Le rapport sexuel au XXIème siècle : présentation de l'argument
Guy Poblome
Vous savez l'aphorisme de Lacan : « il n'y a pas de rapport sexuel »1. Du fait de la prise du sujet, du parlêtre dans le langage, la façon dont les sexes se rapportent l'un à l'autre
n'est pas écrite. Elle l'est chez les animaux : le programme des comportements qui amènent à l'acte copulatoire est écrit et invariable, le même pour tous de la même espèce. Chez l'humain, il
y a à cet endroit, une faille du réel.
Donc, si le rapport entre les sexes, avec le partenaire, il n'y a pas, alors qu'est-ce qu'il y a ? Il y a le phallus et ce que Lacan a appelé les objets a (oral, anal, regard et voix), objets
prélevés sur le corps, qui prennent valeur de signifiant et qui donc sont porteurs de significations. Ces significations primordiales pour le sujet lui sont singulières, elles n'appartiennent qu'à
lui, il ne les partage pas avec les autres, elles ne sont pas génériques et elles affectent le mode de jouissance du sujet.
Donc, s'il n'y a pas rapport au partenaire sexuel proprement dit, du côté du « il y a », on trouve le rapport de chacun à ces objets. Si le rapport sexuel n'existe pas, le rapport du
sujet au phallus, aux objets a existe et c'est par ce biais que le sujet aura accès au partenaire sexuel, ou pour citer J.-A. Miller : « Le choix d'objet sexuel est guidé par
l'implication de cet objet sexuel dans les significations attachées aux objets primordiaux du sujet. »2
A défaut du rapport sexuel qui serait écrit dans le réel, le sujet n'a rapport à l'autre sexe que via ses propres objets, c'est de cette façon que je comprends ce que J-A Miller indique quand il
avance que le rapport à l'autre sexe relève du « semblant ». Le semblant veut dire : ce qui vient se substituer, se proposer à la place de ce qu'il n'y a pas, constitué par les
« énoncés prescriptifs qui remplacent pour le sujet le rapport ininscriptible »3. Il situe là les fantasmes, les délires qui concernent la clinique analytique mais aussi les épopées
humaines, religieuses ou scientifiques et technologiques.
Pour donner un petit aperçu de ce semblant et de ce que tout cela implique au niveau de la clinique analytique, je me suis reporté à un texte de J-A Miller « Des semblants dans la relation
entre les sexes » paru dans la Cause freudienne n° 364. C'est forcément limité.
Une façon de prendre cette clinique est de partir de la répartition avoir et être.
Du côté de l'avoir, il y a l'homme. L'avoir, c'est la subjectivation de l'organe génital. Il l'a et du coup il peut le perdre ; il est condamné à la prudence pour protéger son avoir. La
jouissance phallique est une jouissance de propriétaire, l'homme peut aller jusqu'à l'impuissance pour ne rien donner à l'autre, et s'il arrive qu'il donne, c'est comme s'il était victime d'un vol.
Lacan appelle grand phi, cette volonté de jouissance du phallus chez l'homme, et les objets a sont en quelque sorte au service de cette volonté de jouissance phallique. D'ailleurs fait remarquer
J.-A. Miller, au plus dans l'analyse se traversent les niveaux du fantasme, au plus le grand phi se fait insistant.
Du côté du « ne pas avoir », il y a les femmes. Freud a proposé comme signification fondamentale de ce « ne pas avoir » le Penisneid, l'envie du pénis. Toute une clinique se
déduit de ce mode de subjectivation du « ne pas avoir » : le sentiment d'injustice qui va jusqu'au fantasme d'injustice fondamental, le sentiment de dépréciation,
d'infériorité ; la clinique de l'inhibition qui est en son cœur dit J.-A. Miller un « ne pas avoir droit » au savoir avec son caractère d'illégitimité, etc. Mais le sujet peut mettre
en place des suppléments pour son moins et présenter des avoirs : posséder des biens peut venir colmater le trou et J.-A. Miller donne une très jolie figure clinique qu'il appelle « la
femme à postiche »5, celle qui parade comme la propriétaire à qui il ne manque rien. Vous irez lire ce beau personnage, mais en bref : cette femme qui ne semble pas castrée, en même temps
dénonce l'homme dans l'ombre duquel elle vit comme castré, lui, et en même temps, puisqu'elle ne manque pas, elle n'exige pas de lui d'être désirant, de sorte que tout le monde est tranquille.
L'autre figure de la femme qui a, est bien sûr la mère : se transformer en mère, c'est se transformer en celle qui a par excellence. Se transformer en mère, est-ce la solution à la position
féminine ? questionne Miller. La question reste ouverte répond-il6.
Néanmoins, il indique que Lacan pensait qu'il n'y avait pas de solution pour une femme du côté de l'avoir et que sur ce versant, il n'y a que fausseté et inauthenticité (d'où la femme à postiche).
Et là se rencontre la figure d'une « vraie femme »7. Pour Lacan, le vrai chez une femme se mesure à sa distance subjective de la position de la mère, quand la mère n'a pas comblé en elle
le trou. Cela s'articule au sacrifice des biens en quelque sorte, elle consent alors à la modalité propre de sa castration. Et J.-A. Miller relève une indication de Lacan, autre figure de
femme : Médée8. Médée, pour se venger de Jason qui la laisse tomber, tue ses propres enfants qui sont aussi ceux de Jason, elle tue le bien le plus précieux, c'est dire que plus aucun avoir
n'a de valeur. Ici, il y a une très belle formulation de Miller : « L'acte d'une vraie femme n'est pas celui de Médée mais il en a la structure, c'est le sacrifice de ce qu'elle a de plus
précieux pour creuser en l'homme un trou qui ne pourra pas se refermer. »9 Une femme vraie démontre à l'homme que l'avoir est ridicule.
Ainsi, se dessine l'autre dimension de la subjectivation féminine du « ne pas avoir » qui se situe alors du côté de l'être. Il ne s'agit pas ici de combler le trou, mais au contraire de
métaboliser, de dialectiser le trou, de se fabriquer un être avec le rien. Et il y a aussi toute une clinique de ce côté-là : la douleur spécifique à cet être de rien, le manque d'identité, de
consistance, de maîtrise du corps, le sentiment de fragmentation corporelle, des moments d'absence de soi-même, une relation étrange avec l'infini, etc.
Comment cela se traduit-il alors dans le rapport à l'Autre ? Il s'agit de déplacer le rien qu'est le sujet sur l'Autre, pour porter atteinte à la complétude de l'Autre. Le sujet considère
qu'au partenaire, « l'Autre viril »10 comme dit Miller, manque un trou, et lui, le sujet, sera le trou qui manque à l'Autre. Le sujet féminin devient le manque de l'Autre, il est le
phallus qui manque aux hommes.
Cela permet à Miller de lever une ambiguïté sur la femme phallique. Il y a la femme phallique qui est du côté de l'avoir, qui est celle qui a, c'est la figure de la femme à postiche, qui fait
monstration d'être la propriétaire à qui ne manque rien. Et puis, il y a celle qui assume son manque-à-avoir, qui fait monstration du manque, pour être le phallus, celui qui manque aux hommes.
C'est intéressant, car d'une certaine façon, les deux personnages de femmes : la femme à postiche et celle du côté de l'être, que Miller situe du côté de la femme vraie, ont affaire à un
partenaire castré, mais pas de la même façon. La femme à postiche dénonce l'homme comme castré, car elle-même ne manque de rien, vu qu'elle a, toujours dans l'ombre de cet homme dont elle exige
plutôt qu'il ne se manifeste pas comme désirant. Elle va donc le soutenir dans ses semblants, dans son « petit avoir » dit Miller, « c'est plus tranquille, ajoute-t-il, pour déposer
son propre bien dans un coffre-fort »11. La femme vraie, elle, ne dénonce pas la castration du partenaire, mais elle dénonce les semblants de l'avoir, et en se faisant être le phallus, être le
manque de l'Autre, en assumant le « il n'y a pas », elle permet au partenaire de se manifester comme désirant.
J.-A. Miller relève trois traits dans ce qui conditionne le choix amoureux :
1-La contingence : puisqu'il n'y a pas l'écriture du rapport sexuel, la rencontre entre les sexes dépend d'une part de contingence, de hasard, de tuché. Cette rencontre dépend aussi des
« énoncés prescriptifs qui remplacent pour le sujet le rapport ininscriptible », à savoir les significations primordiales liées aux objets a. L'analyse permet d'isoler la ou les
rencontres primordiales.
2-La singularité : le mode du jouir du sujet s'avère nécessaire, il se répète et n'arrête plus de s'écrire. L'analyse permet à un sujet de lire cette écriture de son programme de jouissance
qui prévaut pour lui, afin de dégager un certain degré de liberté par rapport à ce mode de jouissance.
3-L'invention : le sujet s'invente une histoire, un roman pour couvrir la contingence et la nécessité, pour se donner une illusion de liberté de choix. L'analyse permet de balayer ces rêveries
afin que le sujet puisse retrouver sa singularité.
Pour conclure, j'ai une petite question qui me trotte dans la tête. En ce qui concerne les semblants entre les sexes, dans le texte de J.-A. Miller dont je vous ai fait part, il est question
essentiellement du phallus. Il est aussi question de l'objet a, mais je dirais, essentiellement du côté mâle. L'homme cherche dans son partenaire, l'objet a, qui cause son désir. L'homme fétichise
son partenaire, retrouver cet objet fétichisé est la condition de son désir. Et comme je l'ai signalé tout à l'heure, c'est aussi sa condition de sa jouissance, qui se rapporte en fin de compte à
la jouissance phallique, jouissance de corps propre. La caractéristique de cet objet est d'être uniforme, sur des supports multiples, par exemple pour le pervers : la chaussure à hauts talons,
ou le brillant sur le nez est la condition de son désir et de sa jouissance. Chez le névrosé, on retrouve la même chose. Miller reprend l'exemple de Werther qui tombe amoureux de Charlotte au
moment où il la voit nourrir des petits enfants et où elle accomplit le type de la maternité nourrisseuse. On voit ici aussi l'objet oral en jeu dans la condition d'amour.
Donc, chez l'homme, l'objet a est bien cerné, arrimé au phallus, à la jouissance phallique. Mais chez les femmes ? Dans son texte, Miller souligne que Lacan écrit le désir féminin A barré
(phi)12. Et il ajoute, dans les voies de ce désir ne figure pas l'objet pulsionnel, sauf à passer par A barré. Qu'en est-il de petit a pour les femmes ? Ce n'est pas évident parce que la forme
que prend l'objet pour une femme, c'est l'amour. Bien sûr, il y a le phallus, et une femme peut chercher la réponse à sa question de ce côté-là, du côté de l'avoir et on peut considérer les enfants
par exemple comme des objets a pour une femme. Mais si elle va du côté de l'être, elle va du côté de l'objet érotomaniaque, c'est-à-dire de la demande d'amour. L'objet est support de l'amour et non
du désir, ou plutôt chez une femme, le désir passe par l'amour et non pas par l'objet a. C'est un amour du côté de l'être, au-delà de tout avoir, et qui permet de retrouver la formule de Lacan de
l'amour : « L'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas ». Ne pourrait-on proposer que l'amour est ce qui cause le désir féminin, et donc l'amour comme objet a, comme fétiche
féminin ?
1 Ce texte s'appuie largement sur l'argument des Journées de l'ECF des 11 et 12 octobre 2008 proposé par Jacques-Alain Miller dans « L'avenir de Mycoplasma Laboratorium ».
2 Ibid.
3 Ibid.
4 J.-A. Miller, « Des semblants dans la relation entre les sexes », la Cause freudienne, 36, pp. 7-15.
5 Ibid., p. 12.
6 Ibid., p. 9.
7 Ibid.
8 Ibid., p. 10.
9 Ibid., p. 11.
10 Ibid., p. 9.
11 Ibid., p.12.
12 Ibid., p. 14.