à la fois extérieur et intérieur au sujet. Cfr. la structure du cross-cap. pastedGraphic.pdf

 

Il rappelle l’acte suicidaire où la jeune fille s’est laissée tomber du petit pont. Il fait remarquer que l’accouchement n’est pas le seul sens du mot nierderkommen mais qu’il y est aussi question de laisser-tomber. Le niederkommen est en rapport avec ce que le sujet est comme objet a. En se balançant par le pont, ou par la fenêtre pour les sujets mélancoliques, le sujet fait retour à cette exclusion fondamentale où il se sent. 

 

La jeune homosexuelle s’est employée à faire de sa castration ce que le chevalier fait avec sa Dame, soit lui offrir le sacrifice de ses prérogatives viriles. Ce qui faisait d’elle le support de ce qui manque au champ de l’Autre, ϕ. ‘Puisque j’ai été déçue par toi mon père et que je ne peux pas être ta femme, c’est Elle qui sera ma Dame et je serai celui qui soutient le ϕ qui me manque en tant que femme. Toute cette scène vient au regard du Père lors de la rencontre sur le pont. Elle perd toute sa valeur par la désapprobation ressentie dans le regard du père. Ce qui provoque chez la jeune fille un suprême embarras. Puis vient l’émotion face à la scène que lui fait son amie. Et là elle passe à l’acte avec les deux conditions nécessaires pour cela :

  1. L’identification du sujet à l’objet a à quoi il se réduit.
  2. La confrontation du désir et de la loi. Confrontation avec le désir du Père et la loi du Père (dans son regard). Elle se sent du coup identifiée à l’objet a, et donc rejetée, déjetée hors de la scène. Seul le laisser tomber peut alors réaliser l’objet.

Le paradoxe de cette analyse fait remarquer Jacques Lacan est que Freud lui-même passe à l’acte en laissant tomber la jeune patiente.

 

Le moment du passage à l’acte est celui du plus grand embarras du sujet avec l’addition de l’émotion (comme pour la gifle de Dora ou dans le cas des fugues). Chez la jeune homosexuelle, la tentative de suicide est passage à l’acte mais toute l’aventure amoureuse est un acting-out. L’acting-out est quelque chose qui se montre dans la conduite du sujet que lui seul ne voit pas.

 

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6 décembre 2011 2 06 /12 /décembre /2011 23:29

Philippe Stasse - Section clinique de Namur

 


Qu’est-ce qui vous angoisse ?
Lorsqu’on pose la question en ces termes et que l’on insiste un peu, on sent poindre immédiatement en elle la dimension de l’énigme et celle d’une certaine étrangeté, Unheimlichkeit, une inquiétante étrangeté. Pour peu que l’on insiste sur la question « qu’est-ce qui vous angoisse ? », celle-ci en deviendrait elle-même angoissante. C’est que l’on perçoit bien que ce qui angoisse, ce n’est pas rien – « l’angoisse n’est pas sans objet » dit Lacan dans ce Séminaire – mais quel est cet objet ? C’est un objet qui n’est pas simple à cerner. Il est étrange, obscur. Dans ce Séminaire X, Lacan donne de multiples réponses à cette question de l’angoisse, réponses qu’il construit progressivement et qui se complètent l’une l’autre tout au long du Séminaire. Il aborde l’angoisse sous de multiples facettes. L’objet  de l’angoisse n’est pas facile à cerner parce que précisément il touche non pas à la réalité mais au réel. « L’angoisse est signal du réel », dit Lacan. Elle fait surgir la dimension du réel, de l’impossible à dire. Elle est voie d’accès au réel.
Nous allons donc envisager une série de ces réponses dans la première partie de ce Séminaire intitulée : « Introduction à la structure de l’angoisse ».
Une première indication nous est donnée par Lacan dés les premières pages du Séminaire lorsqu’il nous dit que « la structure de l’angoisse est la même que celle du fantasme. »1 L’écriture du fantasme est : S barré ◊ a. Ce que nous pouvons lire pour l’occasion ainsi : le sujet divisé par son objet. Lacan ne dit pas que l’angoisse, c’est la même chose que le fantasme mais que la structure est la même. Le fantasme, c’est ce qui articule le rapport du sujet à l’Autre, à la question de l’Autre et de son désir et de son objet « a ». La question de l’angoisse tourne autour de celle de l’objet a, l’objet lacanien par excellence. C »est dans ce Séminaire X que Lacan élabore véritablement cette question de l’objet a. Par ailleurs, dans le graphe du désir qu’il élabore dans les séminaires précédents Lacan dégage le rapport essentiel de l’angoisse au désir de l’Autre sous la forme du « Que me veut-il ? ». Autrement dit, « que me veut l’Autre ? ». C’est une question centrale, et qui peut devenir angoissante. C’est par rapport à cette question que se construit le fantasme du névrosé. Le fantasme du névrosé, c’est la réponse à cette question du désir de l’Autre. Pour illustrer cela, Lacan construit l’exemple très parlant de la mante religieuse. Imaginez-vous, dit-il, devant une mante religieuse femelle géante dont vous savez qu’une des particularités est que la femelle en vient à un moment à dévorer le mâle. Vous êtes face à elle, mais vous ne savez pas quel masque vous portez. Et si c’était le masque du mâle ? Angoisse. Evidemment, dans cet exemple, l’angoisse est incarnée dans une situation bien particulière, dont on peut facilement repérer les coordonnées. Il n’en va pas de même dans les moments où l’angoisse apparait comme plus pure, détachée d’une situation précise. Là, l’objet est beaucoup plus difficile à cerner. Par exemple, dans les situations où un sujet peut être saisi subitement par l’angoisse sans qu’il ait la moindre idée de ce qui peut provoquer cette angoisse (crise d’angoisse, « attaque de panique »..
Lacan s’intéresse ici plus particulièrement à deux axes dans le graphe :
celui de S barré ◊ a à d : le rapport du fantasme au désir
celui de m à i(a) : le rapport du moi à l’image spéculaire.

Graphe du désir



Pourquoi la question du désir de l’Autre a-t-elle une telle importance non seulement pour ce qui nous occupe ici, l’angoisse, mais d’une manière plus générale en psychanalyse ? Lacan donne la réponse au début de ce Séminaire : « Le désir de l’homme est le désir de l’Autre »2 à entendre dans les deux sens comme le désir vis-à-vis de l’Autre, et le désir venant de l’Autre. C’est dans cette circularité que le désir et son objet se constituent.  Vous savez que pour Lacan l’Autre, le lieu de l’Autre, c’est aussi l’inconscient, le lieu du trésor des signifiants comme il le disait au début de son enseignement. Face à cet Autre, il écrit le sujet : S barré, le sujet de l’inconscient. Si l’Autre, c’est celui par rapport auquel je me constitue, c’est donc que je lui suppose détenir ce qui me manque et que je ne sais pas. C’est par là que l’Autre intéresse mon désir. La seule voie d’accès pour trouver l’objet de mon désir est donc de passer par cet Autre. Le désir s’inscrit donc dans la relation à l’Autre. Comme le disait dernièrement une analysante à propos d’un rêve : « Puisqu’on ne veut pas de moi » - ce qui fait allusion au désir de l’Autre -, « donc, je m’exclus » - ce qui marque non pas son fantasme, mais sa position fantasmatique. Elle s’exclut comme objet dans sa relation au désir supposé de l’Autre. L’objet a prendra donc la coloration de cette exclusion.
L’opération de division du sujet dans son rapport à l’Autre que Lacan nous explique à la page 37 du séminaire donne comme résultat : S barré, A barré, et un reste, un résidu à cette opération de division : a, ce qui reste de l’Autre comme solde de l’opération signifiante, l’objet de mon désir qui circule entre moi et l’Autre. C’est aussi l’Autre en moi, inconnu de moi, ce que cette opération de division produit en moi comme objet. Ce reste, c’est donc ce qui ne se prête pas au signifiant, ce qui lui échappe, ce qui ne peut pas se dire. « C’est donc un reste non signifiable »3, comme le souligne J-A Miller dans son « Introduction à la lecture du Séminaire de l’Angoisse », quelque chose qui ne peut être réduit au signifiant. Cela  met en évidence la structure non signifiante du manque. C’est ce qui échappe au signifiant, et donc, qui touche au réel.
Que le sujet se constitue dans le rapport à l’Autre, c’est ce qui est en jeu déjà au niveau de son image spéculaire : i(a). « Le rapport spéculaire se trouve prendre sa place et dépendre du fait que le sujet se constitue au lieu de l’Autre, et que sa marque se constitue dans le rapport au signifiant »4, dit Lacan. C’est ainsi que dans le stade du miroir, l’enfant entérine sa propre image par rapport à l’Autre qui le tient dans ses bras. C’est-à-dire que pour avoir la perception de sa propre image, il lui faut le support de l’Autre. Il doit passer par l’Autre.
Lacan ajoute que sur ce point « tout l’investissement libidinal ne passe pas par l’image spéculaire. Il y a un reste »5. Il indique dans ce pas-tout la fonction du phallus. Dans ce repérage imaginaire, le phallus apparait sous la forme d’un manque, d’un blanc. Il est coupé de l’image spéculaire : - ϕ. L’homme n’a jamais en face de lui dans sa totalité qu’une image virtuelle, i’(a), créée par le miroir et non pas une image réelle. Et bien, de la même manière, « le a, support du désir dans le fantasme, n’est pas visible dans ce qui constitue pour l’homme l’image de son désir. »6 Dans son Séminaire, Lacan utilise le schéma optique pour montrer cela.
Ce – ϕ, c’est donc de cette manière que Lacan désignera la castration imaginaire déjà lisible, dans l’image spéculaire, dans l’image du semblable dans le miroir. Il y a une cassure imaginaire.  Il n’y a pas d’image du manque forcément. Le manque ne peut être capturé par l’image. Puisqu’il n’y a pas d’image du manque, le sujet imaginarise celui-ci. Cela explique bien des phénomènes cliniques qui illustrent ce point que le sujet névrosé a toujours une image écornée de lui-même. Il imaginarise le manque de toutes sortes de manières. Il se trouve toujours trop ceci, ou pas assez cela.
Mais cela explique aussi l’angoisse. L’angoisse survient quand quelque chose apparait là en ce point de manque c’est-à-dire quand le manque vient à manquer. En ce point, la norme, c’est le manque. Et si la norme, le repère que constitue le manque vient à manquer, à ce moment là commence l’angoisse. Notre rapport au monde, aux choses, aux autres – autrement dit, tout ce qui constitue l’Autre – est structuré, soutenu par le manque. Autrement dit, ce n’est pas le manque qui angoisse, mais l’absence du manque. C’est à cette place que vient l’angoisse. C’est un point crucial concernant l’angoisse, et sur lequel Lacan prend ses distances d’avec Freud. Dans Inhibition, symptôme, angoisse, Freud parle de la perte de l’objet comme cause de l’angoisse dont la matrice est l’angoisse de castration. Lacan, lui, parle de la perte de la norme que constitue le manque. J’y reviendrai plus loin.
L’angoisse est donc liée à tout ce qui peut apparaître à cette place du – ϕ. C’est le phénomène que Lacan appelle à la suite de Freud l’Unheimlichkeit7, l’inquiétante étrangeté. Si vous reprenez le texte de Freud, vous verrez que celui-ci voit en effet la racine de ce sentiment dans le complexe de castration et la menace paternelle. Mais Freud en dit beaucoup plus, et notamment sur l’origine linguistique du Heim. Ce dont Lacan va s’inspirer dans le Séminaire X. Le Heim, en effet, c’est le familier, «  la maison de l’homme », dit Lacan. Le Unleimlich, c’est ce qui était autrefois familier. Freud note que le « UN » indique la marque du refoulement. C’est ce qui fait passer du familier à l’étrange. Bref, le Heim, cela touche à l’intime. Cela touche à la question du double que renvoie l’image spéculaire qui est à la fois ce que le sujet a de plus familier, et qui dans le même temps renvoie à une étrangeté radicale. Il suffit pour s’en apercevoir de se soumettre à cette petite expérience : vous vous regardez dans un miroir, sans trop vous attarder. C’est vous, vous n’en doutez pas. Maintenant, prenez le temps devant ce miroir de scruter fixement l’image qu’il vous renvoie de vous-même. Au bout d’un moment, vous ne manquerez pas de ressentir face à ce miroir une inquiétante étrangeté qui se fait jour peu à peu. C’est vous, certes, mais qui est celui ou celle-là ? Cette image finit par vous faire apparaître comme objet. En ce point de Heim, se révèle le sujet comme désir de l’Autre mais aussi désir dans l’Autre : l’objet que je suis. Et l’objet que je suis, c’est aussi l’objet que je me fais être pour l’Autre dans le fantasme.
Le fantasme, c’est ce dont le névrosé se sert pour couvrir son angoisse, pour se défendre contre elle. Et Lacan nous dit que cet objet a que le névrosé se fait être, c’est un a postiche. C’est un a postiche parce que c’est « le a inclus dans l’Autre », déplacé au lieu de l’Autre, « alors que sa place véridique est du côté du sujet ».8 Le névrosé fait passer a du côté de l’Autre. C’est une manière de dire qu’il met la cause de son désir dans l’Autre. Pour le sujet névrosé, c’est toujours « à cause » de l’Autre. A cet égard, on pourrait dire que la manœuvre de début d’une analyse consiste pour l’analyste à ramener a au lieu du sujet en indiquant à l’analysant comment ce qu’il dénonce chez l’Autre se trouve en fait de son côté.
Dire que c’est « un a postiche », c’est dire que derrière lui s’en cache un autre. Et Lacan ajoute : « L’objet a fonctionnant dans leur fantasme, et qui leur sert de défense contre l’angoisse, est aussi, contre toute apparence, l’appât avec lequel ils tiennent l’Autre.»9 Le terme « d’appât » est particulièrement bien choisi puisque Lacan prend à ce sujet comme exemple la belle bouchère et son caviar. La belle bouchère qui aime le caviar et qui en même temps n’en veut pas. Elle demande à son mari de ne pas lui en donner.Pourquoi n’en veut-elle pas ? Parce que cela ferait trop plaisir à son mari. On voit ici s’introduire le registre de l’Autre et de la demande. Elle se refuse à nourrir son mari de caviar parce que ce qui l’intéresse, elle, ce n’est pas tant l’objet oral, représenté par le caviar, que le petit rien qu’il y a derrière. Elle aimerait être aimée pour ce petit rien. Voilà l’appât avec lequel elle tient l’Autre, représenté par son mari en l’occasion.
Ce que Lacan appelle aussi « l’usage fallace de l’objet  dans le fantasme du névrosé »10 cache en fait la demande. C’est ainsi que « la demande de l’Autre prend fonction d’objet dans son fantasme, et c’est par là que le petit a falsifié devient l’appât pour l’Autre. »11 C’est là le véritable objet que cherche le névrosé. C’est ça l’enjeu de l’affaire pour lui. Ce que la belle bouchère veut à travers ce rêve, c’est que son mari lui demande, et que donc elle puisse se soustraire à cette demande, lui refuser. C’est une demande qu’elle veut qu’on lui demande. La demande devient objet. Et Lacan ajoute dans ces pages que s’il s’agit bien d’une hystérique à propos de la belle bouchère, cela vaut néanmoins pour tous les névrosés. Le névrosé veut qu’on lui demande. C’est pour cette raison qu’une analyse, cela prend un peu de temps, le temps qu’il faut pour épuiser toutes les formes de la demande jusqu’à plus soif, jusqu’à la demande originelle, jusqu’à la demande de zéro. « Ce qu’il faut apprendre à donner, au névrosé, c’est cette chose qu’il n’imagine pas, c’est rien – c’est justement son angoisse. »12 C’est ce point qui est le fin mot de la castration pour Lacan. C’est quand le registre de la demande est épuisé, quand il n’y a plus rien à demander.
A l’autre extrême, le début de l’analyse commence par une demande, une demande adressée à l’analyste sous la forme d’un symptôme. Le symptôme inclut une demande adressée à l’Autre. « C’est pour cette raison qu’une analyse commence par la mise en forme des symptômes »13, dit Lacan. C’est une manière de prendre la demande par le bout par laquelle elle se présente et de l’accrocher dans le transfert pour y inclure l’analyste. C’est ce qui permet d’en faire un symptôme analytique c’est-à-dire analysable. A partir de là, le travail de l’analyse, les tours et les détours qu’il prend, va permettre d’épurer progressivement la demande.
Revenons à Freud. « Dans Inhibition, symptôme, et angoisse, Freud nous dit, ou a l’air de nous dire, que l’angoisse est la réaction – signal à la perte d’un objet. »14 Lacan est prudent dans la lecture qu’il fait de Freud. Freud prend le paradigme de l’angoisse dans l’absence de la mère, la perte de la personne aimée. « L’on ne saurait trouver d’autre fonction à l’angoisse que celle de signal incitant à éviter la situation de danger. »15 La perte de l’objet est donc pour lui la condition déterminant l’angoisse sur le modèle que prendra plus tard à la phase phallique, l’angoisse de castration. Et Freud fera de l’angoisse de castration l’impasse du névrosé.
Lacan oppose à cela une autre lecture. Pour lui, ce que la clinique montre, c’est que l’angoisse n’est pas le signal d’un manque, autrement dit d’une perte d’objet. L’angoisse est « le défaut de l’appui que donne le manque ».16 Donc, l’objet perdu dans l’affaire, pour Lacan, c’est le manque lui-même. Autrement dit, l’angoisse est liée à un trop de présence. L’angoisse est le signal que la place du manque est occupée par autre chose. Il reprend dans ces pages les exemples de Freud pour en donner une lecture différente de celui-ci. Reprenons-en la liste avec lui :
- Ce n’est pas la nostalgie de la mère ou du sein maternel qui provoque l’angoisse, c’est sa trop grande proximité, son imminence. L’enfant doit pouvoir jouer sur la présence et l’absence comme dans le jeu de la bobine, le Fort – da freudien. C’est quand il n’y a pas de possibilité de manque, d’espace pour le manque  que l’enfant est le plus perturbé. Voyez à ce sujet la clinique de l’enfant. Nous y retrouvons ce problème constamment. Ce qu’il y a à garantir pour l’enfant, c’est la possibilité du manque. C’est quand la mère est tout le temps sur le dos de l’enfant qu’il n’y a plus de place pour la demande.
- la perte du pénis liée à l’angoisse de castration. Ici, la référence au cas du Petit Hans est appropriée. Souvenez-vous, ce n’est pas l’interdiction de la masturbation sur le mode « Si tu fais cela, alors, on va te le couper » qui est angoissante. D’ailleurs, dans la majorité des cas, lorsque l’interdit n’est pas mis explicitement par un des parents, l’enfant se l’interdit lui-même. Qu’est-ce qu’il garantit cet interdit ? Il garantit la possibilité du désir. L’interdiction est tentation. Autrement dit, le désir et la loi, c’est une seule et même chose, comme Lacan le dit plus loin dans ce Séminaire à la fin de la première partie. « La loi, c’est la parole qui interdit l’objet du désir, et qui, de l’interdire, dirige le désir sur cet objet. »17 Donc, dans ce cas, ce qui est angoissant, ce n’est pas la crainte de perdre l’organe. Il sait très bien qu’on ne lui coupera pas. Ce qui est angoissant, ce n’est pas la crainte de perdre l’objet, c’est la possibilité du désir lié à cette interdiction, la voie du désir qui s’ouvre par là.
- l’amour du surmoi que Freud lie à l’incorporation de l’instance parentale et à la menace de castration qu’elle peut exercer. Cet amour du surmoi qui pour Freud pousse à l’échec, comment Lacan le relit-il ici ? Il nous dit que ce qui est craint, ce n’est pas l’échec, c’est la réussite. Ce qui est craint, c’est le fait que ça pourrait ne pas manquer, c’est-à-dire que la réussite pourrait  venir combler le manque. Le danger, c’est que le manque pourrait venir à disparaître.
Lacan conclut ces pages en soulignant que la confusion dans cette problématique du manque porte sur la difficulté à identifier l’objet du désir, du désir inconscient évidemment, qui est plus difficile à cerner que ce qui apparait à première vue. Rappelez-vous  l’exemple repris plus haut de la belle bouchère et de la différence que fait Lacan entre l’objet apparent que Lacan dit « fallace », l’objet oral, le caviar, et l’autre objet qui se cache derrière celui-ci et qui est plus difficile à cerner, le petit rien. Il est donc important de ne pas confondre les deux. Le véritable objet a, c’est celui qu’on ne peut pas voir parce qu’il n’est pas spécularisable. Il échappe au champ visuel.
Donc, ce sur quoi Lacan met l’accent dans ces pages à propos de l’angoisse, c’est sur « la fonction structurante du vide »18 qu’écrit le – ϕ et qui est une fonction essentielle dans la structuration du sujet.
Et Lacan poursuit alors sa réflexion sur l’angoisse en insistant sur la nécessaire prise en compte à ce sujet de la dimension de l’Autre. Il aborde celui-ci par une question : « Pourquoi les enfants ont-ils peur de l’obscurité ? » A quoi il répond que ce qui provoque la peur, c’est la crainte du surgissement dans le champ de l’objet d’un inconnu, de la dimension de l’Autre, de la présence dans le noir de quelque chose, que l’Autre apparaisse là où ça manque. Autrement dit, quand le manque vient à manquer, l’espace du manque se remplit de la question du désir de l’Autre et de l’angoisse.
Quel est cet objet de l’angoisse lié à l’Autre puisque c’est bien s’agit de cela dont il s’agit ? C’est une question qui traverse tout le Séminaire X, celle de la question de l’objet et de la constitution de celui-ci.
Sur ce point, il faut repartir encore une fois de la question de l’image spéculaire en tant que c’est le premier abord de la reconnaissance de notre propre forme. Dans cette image spéculaire, donc, il y a un reste, « un résidu non imaginé du corps »19, un point qui n’est pas spécularisable. C’est ce reste qui vient se manifester à la place prévue par le manque. C’est cela qui peut provoquer l’angoisse, le défaut du repère que constitue le manque.
Ensuite, il faut prendre en compte le fait que toute demande a toujours quelque chose de leurrant par rapport au désir. Ce que le sujet demande n’est pas ce qu’il désire. Ici, on rencontre le leurre qu’il y a à vouloir répondre à la demande, à vouloir la combler. La demande n’est pas à prendre au pied de la lettre. Il y a toujours un certain vide à préserver qui n’a rien à voir avec le contenu de la demande, dit Lacan. C’est du comblement total de ce vide que surgit l’angoisse. « La demande vient indûment à la place de ce qui est escamoté, a, l’objet.»20 Autrement dit, il faut préserver dans la demande la place du désir. Prenons un exemple que l’on rencontre régulièrement dans la pratique : un analysant demande tout à coup de baisser le prix des séances, ou d’espacer celles-ci ? L’expérience montre toujours que si vous répondez trop vite à cette demande, ou si vous y répondez tout court, cela ne sera pas sans répercussion sur le travail de l’analyse, et dans la plupart des cas en négatif. Pourquoi ? Parce qu’au-delà de ce qu’il demande, il y a ce qu’il désire, et que ce n’est pas la même chose. Donc, en répondant trop vite à une demande de ce type, vous faites l’impasse sur la question du désir en jeu dans cette demande.
La demande, c’est ce que Lacan écrit dans le graphe du désir à travers le mathème de la pulsion, (S barré ◊ D), S barré coupure de D, la demande. Lacan dit que chez le névrosé, le fantasme, (S barré ◊ a), se présente d’une façon privilégiée comme (S barré ◊ D). Qu’est -ce à dire sinon ceci que le névrosé met la demande à la place du désir ? Il privilégie la demande aux dépends du désir. L’objet de la pulsion, c’est son mouvement même, c’est de faire le tour de l’objet qu’elle enserre et qui est l’objet a, l’objet du désir. Ce mouvement, c’est celui de la demande qui n’a de cesse de faire le tour de ce vide au cœur duquel est logé l’objet a.
Lacan tente ainsi de serrer au plus près la structure de l’angoisse dont il nous dit aussi qu’une des particularités, c’est que l’angoisse est encadrée. Il prend comme exemple le rêve à répétition de l’Homme aux loups (rêve dans lequel apparaissent dans un cadre des loups sur les branches d’un arbre). Ce rêve, nous dit Lacan, est le fantasme pur dévoilé dans sa structure et nous indique le rapport du fantasme au réel apparaissant dans la béance soudaine d’une fenêtre. Le champ de l’Unheimlich, de l’angoisse apparait comme encadré. Ce qui apparait sur la scène, c’est ce qui ne peut pas se dire. Ce qui apparait là dans ce cadre, c’est l’hôte inconnu du sujet c’est-à-dire ce qui habite en lui et qu’il ne sait pas. « C’est le surgissement de l’Heimlich dans le cadre qui est le phénomène de l’angoisse, et c’est pourquoi il est faux de dire que l’angoisse est sans objet. »21 Etymologiquement, Heimlich renvoie aussi à clandestin. Et bien, on pourrait dire que cet hôte inconnu du sujet, c’est le passager clandestin que tout sujet véhicule en lui-même.
Et enfin, lorsque Lacan dit que l’angoisse, c’est ce qui ne trompe pas, c’est donc ce qui est hors de doute. C’est un point de certitude, « d’affreuse certitude », dit-il. De quelle certitude s’agit-il ? De celle-ci, qu’en ce point, il y a l’angoisse, la jouissance et le désir. Le doute, lui, n’est fait que pour combattre l’angoisse par des leurres. Au-delà du doute, il y a l’angoisse. Cfr. C’est ainsi que l’on peut lire la clinique du doute chez l’obsessionnel doutes qui ont chez qui le doute a pour fonction de le tenir à distance de l’angoisse, de la certitude de l’angoisse.
J’ai dit un mot de l’hystérique, un mot de l’obsessionnel, que peut-on dire pour conclure des pathologies contemporaines ?
Dans une conférence de 2004 publiée dans Mental 15 sous le titre Une fantaisie, Jacques-Alain Miller rappelait ce que Lacan avait noté très tôt dans son enseignement en parlant de « la montée au zénith social de l’objet a » dans la civilisation. Et Jacques-Alain Miller posait la question en ces termes : « Est-ce que l’objet a ne serait pas la boussole de la civilisation d’aujourd’hui ? »22 Dire cela, c’est considérer d’une certaine manière que l’homme moderne répond non plus à des idéaux, mais à un « Jouis », c’est-à-dire à un impératif surmoïque de jouissance. Ce n’est plus l’idéal paternel qui est aux commandes, mais celui de cet impératif de jouissance. Cela a des répercussions au niveau clinique notamment dans toutes les pathologies de la consommation : toxicomanie, anorexie, boulimie, … Cela n’est pas étranger non plus à la manière dont le symptôme dans la société est considéré. Du symptôme, on a fait un trouble : trouble du comportement, trouble de l’attention, TOC, attaque de panique  … C’est dire que le symptôme aujourd’hui est complètement fragmenté, et considérer sous sa seule face de trouble à supprimer. Tout comme l’angoisse qu’il s’agit d’éradiquer par la pharmacologie ou les thérapies comportementales. Nous sommes bien loin de « l’angoisse productrice » dont parle J. Lacan. Où est la place du manque ?
Face à cela, la psychanalyse d’orientation lacanienne tente de redonner au symptôme sa juste valeur qui est une valeur de vérité à savoir que tous les symptômes sont symptôme du non-rapport sexuel. Ce qui veut dire qu’un signifiant manque pour écrire le rapport entre les sexes. Il y a donc un trou dans le savoir, et c’est en ce point que s’origine le symptôme. Il s’agit aussi de remettre l’angoisse à sa juste place (qui n’est pas simple à définir, comme nous l’avons vu). L’angoisse est à considérer non comme à éradiquer, mais comme étant symptomatique de ce que l’être humain est un être parlant. Elle est donc constitutive de son humanité. C’est cela sa valeur.
Philippe Stasse,
Cours à l’Antenne clinique de Namur,
Les 27 – 09 et 22 – 11 - 2011
                                                                                           














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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 22:18

La frustration comme centre de la relation mère enfant


Maïté Masquelier

Chaque année, pour nos ateliers de formation, nous décidons d’un thème à partir des questions soulevées lors de nos précédentes journées. L’année dernière la question souvent soulevée était celle de la séparation. Faut-il recevoir mère et enfant ensemble en consultation ? Faut-il les séparer ? On pense à l’internat pour tel jeune pour le séparer de sa mère… On entend donc souvent quand on travaille avec des enfants que le signifiant « mère » suit souvent le signifiant « séparation ». Ce n’est pas anodin et c’est pourquoi nous avons pris pour point de départ de ce module, Le Séminaire IV, la relation d’objet où, comme nous l’annonce Jacques-Alain Miller, dans son texte d’introduction paru en deux fois dans la Lettre mensuelle 118 et 119 : « La mère est le personnage central du séminaire. » Avant de vouloir les séparer, la question était de rendre compte du lien mère - enfant, de quel bois se chauffe cette relation mère - enfant ?

Pour introduire une réponse à cette vaste question, nous avons choisi deux chapitres que nous commenterons chacune. Pour ma part, j’ai pris le chapitre IV, « La dialectique de la frustration » et Monique nous commentera le chapitre XI, « Le phallus et la mère inassouvie ». Nous verrons au fil, ou entre les lignes, de notre travail que la question n’est pas de l’ordre d’une séparation radicale, mais que tout l’intérêt pour notre clinique est d’introduire un écart entre la mère l’objet et l’enfant. Comme nous l’annoncions dans l’argument, « séparation » se définit à partir d’un autre signifiant, en ce qui concerne ce moment de la frustration, je proposerai le signifiant « écart ».
Nous verrons que tout le cheminement de Lacan dans ce même séminaire qui commence à la frustration est de nous amener à l’avènement du Symbolique. C’est ce qui intéresse Lacan et d’ailleurs, il critique l’interprétation de l’œuvre de Freud par les Postfreudiens en ceci qu’ils restent toujours sur le registre de l’Imaginaire. Relevons le pied de nez fait aux lecteurs fourvoyés de Freud en donnant comme titre La relation d’objet à son séminaire.
Encore une petite remarque avant d’entamer ce chapitre : elle porte sur le réel. Il ne s’agit pas ici de Réel comme il l’abordera plus tard dans son enseignement. Le réel ici est à prendre comme la réalité, enfin comme réalité plus quelque chose, quelque chose de l’effet, de l’efficacité. La réalité comme déjà articulée à quelque chose de l’efficacité. Un réel contre quoi on bute, mais pas encore sous la forme dont il parlera plus tard. Il indique en effet que le mot allemand Wirklichkheit introduit plus précisément la notion d’efficace.

Il me semble nécessaire avant d’entamer le chapitre sur la dialectique de la frustration de faire un petit détour à un chapitre précédent où Lacan élabore, à partir des textes de Freud, ce que sont les objets et leur manque. C’est le chapitre intitulé « Les trois formes du manque d’objet ». Il part de la relation au manque d’objet et non de la relation à l’objet, parce que d’un point de vue analytique, le manque, c’est le ressort même de la relation du sujet au monde. Ces formes du manque sont la castration, la frustration et la privation. La frustration est la question centrale, nous dit Lacan. Mais d’abord, avant de parler de ce qui manque, voyons de quel objet il s’agit.

1.l’objet symbolique. L’objet est perdu, il est pris dans une quête. Il est perdu, mais pas oublié : ce n’est pas qu’il n’existe plus, plutôt on veut le retrouver. Il se situe dans l’ordre du symbolique.
2.l’objet réel. L’objet est halluciné, Freud en parle dans sa référence au principe de plaisir. C’est l’objet qui surgit quand l’enfant hallucine le plaisir lié au sein, par exemple, pour parer au dur principe de réalité. C’est l’objet de l’attente, production mentale du petit d’homme. C’est un objet réel.
3.l’objet imaginaire, l’objet d’identification : je m’identifie à toi, tu t’identifies à moi. C’est le se faire objet de l’autre, du partenaire amoureux, par exemple.

Dès lors, qu’en est-il quand cet objet vient à manquer ? Quand l’objet symbolique, réel ou imaginaire vient à manquer, cela implique trois formes de manque à savoir la privation, la frustration et la castration. 

Agent
Manque d’objet
Objet

Castration
Dette symbolique
imaginaire

Frustration
Dam imaginaire
Réel

Privation
Trou réel
symbolique

La notion de privation, dans sa nature de manque est essentiellement manque réel, c’est un trou, c’est un il n’y a pas. C’est le fait que la femme n’a pas de pénis, qu’elle en est privée. L’objet qui manque est un objet symbolique. C’est logique : «… comment quelque chose pourrait-il n’être pas à sa place, ne pas être à une place où justement il n’est pas ? Du point de vue du réel, cela ne veut absolument rien dire. Tout ce qui est réel est toujours et obligatoirement à sa place. Même quand on le dérange. Le réel a pour propriété de porter sa place à la semelle de ses souliers. » (p. 38) C’est comme le livre qui manque dans la bibliothèque : on ne peut dire qu’il manque que parce qu’il y a un trou qui marque le manque. Et ce trou ne marque le manque que parce qu’on le fait entrer dans un ordre symbolique. Le trou présentifie le livre en tant qu’il est absent, parce qu’il se trouve entre le n°1 et le n°3, si on prend une série numérique comme ordre. Ça veut donc dire que la femme n’a pas de pénis au regard de l’ordre symbolique du primat phallique.
 
La notion de frustration est de l’ordre de l’imaginaire, il suffit de nous en entendre parler pour saisir qu’il s’agit d’une lésion, d’un dommage, d’un dam (préjudice) imaginaire. On me refuse quelque chose, je suis lésé de quelque chose. « La frustration est par essence le domaine de la revendication. Elle concerne quelque chose qui est désiré et qui n’est pas tenu, mais qui est désiré sans nulle référence à aucune possibilité de satisfaction ni d’acquisition. » ( p. 37) L’objet qui manque est lui de l’ordre du réel.

Et quant à la notion de castration, introduite par Freud et corrélée à la loi dans la structure de l’Œdipe, elle ne peut se classer que dans la catégorie de la dette symbolique. Je vous réfère ici au complexe d’Œdipe élaboré par Freud dans plusieurs de ces articles. Notons juste encore que l’objet manquant est un objet imaginaire.

Voilà donc brièvement ce qui nous introduit au chapitre qui nous intéresse.

Dans le tableau, on voit que la frustration est placée au centre. (Frustration ici n’est pas à entendre comme le font les Postfreudiens, qui associent à cette notion la satisfaction, la gratification, l’adéquation, l’adaptation : diverses étapes du développement du sujet jusqu’à plus ou moins complète saturation. Ce n’est qu’un abord imaginaire à ce mode de relation, alors que manifestement l’objet en cause est réel. Et même si on parle avec d’imaginaire dans la frustration, il s’agit ici du manque d’objet. C’est le manque d’objet qui est imaginaire.
Pour avoir une notion juste et éclairante de ce qui est central dans la relation mère enfant, Lacan propose de l’aborder sous deux versants distingués pour la compréhension, mais néanmoins accolés.

Il y a d’une part, l’objet réel et d’autre part, l’agent (ici la mère).
L’objet comme nous l’avons déjà dit, n’a d’instance et n’entre en fonction que dans son rapport au manque. L’agent est nécessairement à introduire ici comme point actif, agissant sur l’éventuel manque de l’objet. La mère n’est pas prise comme objet tout entier, même si elle porte le sein, et justement, comme elle porte le sein, elle n’est pas tout entière un sein. Et c’est en cela qu’elle est agent, qu’elle agit en rendant ce sein présent ou absent. D’où l’intérêt d’introduire cette distinction : objet réel et agent, parce qu’elle ouvre à la dichotomie sein et mère. La mère en rendant le sein une fois présent, une fois absent ne répond pas toujours à l’appel de l’enfant. En témoigne très tôt l’enfant qui joue à lancer une balle ou tout autre objet indifféremment, et à la rattraper par la suite. C’est le jeu du Fort-Da où l’enfant met en scène le couplage présence-absence. Présence–absence de la mère qui ne répond pas toujours à l’appel de l’enfant. Cette présence-absence est l’amorce de l’ordre symbolique, parce que l’enfant l’articule à l’appel. On voit ça dans le jeu du Fort-Da, quand l’objet est absent l’enfant l’appelle et quand il est présent, l’enfant le rejette et ce aussi, par une vocalise.
L’opposition présence-absence, plus-moins est la condition fondamentale de l’entrée dans l’ordre symbolique. La frustration est donc nécessaire. La mère suffisamment bonne, comme disait Winnicott, ou plutôt suffisamment mauvaise pour ne pas faire correspondre l’objet halluciné au sein joue un rôle essentiel dans la venue de l’enfant au langage. Dès lors, les choses se complexifient et la relation mère-enfant s’ouvre à une dialectique. 

Posons la question maintenant de ce qu’il en est quand la mère ne répond plus à l’appel.
Et bien, alors qu’elle faisait partie de la structuration symbolique qui la faisait objet présent- absent en fonction de l’appel, elle déchoit et devient réelle. Elle devient une puissance qui détient l’objet de satisfaction, qu’elle peut donner ou pas. L’objet devient alors à son tour un objet de don, c'est-à-dire objet qu’il peut recevoir de sa mère et qui représente le don qu’elle peut lui faire, il devient objet symbolique portant la marque de la valeur de cette puissance.  La position s’est donc renversée : la mère est devenue réelle et l’objet symbolique. L’objet dès ce moment, a la possibilité de satisfaire sur deux plans : d’une part, comme avant, il satisfait un besoin (de nourriture par exemple) et d’autre part, il symbolise une puissance favorable. Un rang de satisfaction naturelle, et puis un rang de satisfaction qui n’est plus naturelle : l’objet arrive comme don. Ce bouleversement introduit à un autre registre, l’objet devenu objet de don est aussi ce qui peut se refuser.

Voilà, ça c’était la notion de frustration abordée du point de vue de l’enfant avec toute ces conséquences.

Lacan nous propose d’aborder cette même question (quand l’objet manque) avec comme point de départ, la mère, toujours en partant des textes de Freud. Du côté de la mère, l’objet qui manque, c’est le phallus. Cet objet est défini comme imaginaire et il a un rôle décisif pour les femmes à qui il manque le corrélat réel c’est-à-dire l’organe. 
La mère manque du phallus et cela a un rapport dans la relation qu’elle a à son enfant, c'est-à-dire que la mère peut trouver une satisfaction dans son enfant si elle trouve en lui quelque chose qui calme en elle son besoin de phallus.

Il est important de noter ici que chacun, mère et enfant, attend et reçoit quelque chose de l’autre. Ils sont dans un rapport dialectique.

Mais l’image du phallus n’est pas ramenée à l’image de l’enfant. Ce n’est pas en effet la pleine harmonie entre les deux. On a vu que la mère - et cela est nécessaire - n’était pas toujours à disposition pour l’enfant. On se rend compte à présent que l’image de l’enfant ne sature pas complètement le manque de la mère. Il y a là quelque chose d’irréductible. Lacan ajoute qu’en suivant Freud, on peut dire « que l’enfant en tant que réel symbolise l’image. Plus précisément – l’enfant en tant que réel prend pour la mère la fonction symbolique de son besoin imaginaire – les trois termes y sont » imaginaire symbolique et réel. (p. 71)

Qu’est-ce à dire ? C’est que l’enfant réel, en chair et en os dirai-je, représente pour la mère ce dont elle a besoin imaginairement et qui lui manque. L’enfant s’aperçoit qu’il n’est pas aimé pour ce qu’il est, mais pour une certaine image. Et si on va plus loin, on s’aperçoit que c’est là qu’intervient la relation narcissique, au moment où l’enfant prend sur lui l’image phallique.

Donc la mère est manquante : l’enfant ne la satisfait pas complètement, elle est donc désirante c’est important, mais surtout, elle est atteinte dans sa toute puissance, et c’est ce qui est décisif pour le sujet enfant. « La relation de la femme à son manque est fondamentale pour un sujet » écrit JAM dans son petit texte auquel j’ai déjà fait référence. Il nous donne une piste clinique : « la question fondamentale de la psychanalyse d’enfants : savoir comment l’enfant s’inscrit dans cette relation (relation de la femme à son manque). Ainsi pouvons-nous écrire le sujet enfant en tant qu’il est articulé à l’écriture du sujet féminin et de son manque. Se ^ [Sf ^(-phi)]. »

On est ainsi amené cliniquement à se poser la question quand on rencontre un sujet de quelque structure que ce soit et quel que soit son âge : comment le sujet s’est-il débrouillé avec la castration de cette femme qui est sa mère ? Et donc pour revenir sur le thème de nos journées : quel « écart »  l’enfant peut-il mettre (avec ou sans nous) entre lui, le phallus et la mère ?
 
Dans la névrose, Lacan aborde deux façons de faire avec la rencontre de la castration féminine et de l’angoisse qui y est liée : d’une part, l’enfant s’identifie au phallus et il devient fétiche de la mère. Ou bien, d’autre part, il se construit une phobie pour parer à l’angoisse de castration féminine.

Dans la psychose, on voit à l’occasion l’enfant occuper la place d’objet dans le fantasme maternel. Elle s’en comble complètement. L’enfant vient dans ce cas boucher la question du manque. C’est ce que Lacan développe dans La note pour l’enfant à Jenny Aubry.
Je ne vais pas aller plus loin sur cette question de la castration maternelle pour ne pas marcher sur les plates-bandes de Monique.

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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 22:10

Le Séminaire IV et la question de la séparation.

Monique Vlassembrouck

 

Ce séminaire nous apprend beaucoup sur la relation mère- enfant. Je laisserai un peu sur le bord la question de la séparation.

Lacan y prend appui sur les structures freudiennes, essentiellement  l’inconscient et le complexe d’Oedipe pour aller contre tout ce qui  dévie dans la psychanalyse de son temps allant vers une imaginarisation.

«  Il y a un ordre symbolique » est une phrase que l’on retrouve à bien d’endroits du Séminaire : avec le symbolique il s’agit de redresser la barre aux dérives.

 

JAM présentant le Séminaire dans une Lettre mensuelle de l’ECF dit que c’est un Séminaire sur la mère mais surtout sur un au- delà de la mère présent dès les liens primordiaux de l’enfant. C’est dit- il un Séminaire sur la sexualité de la femme et que l’enfant y est concerné.

 

En effet, Lacan développe dans ce séminaire que  c’est dès les relations préoedipiennes, et nulle part ailleurs, qu’il apparaît le plus certain que la mère phallique est un élément central. La  mère et le phallus qu’il s’agit de lui donner vient comme réponse à ce qui derrière la structure de l’omnipotence de la mère comme Autre primordial  se présente comme manque.

 

Ce que Lacan va montrer dans ce séminaire c’est qu’à un moment se fait l’entrée de l’enfant dans la relation à l’objet symbolique, en tant que le phallus en est la monnaie majeure : c’est alors que le phallus se constitue comme phallus symbolique qui inscrit l’enfant dans une relation articulée au manque et à un ordre symbolique qui prévaut dans les échanges interhumains. C’est le fil à tenir de ce qui est en jeu dans les relations primitives de l’enfant à sa mère : la frustration primitive y débouche sur castration et privation et le ressort en est le phallus et la mère inassouvie. C’est ce qui est central dans le chapitre XI du Séminaire IV.    

    

Pour le petit  Hans, un cas de Freud relu par Lacan et développé dans une grande partie du Séminaire, la question infantile est d’abord comment assouvir le désir de la mère en relation à son manque. Sur ce chemin, sa phobie est une invention pour parer à une mère dont il n’arrive pas à se séparer, une mère qui n’est pas assez privée,  qui jouit un peu trop de son enfant dont le fantasme sera de l’assouvir, d’être le phallus qu’elle désire, d’où son angoisse.

L’objet fétiche est une autre réponse : il vient comme voile par rapport au manque maternel dont la clinique de la perversion témoigne.

Ceci pour donner envie de lire le séminaire : la clinique que Lacan y articule est enseignante.

Je résume la thèse de ce Séminaire par cette idée de Lacan : pas d’harmonie naturelle : du nouveau doit se saisir dans le lien primordial mère- enfant. Un ordre symbolique y est le lit  sur lequel l’imaginaire offre à l’enfant ses objets pour répondre au manque qu’il y rencontre.

 

Je me suis donc attardée au chapitre XI «  Le phallus et la mère inassouvie » et je suis censée  vous parler de la mère inassouvie. La question sous jacente à la lecture du séminaire IV étant de nous éclairer sur la séparation de l’enfant et de sa mère.  

 

Lacan revient sur la question de la frustration primitive dont Maïté a déjà déployé la dialectique. Lacan précise que ce terme de frustration n’est  utilisable pour nous que dans sa dialectique où elle est refus de don, en tant que le don est symbole de l’amour.

Qu’est ce que cela implique essentiellement?

 

-Tout d’abord que l’enfant rencontre non un objet mais un être. Si la frustration est refus de don, ça veut dire que l’ enfant est déjà dans un bain qui implique l’existence de l’ordre symbolique et que l’expérience de l’enfant est prise et rétroactivement remaniée par la relation intersubjective dans laquelle il s’engage par une série d’amorces.

Le don donc : il implique l’ordre de l’échange, il y a don parce qu’il y a une immense circulation de dons qui recouvre tout l’ensemble intersubjectif, cela suppose derrière, tout l’ordre de l’échange dans lequel l’enfant est entré. ( p182)

Don- échange- circulation- ensemble intersubjectif : on est dans un au –delà de la relation objectale.

Mais aussi, cela implique que le don se donne dans l’appel. Rien n’est don que par l’acte qui l’a préalablement annulé ou révoqué. C’est sur ce fond, en tant que le signe d’amour est d’abord annulé pour reparaître ensuite comme pure présence que le don se donne dans l’appel. L’appel suppose en face son contraire et que ce qui est appelé peut être repoussé.

Voilà la dialectique à l’œuvre où la mère devient réelle, une puissance  qui répond ou pas.

 

-Quant à l’objet qui se manifeste dans le don, c’est essentiellement comme signe de don qu’il vient, c’est  un objet élevé au symbolique, un objet marqué du manque, il est juste signe de... C’est donc un objet qui prend la marque douloureuse de l’objet à la fois là et jamais là ( cfr le fort- da qui montre que c’est l’absence qui constitue la présence) Il est réponse à l’appel, il est  là comme signe du don :l’objet qui vient dans le don est rien comme satisfaction, ou encore, la satisfaction n’y est que substitut, compensation. Ainsi. l’enfant écrase dans la satisfaction de l’objet qui y vient, l’inassouvissement fondamentale de cette relation qui est sur le plan symbolique. Autrement dit la satisfaction de l’objet peut venir se substituer à la satisfaction symbolique : l’objet devient alors signe de l’exigence d’amour.

Cela nous rend attentif au fait que le désir de l’enfant n’est jamais lié à la pure et simple satisfaction naturelle, que dans la répétition de l’appel il y a la frustration parce que le jeu symbolique a un caractère fondamentalement décevant.

 

C’est un peu complexe mais essentiel. La clinique de l’anorexie mentale est évoquée dans ce chapitre et permet de saisir ce qui est en jeu quand à la satisfaction du besoin vient se substituer la satisfaction symbolique

Dans l’anorexie, l’oralité  prend valeur symbolique au point que l’objet réel y est absent. L’anorexique trouve une satisfaction substitutive de la saturation symbolique dit Lacan : son symptôme ce n’est pas ne pas manger mais manger rien, manger le rien. Rien c’est justement ce qui existe sur le plan du symbolique Et de cette absence comme telle, de l’objet annulé en tant que symbolique et  grâce à ça, le sujet anorexique fait dépendre la mère dont il dépend.

 

Le don se donne  ou ne se donne pas à l’appel : cela indique en même temps que dans cette dialectique symbolique la mère devient réelle et apparaît dans sa dimension de puissance.

Lacan utilise le terme de « Wirklichkeit » de Freud  pour préciser ce réel : ce terme dit un sens plus particulier du réel que l’enfant rencontre : c’est efficacité et réalité, dont l’efficace est que c’est d’elle que dépend le don et non don.

C’est ainsi que la mère  peut prendre la fonction paranoïde pour l’enfant au sens ou tous les objets tirent valeur symbolique du don ou non don de la mère, tout comme elle peut prendre la fonction dépressive. En effet, si le stade du miroir dit le triomphe de l’enfant qui y trouve la maîtrise dans une forme ou son moi prend appui, c’est aussi le truchement de sa défaite lorsqu’il se trouve en présence de cette totalité sous la forme du corps maternel et qu’il doit constater qu’il ne lui obéit pas.

 

Le symbolique transforme donc au plus profond la relation au corps propre. Toutes les relations au corps qui s’établissent par l’intermédiaire de la relation spéculaire entrent en jeu et sont transformées par leur entrée dans le signifiant. L’enfant y trouve de quoi nourrir le symbolique : les excréments peuvent devenir objet de don, la rétention refus par exemple

.

C’est dans cette dialectique que s’introduit le phallus.

Freud part de ce constat  tiré de la clinique analytique : l’existence du phallus imaginaire qui est central dans toutes les aventures, les avatars, les défaillances du développement génital.

Freud affirme le primat du phallus, et Lacan reprend cela et l’articule à ce qui est en jeu dans le lien mère-enfant au niveau préoedipien.

Le phallus ce n’est  pas l’organe en tant que tel, mais c’est un différentiel qui s’introduit, un « on a, ou on n’a pas ». On est déjà dans le symbolique en disant cela, ce n’est pas du manque réel qu’il s’agit, mais d’un manque imaginaire, spéculaire, et qui introduit le sujet au désir de ce manque pour des raisons inscrites dans l’ordre symbolique. C’est un  signifiant que l’enfant rencontre dans son lien à la mère et qui  n’a d’intérêt que s’il débouche sur castration et privation, que sur la mise en jeu du manque de la mère.

Phrase clé dans toute cette dialectique de la frustration primitive mais qu’est ce à dire ?

Le fil pour en sortir c’est que la mère manque de phallus (castration) et qu’elle le désire et que c’est en tant que quelque chose le lui donne qu’elle peut être satisfaite.

Sous la répétition de l’appel de l’enfant, c’est  la frustration de la mère qui entre en jeu et qui engage une autre dynamique chez l’enfant.

Lacan cite une observation d’Abraham et montre qu’il ne s’agit pas de manquer de phallus mais de le donner à sa mère ou d’en donner un équivalent. ( p192) Donc le don. 

 

Cette mère dont il dépend, face à son manque et du désir de ce manque en tant qu’il est inscrit dans l’ordre symbolique, donc au- delà de l’individu, il va s’en faire l’objet trompeur, s’engager dans le jeu du leurre. Ce désir ne peut être assouvi et en même temps il s’agit de le tromper, parce que le moi de l’enfant repose sur la toute puissance de la mère dans cette période préoedipienne.

Qu’en est- il alors ? Il se fait l’objet trompeur du manque féminin. Il montre à sa mère ce qu’il n’est pas et se construit ainsi  tout le cheminement autour de quoi son moi  va prendre sa stabilité.

C’est dans cette voie du leurre où il met  en jeu le phallus symbolique qu’il  s’engage à n’être qu’un substitut, un substitut insuffisant.

Quelque chose du manque devient central alors, bien que déjà là, présent, dans tout l’ordre symbolique de l’appel. Ce qui devient central c’est qu’il rencontre maintenant sa castration tout en rencontrant celle de sa mère. Il rencontre que le véritable partenaire de la mère est son manque, son manque phallique inassouvissable et non lui : il ne peut qu’en être un substitut, le voiler.

 

Nous trouvons ici dit Lacan la possibilité de la régression : cette mère inassouvie et insatisfaite autour de laquelle se construit l’enfant : elle est réelle et peut le dévorer, l’écraser…Les fantasmes nous révèlent ce « être dévoré » à l’origine de la phobie.

 

JAM dit que la question de la psychanalyse avec les enfants est celle de la sexualité de la femme, de la mère dans son rapport au phallus qui fait d’elle un être de manque et surtout une mère inassouvie et inassouvissable : la frustration primitive débouche sur privation et castration. L’enfant se dégage alors et peut rencontrer l’au- delà de la mère, s’inscrire dans l’ordre symbolique.

C’est pour moi la variété de la séparation dans le séminaire IV : la rencontre de la castration de la mère.

 

Le phallus est l’objet imaginarisé et signifiantisé sur lequel l’enfant  prend appui lorsqu’il rencontre le manque dans l’Autre et la question de son  désir qui est désir articulé au manque.

Il peut se loger là : se faire l’objet trompeur, un substitut car le véritable partenaire de la mère est le phallus dont elle est privée et qui la confronte à sa castration.

 

Pas d’harmonie naturelle donc, l’amour réciproque n’existe pas.

Si dans notre clinique avec les enfants nous rencontrons ce lien à la mère qui se décline souvent au «  il faut séparer », c’est bien parce que la mère « lacanienne » peut toujours chercher à dévorer, que la question infantile essentielle est de savoir comment assouvir la mère en relation avec son manque.      

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