Structure de l'insatisfaction
(Du discours du maître au discours du capitalisme)
Je repars du schéma de Miller :
(I > (a)) => ((a) > I)
Par ces termes, Miller pose que l'avènement de la modernité consiste en une inversion de la relation entre les idéaux symboliques et l'objet de la jouissance.
Pendant des siècles, ce sont les idéaux de l'ordre symbolique qui ont mis en forme l'accès à la jouissance et à ses objets. Mais l'avènement de la modernité consiste à inverser cette relation, et à
poser que dorénavant c'est « l'intérêt général », la « félicité générale » (comme dit Rousseau dans le Contrat social), la « volonté du peuple », les
« besoins » (comme dit Helvétius dans De l'homme), le « plaisir », la jouissance, l'utilité (come dit Bentham dans ses Principes de législation) qui doit orienter et mettre en
forme l'ordre symbolique, l'ordre politique - ce à des fins de satisfaction.
Ce renversement aura pour effet de dévaluer les idéaux transmis par la tradition.
L'avènement de la modernité consiste alors en un nouveau rapport au temps, en un nouveau rapport à l'histoire. Il ne s'agit plus de regarder le passé pour savoir ce qu'il faut faire dans le présent
et dans le futur. Il ne s'agit plus de répéter le savoir et le savoir-faire transmis de génération en génération, de père en fils, et de grand-père à arrière petit-fils, pour savoir comment se
tenir dans le monde.
La modernité fracture le rapport d'une civilisation à son temps, à sa propre histoire. Afin de « pro-gresser », elle enjoint de se défaire de son histoire, elle intime de se désolidariser
de son passé.
Dorénavant, il s'agit de se détacher de sa tradition, de ne plus confier son destin au divin, de rompre les amarres aux signifiants fondamentaux posés au lieu de l'Autre, et de se donner à soi-même
sa propre loi. C'est le passage de l'hétéronomie à la soi-disant autonomie.
La modernité a mis en cause les idéaux qui mettaient en forme le pouvoir, qui configuraient l'organisation du politique. Comment ?
- Au XVIe par les guerres de religion, qui sont en fait des guerres de mysticisme, des guerres d'idées mystiques qui fondent la légitimité religieuse du pouvoir laïc, du pouvoir séculier.
- Au XVIIe, par l'avènement de la science qui, grâce à la rigueur de son calcul et à l'efficacité de ses succès, va mettre en cause le caractère irrationnel et arbitraire de ce qui fonde la
procédure d'Un qui vient à occuper cette fonction de pouvoir monarchique - et par là en viendra à le taxer : d'imposteur. La science « sait » qu'il y a, comme dit Heidegger, un
Ab-Grund du politique. A quoi Lacan (dans un paragraphe qui concerne Heidegger) répliquera que la métaphysique consiste à « boucher ce trou ».
- AU XVIIe et XVIIIe, qui pose qu'il faut limiter l'absoluité du pouvoir de quiconque ou de quelque idée que ce soit qui vient à occuper cette place de pouvoir, comme dit Montesquieu, 1748, à
la suite de Locke, 1690. Il faut limiter le pouvoir par un contre-pouvoir.
SCHEMA :
« Omnis potestas a Deo », comme dit saint Paul dans son épître. Cette Transcendance évangélique fonde la légitimité (religieuse) du pouvoir royal (séculier).
Pendant ces trois siècles, on assiste à un profond ébranlement des assises du pouvoir monarchique, à une profonde corrosion des grands idéaux : au XVIe, par un conflit d'idées mystiques ;
au XVIIe, par l'exigence rationnelle du fondement ; au XVIIIe, par l'idée libérale qu'il faut limiter le pouvoir par un contre-pouvoir. Et le pouvoir, de monarchique qu'il était, deviendra
alors démocratique. D'où l'idée d'une mise en place d'une procédure d'élection qui fait participer indirectement une partie du peuple à la décision politique.
Bref, le discours du maître dit d'ancien Régime est ébranlé par la « modernité ».
A quelle reconfiguration du pouvoir assistons-nous à la fin du XVIIIe et au début du XIXe ?
On assiste à une destruction de la société française fondée sur la tri-fonctionnalité de ceux qui prient, le Clergé, de ceux qui combattent, la Noblesse, et de ceux qui travaillent, le
Tiers-Etat.
Le siècle d'avant, le monarque absolu, Louis XIV, pouvait encore dire : « L'Etat, c'est moi. ». Il pouvait dominer les trois autres Ordres :
Clergé
Noblesse
Tiers Etat.
Ce pouvoir absolu du monarque va être limité, va être divisé, selon une dynamique constituante, en trois pouvoirs constitués :
Pouvoir législatif,
Pouvoir exécutif,
Pouvoir judiciaire.
SCHEMA :
Pour la première fois dans l'histoire de France, le pouvoir, auparavant absolu, va être encadré par un texte législatif. Et ce texte cantonnera le faible Roi Louis XVI au second pouvoir, au pouvoir
exécutif, soumis au pouvoir législatif (c'est l'idée de la tripartition des pouvoirs qui s'équilibrent, idée propre à Montesquieu), soumis aux lois votées en Assemblée nationale, par les députés
élus, représentants de la Nation (c'est l'idée de Rousseau revue par Siéyès, qui filtre cette Volonté du Peuple par le mécanisme de représentation, càd par l'élection des députés, et par la
distinction entre citoyens passifs et citoyens actifs).
On assiste donc pendant cette période à une modification de la configuration du pouvoir, à une modification de la mise en forme du « Qui commande ? », et du « Comment
commande-t-il ? ».
Pendant tout le XIXe siècle, on assiste à l'avènement d'un nouveau maître, le maître moderne, maître d'un nouveau type, nullement comparable au précédent.
Ce maître moderne est une conséquence de l'avènement de cette nouvelle configuration, de cette nouvelle mise en forme du pouvoir élaborée par la Constitution de 1791.
Prenons comme laps de temps, non pas la période révolutionnaire de 10 ans, 1789-1799, ni non plus la période impériale de Napoléon qui s'achève en 1815. Voyons cela plutôt sur un siècle, et posons,
comme le fait François Furet, que la Révolution française s'achève lors de l'avènement de la IIIe République (1875) où se mettent en place les principes mêmes de la Révolution.
Or, que constate-t-on pendant ce laps de temps d'un siècle ? On constate qu'un des trois pouvoirs n'a pas cessé de croître pendant ce siècle, n'a pas cessé d'étendre son empire, ses
compétences, ses employés, ses dépenses : c'est le pouvoir exécutif avec son administration.
On pourrait se dire que ce n'est pas grave, puisque c'est le pouvoir exécutif, et que, par définition, le pouvoir exécutif exécute, il exécute ce que le pouvoir législatif lui ordonne de faire.
Toutefois, ce que certains hommes politiques, comme Tocqueville en 1856 dans L'Ancien Régime et la Révolution, ou certains constitutionnalistes comme Edouard Laboulaye en 1860 dans L'Etat et ses
limites, ou certains sociologues comme Herbert Spencer en 1884 dans L'individu contre l'Etat, ou certains économistes comme Paul Leroy-Beaulieu en 1890 dans L'Etat et ses fonctions, ce que ceux-là
constatent, c'est que ce pouvoir exécutif et son administration, du fait de son extension dans bon nombre de domaines de la vie, va proposer au législatif les lois qui seront à voter au parlement.
(Cf. Pour tout ceci, le remarquable livre de Pierre Legendre, Histoire de l'administration, PUF, 1968, republié aux éditions Fayard en 1992, sous le titre : Trésor historique de l'Etat en
France. Cf. aussi le livre de Georges Burdeau, l'Etat libéral, LGDJ, 1972.) Ces différents « libéraux » du XIXe siècle constatent que ce n'est plus le pouvoir législatif qui est absolu,
mais le pouvoir administratif.
Bref, là où, en 1789 : Législatif > Exécutif, on assiste un siècle plus tard à un renversement : Exécutif > Législatif.
Ecrivons ces renversements propres à la « modernité » :
(I > a) => (a > I)
(Lég > Ex.) => (Ex. > Lég.)
(S1 > S2) => (S2 > S1)
C'est l'avènement du maître moderne où ce qui commande, c'est le savoir produit par des commissions d'experts, de techniciens, qui remettent un rapport orientant la décision politique.
Fondamentalement, nous assistons au fil du XIXe et pendant tout le XXe siècle à l'accroissement spectaculaire de la puissance de l'administration. Quand l'exécutif commande au législatif, nous
appelons cela : une dictature.
S2 > S1
Qu'est-ce qui a rendu possible cet accroissement du pouvoir exécutif, du pouvoir administratif ?
C'est une définition toute simple du concept d'administration : l'administration est un service public d'intérêt général qui répond aux besoins de la population. Cette définition de
l'administration rend caduques les anciennes problématisations concernant la décision politique, et notamment annule toute référence à la transcendance du lieu de l'Autre en tant qu'habité par une
volonté divine, par une mission religieuse.
Cf. Gérard Belorgey, Le gouvernement et l'administration de la France, p.12 : « Il semble que la cause profonde du phénomène étatique, conformément au sentiment actuel des gouvernés,
réside dans les services que ces pouvoirs assurent. Excluant toute référence métaphysique, l'explication du pouvoir par la fonction de service permet de comprendre comment, rendue inéluctable par
les caractères de l'homme, l'organisation nécessaire, d'abord imposée au bénéfice majeur des « chefs », est devenue progressivement, sous la forme d'Etat, la réponse au développement de
la civilisation technique. » (Gérard Belorgey, Le gouvernement et l'administration de la France, Armand Colin, 1970, p.12)
Et ce même énarque dira à la fin de son ouvrage, p.433 : « Ainsi l'énorme entreprise administrative couvre tout le pays. Il n'est pas un secteur qui lui échappe, ni des activités
économiques, ni de la vie sociale, ni de la technique, ni des cadres quotidiens de l'existence. Est-elle le pouvoir ? La réponse est sans doute à la fois dans ses relations avec les forces de
l'environnement, avec les centre de la décision politique et avec le type de civilisation. » (p.433)
Dorénavant, le Clergé, le premier Ordre dans la société française d'Ancien Régime, Ordre qui se sustente du lieu de l'Autre absolu, sera subordonné à l'Etat laïc et à son administration, lequel
créera sous Napoléon le « Ministère des Cultes », fera main basse sur l'Eglise, s'appropriera ses biens, nommera ses fonctionnaires, les subsidiera ou les révoquera (Cf. pour tout ceci la
section que lui consacre Hyppolite Taine dans Les origines de la France contemporaine, Le Régime moderne, tome 2, Hachette, 1894).
L'Etat va développer un autre ministère dont l'Eglise avait précédemment la charge, à savoir l'Enseignement, et créera le « Ministère de l'Instruction publique ». Les fonctionnaires ne
seront plus des religieux, les jésuites, mais des laïcs, qui n'enseigneront plus nécessairement le grec et le latin, mais prioritairement les mathématiques, les sciences naturelles, la physique, la
chimie, la biologie, etc.
Egrenons la naissance des ministères au fil des siècles : en 1824 l'Instruction publique, en 1830 le Ministère des Cultes, en 1830 toujours, les Travaux publics, en 1835 l'agriculture, en 1899
le ministère de l'Industrie, en 1906 le ministère du Travail et de la prévoyance sociale (c'est le début de la sécurité sociale), en 1920 le ministère de l'Hygiène, Assistance et prévoyance
sociale, en 1920 ministère des Pensions, en 1930 le ministère de la Santé publique, en 1936, ministère de la recherche scientifique, en 1936 toujours, ministère des Loisirs et des sports, en 1959,
ministère des Affaires culturelles avec André Malraux, en 1971 le ministère de la protection de la Nature et de l'environnement, etc. Et vous savez qu'en 1974, suite à la révolte de Mai 68, sera
créé le ministère de la Condition féminine avec Françoise Giroud.
Et rien que l'énumération de ces différents ministères incite à nous poser cette question : qu'est-ce qui autorise le pouvoir exécutif à administrer, à légiférer sur, à réguler le rapport du
sujet au lieu de l'Autre divin, le rapport du sujet à l'infini du à-savoir, le rapport du sujet à l'Autre jouissance - ou, aujourd'hui, à administrer la santé « mentale » ?
Mais pour l'Etat, pour la stabilité de l'Etat, pour la puissance de l'Etat, ces quelques ministères, dont je viens de vous faire la liste, ne sont pas les premiers ni les plus importants.
Un Etat s'appuie d'abord sur ce trépied, pourrait-on dire : la sûreté intérieure et extérieure (càd l'armée et la police), la justice uniforme sur tout le territoire (les tribuanaux), et les
finances publiques (càd l'impôt). Ce sont des prérogatives régaliennes qui ne relèvent que de l'Etat, et qui ne peuvent être « privatisées ». (Cf. pour tout ceci, un vieux livre très
clair d'un libéral qui dénonce l'extension du pouvoir de l'administration : Paul Leroy-Beaulieu, l'Etat et ses fonctions, Librairie Guillaumins, 1891.) Et un Etat sans armée, vous le savez,
n'est pas un Etat inquiétant : d'où la remarque condescendante de Staline à l'égard du Vatican : « Combien de divisions [militaires] ? »
On voit donc comment le S1 de la monarchie absolue a fait progressivement place au S2 de l'administration.
( S2 ->a )
J'aimerais maintenant développer davantage le rapport de S2 à l'objet de jouissance, à l'objet de production, à l'objet de consommation, objet commandé par la demande de consommation des
consommateurs. J'aimerais montrer ce qui a rendu possible la montée de l'objet (a) au zénith social, comme dit Lacan dans « Radiophonie », et comme l'a commenté Jacques-Alain Miller dans
sa conférence à Commandatuba, et qui s'intitule : « Une fantaisie » (publiée dans Mental n°15).
Cette montée de l'objet (a) au zénith social n'est pas sans lien avec la définition de l'administration entendue comme service public devant répondre aux besoins de la population. Par là, on verra
aussi comment cette montée de l'objet au zénith a été voulue par le Politique même, défini comme représentant de la Volonté de la Nation.
Lisons à cet égard les différentes Constitutions de la France, les différents textes législatifs, et faisons spécialement attention à celles de 1946 et de 1958, celles de la IVe et de la Ve
République.
De quoi traite une constitution ? Disons grosso modo des limitations des pouvoirs, des limitations du pouvoir législatif, du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire, des compétences du
Président de la République, des procédures pour l'élaboration et l'adoption d'une loi, etc. Or, quand vous ouvrez la Constitution de 1946, vous constatez que c'est alors pour la première fois que
non seulement les femmes de plus de 21 ans peuvent voter (ce qui n'avait été le cas qu'en 1848 pour les hommes), mais qu'en outre, il est ajouté une série de lois, qui ont pour titre : le
Conseil économique et social.
Pourquoi cela me paraît important pour notre propos sur l'objet ? C'est que, à un certain moment donné de notre histoire occidentale, le politique va mettre l'économique et le social au centre
de ses préoccupations, càd la croissance économique, le plein emploi, l'augmentation du pouvoir d'achat, la sécurité sociale, etc. Bref, il va mettre au centre de ses préoccupations le plus :
plus de production, plus de consommation.
Jacques Godechot, Les Constitutions de France, Garnier-Flammarion, p.444. Constitution de la IVe République (1946). Titre : Le conseil économique et social : « Le Conseil économique
peut, en outre, être consulté par le Conseil des ministres. Il l'est obligatoirement sur l'établissement d'un plan économique national ayant pour objet le plein emploi des hommes et l'utilisation
rationnelle des ressources matérielles. »
Et comment le politique va-t-il s'y prendre pour susciter ce plein emploi des hommes (notez : pas encore des femmes), l'utilisation rationnelle des ressources matérielles, càd des facteurs de
productions, et augmenter la croissance économique ? En mettant sur pied un Commissariat général au Plan. Son premier « Commissaire général » sera Jean Monnet, suivi d'Etienne Hirsch
et de Pierre Massé.
Pourquoi parler de ce Commissariat au Plan ? Parce que ce Commissariat (qui recueille les rapports des différentes commissions) va proposer au Parlement, càd au législatif, les grandes
orientations de politique économique et sociale de la France.
C'est au Commissariat au Plan que se nouent le S1 du Politique, le S2 des administrations, le (a) de l'économie.
Mais, avant de vous parler de la planification de l'économie française, avant de vous parler du « Commissariat général au Plan », càd de l'adaptation de l'ensemble des administrations à
un objectif plus ou moins précis de croissance économique (+4,5%, par exemple), j'aimerais vous parler tout simplement de l'économie, de la vie économique, de certains concepts économiques.
Les trois structures : de la production, de la consommation et de la population active
Et tout d'abord, je vais rapidement traiter de trois structures qui sont liées à la croissance économique, et qui sont : - la structure de la production ; - la structure de la
consommation ; - la structure de la population active. Ensuite, je vous montrerai ce que le bougé de ces trois structures aura comme incidence sur l'objet de consommation en tant que
répondant au « besoin de satisfaction ».
Je vous parlerai alors de ce qu'apporte distinctement la psychanalyse, càd la structure freudienne de l'expérience de la satisfaction, qui est en fait une expérience d'insatisfaction.
Freud développe cela dans ses différents textes : en 1895 dans le « Projet de psychologie scientifique » ; en 1900, dans le chapitre 6 de L'interprétation des rêves ;
en 1905, dans le 2ème essai sur la théorie de la sexualité ; en 1911, dans les « Formulations sur les deux principes de l'activité psychique » ; en 1915, dans
« Pulsion et destin des pulsions » ; en 1920, dans « l'Au-delà du principe de plaisir » ; en 1929, dans Malaise dans la civilisation.
Lacan développe cette notion dans plusieurs endroits, et notamment dans son séminaire XVII, L'envers de la psychanalyse, et dans son séminaire XX, Encore.
Cette satisfaction est liée à un appareil, à une écriture, à des traces qui ont une incidence sur la satisfaction. En effet, ce passage par l'inscription, par la trace, par la marque transforme
cette expérience de satisfaction en expérience d'insatisfaction, et la répétition de cette expérience qui est liée à ces traces, d'où la pulsion prend son départ pour tourner autour de l'objet
plus-de-jouir, fait subir au sujet un manque-à-jouir accru.
Or, il faut savoir que cette expérience de satisfaction freudienne est au principe même de l'exigence de consommation. Et que cette exigence de consommation commande la production d'objets, et met
en branle la machine économique.
C'est en nouant cette expérience de satisfaction freudienne à l'appareil de production industriel, que l'on peut comprendre cette fameuse phrase que cite A. Zenoni, « le fantasme passe dans le
réel » (dans con texte « L'objet comme plus-de-jouir », in Quarto n°77).
Pour comprendre ces termes de la vie économique, tels que production, consommation, croissance économique, élévation du niveau de vie et du pouvoir d'achat, revenus discrétionnaires, épargne et
investissement, etc., je vais recourir à deux, trois livres, notamment celui de Jean Fourastié, Le grand espoir du XXè siècle, et celui de Bernard Cazes, La vie économique. Ce qui me paraît en
outre fort intéressant, c'est qu'ils ont tous deux écrit aussi un livre sur la planification de l'économie française.
Pour comprendre ces concepts, il faut articuler la structure de la production à la structure de la consommation et à la structure de la population active.
Qu'est-ce que l'appareil de production ? Fourastié recourt à Colin Clark pour distinguer trois secteurs de production : le primaire (l'agricole), le secondaire (l'industriel) et le
tertiaire (les services).
Avant la Révolution industrielle du XIXe siècle, la production était à plus de 80% agricole, càd dominée par le primaire. Quasi tout le monde était au champ. Mais dès qu'il y avait une mauvaise
récolte, due aux intempéries, à la sècheresse ou à une guerre, nous assistions d'une part à une inflation des prix du blé et des aliments de base, et d'autre part à une disette, famine,
malnutrition, morbidité de toute une partie de la population, hausse des prix et disette qui condamnaient une partie de cette population à la mort.
Il y a une corrélation entre production dominée par la production agricole, par le primaire, faible niveau de vie, forte mortalité et plafond démographique.
Dans la société pré-industrielle, en France, vers 1750, la durée de vie était de 20 à 25 ans ; la mortalité était de 250 à 300 bébés sur mille ; les mariages duraient en moyenne 17 à 18
ans ; le nombre moyen de naissance était un peu supérieur à 4 (mais beaucoup d'enfants mouraient en bas âge).
Bref, une vie de misère où la mort rôde, où la morale est une morale de survie, et où l'on travaille tant que le permet sa condition physique.
Que s'est-il passé alors ? - Une esquisse de progrès. En effet, une esquisse de progrès agricole et technique a permis un accroissement de la production agricole.
Le rendement ou la productivité agricole a crû au XVIIIe, XIXe siècle grâce à l'utilisation de l'engrais, aux labours plus profonds, à la sélection des semences, mais, surtout, grâce à
l'introduction d'outils plus perfectionnés et de machines agricoles qui ont fait que le temps pour moissonner un champ a été très fortement réduit.
Exemple, un champ de 100 m2 était fauché ou moissonné :
1800, en 1 heure, avec une faucille ;
1850, en 15 minutes, avec une faux ;
1900, en 2 minutes, avec une faucheuse lieuse :
1950, en 35 secondes, avec une moissonneuse batteuse.
L'introduction d'un progrès technique dans le secteur agricole a pour conséquence que la productivité ou que le rendement du travail croît. Le nombre d'heures pour produire une certaine quantité de
blé chute, la quantité de blé moissonné augmente ; du coup, le prix du blé chute, et une partie de la main-d'œuvre doit quitter ce secteur et être transférée dans un autre secteur.
Fourastié constate que cette main d'œuvre va investir les villes et essayer de trouver un emploi dans les industries naissantes.
Donc, là où il y a progrès technique dans le secteur agricole, on constate qu'il y a un accroissement de productivité, de rendement, qu'il y a chute des prix, qu'il y a une chute de la main d'œuvre
nécessaire à la production, qu'il y a migration de cette main d'œuvre du secteur primaire, agricole, vers le secteur secondaire, industriel.
On voit donc comment une hausse de la productivité, du fait de l'introduction d'un progrès technique dans une branche de ce secteur, va avoir une incidence sur la structure de la population active,
puisqu'une partie de la main d'œuvre largement utilisée à des travaux agricoles va devoir migrer vers un autre secteur, l'industrie, par exemple.
Et dans l'industrie, nous assisterons au même phénomène d'accroissement de production d'objets liée à un progrès technique, de la chute de prix de cet objet, de la mise au chômage de travailleurs,
et ces travailleurs devront alors trouver un emploi dans une autre branche de l'industrie, ou bien passer dans le secteur tertiaire, les services.
Cette hausse de la productivité liée à un progrès technique, tant dans le secteur agricole que dans le secteur industriel, càd cette transformation de la structure de la production qui a une
incidence que la structure de la population active, aura aussi une incidence sur la structure de la consommation.
En effet, que se passe-t-il au niveau de la consommation ? Eh bien, pour la première fois, en Occident, la consommation agricole n'est plus bridée par les limitations propres à la production
agricole ou artisanale.
Quand la consommation excède la production agricole, la conséquence est simple : famine, hausse des prix, hausse de la mortalité, plafond démographique, etc. Quand la production agricole
excède la demande de consommation, alors, baisse des prix, baisse de la mortalité, augmentation de la démographie, et choix plus variés des produits de l'agriculture.
Le fait de pouvoir manger à sa faim, de ne plus se soucier du « repas de chaque jour », le fait que l'offre de production excède la demande de consommation est une grande date dans
l'histoire de l'Occident.
Certes, on peut faire varier la production des céréales, passer des fruits du terroir aux fruits exotiques, manger plus de viande, passer des poulets aux lapins, etc. Mais ce qu'on constate, c'est
que la consommation en produits agricoles, du primaire donc, se trouve saturée. On ne mange pas davantage. La preuve : on a beau diminuer encore le prix du pain, ou des crèmes glacées ou des
pots de yaourt, on ne va pas en manger davantage, et donc pas en acheter.
Certes, des petits malins essaieront de faire bouger ces limites de la consommation, cette frontière de la saturation, ce qu'on appelle l'élasticité de la consommation, et notamment par le biais de
la publicité.
On pourra chatouiller la pulsion orale, avec un aliment un peu plus sucré, ou un peu moins sucré, ou un peu moins gras, et lui faire dire qu'en le mangeant vous maigrissez, etc.
Et on peut constater qu'à force de jouer sur cette élasticité de la consommation du produit agricole, on touche au corps du sujet, qui devra faire des heures de fitness pour correspondre aux canons
de la beauté physique, ou ne pas en faire. Et on a constaté l'année dernière, aux Etats-Unis, que, pour la première fois depuis des années, la longévité de l'Américain moyen avait diminué.
Diminution de la longévité liée à la mal-bouffe, à l'obésité, au diabète, aux problèmes cardio-vasculaires, à la sédentarité, etc. Bref, la longévité avait trouvé là, dans notre société
hypermoderne, son plafond.
Ici se pose une question. Ne prenons en compte que le passage du secteur primaire au secteur secondaire. En effet, à partir du moment où on ne souffrira plus de malnutrition, à partir du moment où
la productivité du secteur agricole est en augmentation telle que l'exigence de consommation et la demande de satisfaction est saturée, la question se pose de savoir : pourquoi travailler
davantage, pourquoi suer plus ?
Jean Fourastié dit ceci p.41 et pp.75-76 du Grand espoir du XXe siècle :
p.41 : « Avant la période industrielle et depuis des centaine d'années, le rendement du travail de l'homme était pratiquement constant. (...) Les conditions de vie étaient stables à long
terme. Le père ne travaillait pas autrement que le fils, et le fils ne travaillait pas autrement que l'arrière grand-père, et ils produisaient tous, à peu près, bon an mal an, les mêmes quantités.
(...) Au contraire, il apparu à partir d'environ 1830, un phénomène sans précédent qui a permis brusquement à l'homme de multiplier par 5, en 75 ans, sa production dans un très large secteur de son
activité. »
pp.75-76 : « Il est bon d'insister sur un aspect peu connu de la mentalité de l'homme au travail : c'est que le souci du rendement de son travail ne lui est pas naturel. L'homme ne
pense pas naturellement à gagner du temps dans son travail, parce qu'il a l'impression que seule la durée de ce travail importe. (...) Traditionnellement, en effet, l'homme n'a jamais eu la notion
du rendement du travail. L'homme vivait pour travailler autant qu'il travaillait pour vivre. (...) La notion de loisir est une notion moderne. (...) Marc Bloch rapporte des exemples typiques de
mentalité traditionnelle, qui montrent que l'homme ne se préoccupait nullement d'économiser le travail. (...) Cette mentalité traditionnelle est liée à la peur du chômage technique et demeure
encore à l'heure actuelle un des facteurs fondamentaux de la psychologie ouvrière. »
Et Bernard Cazes, pp.133-135 de La vie économique dit ceci :
« Pourquoi travailler ? Ceux qui travaillent devaient le faire d'abord pour satisfaire leurs besoins vitaux et ceux de leur famille, ensuite pour satisfaire les besoins discrétionnaires
de ceux qui les dirigeaient. La difficulté apparaît dès que l'on cherche à comprendre comment la révolution industrielle a pu trouver les masses de travailleurs nécessaires au fonctionnement des
usines créées grâce à la formation de capital productif. Le changement d'attitude qui a accompagné l'avènement de l'économie moderne, en vertu duquel le travail et plus généralement toute activité
économique tournée vers la technique et vers l'enrichissement ont acquis un prestige égal, sinon supérieur, à celui des occupations stériles ou désintéressées comme la guerre ou la prêtrise,
explique bien comment les éléments doués d'une population donnée ont pu se tourner de préférence vers les affaires plutôt que vers le service de Dieu ou de l'Etat. Encore faut-il expliquer comment
des masses entières ont pu faire preuve d'une propension à travailler au-delà de leurs besoins ressentis, besoins qui, étant fort limités, n'incitaient qu'à un effort lui aussi limité. Max Weber
[dans L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, p.63] (...) note à juste titre que l'homme ne désire pas 'par nature' gagner plus d'argent, mais simplement vivre selon son habitude et
gagner l'argent nécessaire à un tel mode d'existence. (...) 'Il ne se demandait pas : combien puis-je gagner par jour si je fournis le plus de travail possible ? - mais :
combien dois-je travailler pour gagner 2,5 marks que j'ai reçus jusqu'à présent et qui couvrent mes besoins courants.' (...) La difficulté soulevée par cette faible propension à travailler, que
nous retrouverons comme obstacle au développement économique dans les pays du Tiers monde, a été résolue par l'abaissement de la rémunération de l'heure de travail. (...) Elle l'a été de
façon plus durable par le progrès technique et peut-être par une transformation de la nature des besoins ressentis, qui ont cessé d'être statiques. (...) Cette mutation des besoins considérés comme
'normaux', qui va à l'encontre d'une conception immobiliste de la nature humaine, a été le résultat d'un long processus d'apprentissage, d'éducation, inculquant à l'homme de nouveaux critères de
jugement quant à ce qu'il lui 'faut'. Apprentissage qui s'effectue par un grand nombre de voies très divers : observation de consommateurs considérés comme 'modèles', 'léchage' de vitrines,
absorption d'innombrables messages diffusés par les moyens de communication de masse, etc. (...) A la fin du XIXe siècle, le frère de l'industriel Siemens [employa cette méthode] lorsqu'il fut
envoyé au Caucase pour y exploiter des gisements de cuivre. Les habitants n'ayant que des besoins modérés n'éprouvèrent aucun attrait financier pour le travail de mineur. Un de ses ingénieurs eut
l'idée d'ouvrir une boutique où étaient exposés des articles pour dames, que l'on ne pouvait acquérir que contre de l'argent, et non en recourant au troc. 'Il ne fallut pas beaucoup de temps pour
que les femmes décidassent leurs hommes à descendre dans la mine.' »
Bref, pour mettre les hommes au travail, on a touché à quelque chose. On a touché au discours religieux sur la relation entre le travail et la Grâce, sur les péchés d'envie et de gourmandise. La
religion disait : « Pas plus ! Et ce que tu as, sacrifie-le ! » L'économie industrielle touche au discours du maître pré-industriel, touche aux idéaux du sujet. Elle touche
aussi à sa jouissance, elle la chatouille, elle la « stimule », - en économie, quand les ménages ne consomment pas assez, on dit qu'il faut « stimuler la demande ».
C'est comme ça que j'entends ces phrases de Lacan qui disent que le réel de la science destitue le sujet, et que l'économie a destabilisé le discours du maître pré-industriel. Et que Miller, dans
son « Avenir des mycoplasma laboratorium » parle de l'ébullition de la planète.
Bref, l'économie moderne touche à la jouissance du sujet : si tu veux jouir de ces objets, si tu veux consommer davantage, il te faut travailler davantage.
Il faut savoir que cela ne s'est pas arrêté aux hommes. En effet, du fait de l'augmentation de l'exigence de consommation, il a fallu que la production augmentât. Or, les facteurs de productions
étaient limités par les capitaux et par la main d'œuvre. De telle sorte que pour répondre à cette augmentation de la demande de consommation, il a fallu augmenter la production, et par suite il a
fallu embaucher plus de main d'œuvre. Et on constate au XXe siècle, une entrée massive de la main d'œuvre féminine dans l'appareil de production économique de la France, un peu après la guerre
14-18, spécialement dans le secondaire (l'industrie), et surtout après la guerre 40-45, spécialement dans le tertiaire (les services). Pourquoi pendant les guerres ? Parce que des millions
d'hommes tombent au front, et que les mégamachines industrielles ou administratives réagissent à cette perte en réquisitionnant des mains. Plus tard, en réquisitionnant des cerveaux.
Si tu veux consommer à ta guise, il te faut obtenir un revenu discrétionnaire ; et si tu veux obtenir ce revenu discrétionnaire, il te faut accepter d'entrer dans l'appareil de production,
appareil qui rétribuera en retour ton travail par un salaire.
Ce sont ces différents facteurs de production, le capital et le travail, les machines et la main d'œuvre, qui ont été au principe de la croissance économique.
Il faut savoir que dans le même mouvement où on assiste à cette cascade de modification de la structure de production, de la structure de la population active, et de la structure de la
consommation, on assiste aussi à une augmentation des appareils de l'Etat, du poids de l'Etat, on assiste à la naissance de tous ces nouveaux ministères dont je vous ai fait la liste.
Jetons juste un coup d'œil sur un ministère, le ministère de l'instruction publique qui a été rebaptisé : ministère de l'Education nationale. Qui traite de quoi ? - de la
transmission de savoir, de la formation intellectuelle et morale, croit-on.
En effet, la formation intellectuelle et technique - les petites têtes que produit l'Education nationale - va être de plus en plus soumise aux nécessités de l'embauche propres à ces trois
secteurs, primaire (agricole), secondaire (industriel), tertiaire (services).
Je voudrais revenir maintenant au « Commissariat au Plan ». Pourquoi ? Car c'est au Commissariat au Plan que se nouent le S1 du Politique, le S2 de l'administration, et le (a) de
l'économie.
Cf. Bernard Cazes, La planification en France et le IVe Plan, Les éditions de l'Epargne, 1962.
P. 64 : « Il ne se posait du point de vue politique qu'un problème de relations entre pouvoir législatif et pouvoir exécutif, problème ne soulevant au demeurant qu'assez peu de
difficultés parce que le Parlement a longtemps considéré le Plan comme une affaire moins politique qu'administrative, et qu'au surplus les trois premiers plans contenaient moins d'options
politiques. C'est ce qui explique que l'intervention du Parlement dans la préparation ou l'exécution du plan se soit bornée à une approbation tardive du IIe Plan de modernisation et d'équipement
(1954-1957) et au vote des budgets annuels, tandis que les 1er (1947-1953) et au IIIe Plan (1958-1961) furent approuvés par décret. On notera en revanche que le IVe Plan a été soumis au Parlement
et que celui-ci se trouve désormais associé de plus près à sa préparation (déclaration d'investiture de M. Pompidou de mai 1962). »
P.78 : « La réalisation des objectifs prioritaires (...), tout comme l'intervention des mesures à prendre par la puissance publique pour faire exécuter le plan dans le secteur
administratif et parapublic sont évidemment fonction de la volonté manifestée par l'Etat de considérer le plan comme incarnant la politique économique à moyen terme qu'il entend poursuivre. On
notera que les suggestions figurant dans le plan ont les plus grandes chances d'être suivies d'effet puisqu'elles ont fait l'objet de discussions préalables avec les administrations intéressées, en
particulier avec celle des Finances, au sein de la Commission de l'Economie générale et du Financement. (...) Le IVe Plan indique explicitement que la réalisation des investissements sociaux 'fait
partie intégrante des objectifs essentiels du Plan. Au cas cependant où des mécomptes se produiraient, soit dans le rythme de l'expansion, soit dans le maintien des équilibres fondamentaux de
l'économie, le gouvernement s'attacherait, dans le réajustement qu'il serait nécessaire d'opérer, à sauvegarder la progression des investissements de cette catégorie.' »
Pp.80-81 : « La dernière étape que doit franchir le IVe Plan avant d'entrer officiellement en vigueur est la discussion au sein du Parlement. Bien que le Plan ne fasse pas partie du
domaine législatif, il a été estimé nécessaire de conférer au plan une sanction législative. (...) Ce que le Parlement doit débattre en effet, ce ne sont pas les aspects techniques et prévisionnels
du plan, mais la politique économique et sociale du gouvernement telle qu'elle est définie pour la période 1962-1965. »
Cf. J. Fourastié et J.-P. Courthéoux, La planification économique en France, PUF, 1963, p.46.
p.46 : « Très vite, le Commissariat au Plan s'est trouvé, à l'inverse de ce qu'on pouvait craindre en atmosphère 'libérale', et, à l'inverse de ce qui fut effectivement au cours des
premières années, submergé de demandes de créations de commissions verticales. Et encore aujourd'hui, le Commissariat au Plan est couramment obligé de refuser la création de commissions verticales
en arguant du fait qu'il n'a pas encore les moyens de les constituer, qu'il manque d'homme, d'informations ou de filière d'action ; il y a là une véritable inversion du processus qu'on
n'aurait pu imaginer au moment de la création du Commissariat ; en fait, ce n'est pas le Commissariat qui, d'année en année, demande l'extension du Plan à d'autres secteurs, c'est
l'inverse : ce sont les secteurs qui n'étaient pas encore dans le Plan qui ont demandé et demandent leur insertion dans le Plan. »
Et s'agissant du ministère de l'éducation nationale, du ministère de l'équipement et du territoire, Fourastié dit ceci : « A l'origine, le Commissariat ne reçut pas compétence pour les
problèmes relevant du ministère de l'Education nationale ; pour le IIe Plan, il ne reçut qu'une compétence restreinte, en matière de construction scolaire. Ce n'est qu'à partir du IIIe Plan
que la Commission de l'Equipement scolaire, (...), a été saisie du problème scolaire et même des orientations pédagogiques. » (J. Fourastié et J.-P. Courthéoux, La planification économique en
France, PUF, 1963, p.43)
S'agissant de l'objectif de plein emploi que se donne le Commissariat au Plan, Fourastié dit ceci :
« La troisième technique importante qui a été mise en pratique au cours de la période, c'est, à partir de 1952, la prévision de l'emploi. En effet, au fur et à mesure que les problèmes se
posaient avec un peu plus de précision, disons avec un peu moins d'obscurité, on prit conscience que, parmi tous les problèmes d'équilibre, celui de l'emploi était peut-être le plus important, et
que c'était celui-là qui dominait tous les autres équilibres ; c'est l'équilibre n°1, si je puis dire. Les problèmes de prévisions de l'emploi, d'orientation de la main-d'œuvre dans les
secteurs où elle est nécessaire, de manière qu'il n'y en ait ni trop, ni trop peu, sont apparus comme un élément important de lutte contre les crises économiques, donc de régulation de la
croissance ; donc enfin comme la clef de voûte de la planification économique. Voilà pourquoi, à partir de 1950, on a attaché beaucoup d'importance à la prévision de l'emploi. Ici,
contrairement à ce qui précède, le Commissariat au Plan a gradé assez longtemps dans son sein la prévision de l'emploi et en garde encore une part importante. La raison en est que les recherches de
départ n'exigeaient pas de gros moyens budgétaires, et surtout que la collaboration des commissions verticales est indispensable à la prévision de l'emploi. La prévision de l'emploi ne peut se
faire à l'aide des données propres à l'emploi ; elle est au contraire à la fois la synthèse, la conséquence et la condition de la croissance économique. La prévision de l'emploi est donc une
fonction fondamentale du Commissariat du Plan lui-même, càd de l'ensemble de ses commissions. » (J. Fourastié et J.-P. Courthéoux, La planification économique en France, PUF, 1963, p.53.)
Cf. Pierre Bauchet, L'expérience française de la planification, Seuil, 1958, spécialement les pages 90 à 102, qui opposent les exigences de l'Exécutif face à la rigidité du Législatif.
pp.90-102 : « ... »
Cf. Pierre Massé, Le Plan ou l'anti-hasard, Gallimard, 1965. Lire spécialement les chapitres intitulés « L'aventure calculée » et « L'expansion [économique], chance de notre
temps ».
Vous constatez bien ici que la décision politique est subordonnée au rapport du Commissariat général au Plan, à une administration qui coordonne les autres administrations, d'une part. Ici, le S1
politique est subordonné au S2 administratif. Mais, d'autre part, vous constatez aussi que cette coordination des administrations est fonction d'un objectif de la croissance économique (+4,5%), qui
vise à obtenir l'équilibre entre production et consommation d'objets, et le plein emploi, etc. Ici, S2 administratif est subordonné au (a) économique.
1°/ ( S2 > S1 )
2°/ ( a > S2 )
Mais qu'est-ce qui commande la production d'objets ? C'est la consommation. Et la consommation répond aux exigences de jouissance, aux « besoins » comme disent les économistes.
Et les besoins, désirs, jouissance, c'est précisément ce qui fait tourner la machine économique.
Bernard Cazes dit : « Ce sont les besoins et les désirs de tous ordres qui font tourner la machine à produire. » (La vie économique, A. Colin, 1965, p.185)
Mais il y a des contraintes, dit-il. Bref, Cazes se pose aussitôt la question de savoir ce qui freine cette machine, ce qui fait obstacle à la machine à produire. Il constate que les institutions
culturelles, sociales, religieuses font obstacle à l'expansion de la mégamachine économique. Ce sont elles qui donnent un cadre symbolique, juridique, politique à l'humain, qui « réfrènent la
jouissance », comme dira Lacan, en 1968, lors de son intervention sur l'enfance aliénée. Voilà les obstacles à la croissance économique.
Eh bien, supprimons ces obstacles symboliques, religieux, politiques, juridiques : ce sera la Traité de Rome de 1957 qui institue le Marché commun, de libre circulation des marchandises, des
capitaux, des hommes et des services. Dans plusieurs de ses écrits et conférences, Lacan fustige le Marché commun, ce bien avant la LCR à l'égard de la directive Bolckenstein.
a > S2
Voyons l'incidence de (a) sur S2, et introduisons le mathème du discours du capitalisme. Pour ce, je m'appuierai sur la séance du 4 avril 1990 du cours de J-A Miller ayant pour titre : Le
banquet des analystes.
Pour comprendre ce que Lacan dit du discours du capitalisme, il faut bien sûr l'articuler aux autres discours, le discours du maître antécédent, et le discours de l'analyste qui peut répondre à ses
effets. D'une part.
D'autre part, il faut aussi l'articuler à ce que Freud a appelé « l'expérience de satisfaction ».
Voici le passage de la conférence de Lacan du 12 mai 1972, « Du discours psychanalytique », où il écrit le mathème du discours capitaliste :
« En effet, si vous regardez là mes petites formules tournantes, vous devez voir que la façon dont, ce discours analytique, je le structure, c'est exactement à l'opposé de ce qu'est le
discours du maître. Au niveau du discours du maître, ce que je vous ai appelé tout à l'heure le signifiant-maître, ç'est ça, c'est ce dont je m'occupe pour l'instant : il y a de l'Un. Le
signifiant, c'est ce qui a introduit dans le monde l'Un, et il suffit qu'il y ait de l'Un pour que ça commande à S2, c'est-à-dire au signifiant qui vient après, après que l'Un fonctionne : il
obéit.
» Ce qu'il y a de merveilleux, c'est que pour obéir, il faut qu'il sache quelque chose. Le propre de l'esclave, comme s'exprimait Hegel, c'est de savoir quelque chose. S'il ne savait rien, on
ne prendrait même pas la peine de le commander quoi que ce soit. Mais par ce seul privilège, cette seule primarité, cette seule existence inaugurale qui fait le signifiant, du fait qu'il y a le
langage, le discours du maître, ça marche. C'est tout ce qu'il lui faut d'ailleurs, au maître, c'est : que ça marche !
» Alors, pour en savoir un peu plus sur les effets justement du langage, pour savoir comment ça détermine ce que j'ai appelé d'un nom qui n'est pas tout à fait celui de l'usage reçu : le
sujet... S'il y avait eu un travail, un certain travail fait à temps dans la ligne de Freud, il y aurait peut-être eu à cette place qu'il désigne - dans ce support fondamental qui est soutenu
de ces termes : le semblant, la vérité, la jouissance, le plus-de-jouir - il y aurait peut-être eu au niveau de la production (car le plus-de-jouir, c'est ce que produit cet effet de langage),
il y aurait peut-être eu ce qui s'implique du discours analytique, à savoir un meilleur usage du signifiant comme Un. [Capital ! dans cette ligne, à développer, se trouve toute la conception
constitutionnaliste de Lacan. A mettre au même niveau qu'Esmein, Duguit, Hauriou et Carré de Malberg. Mais, un demi siècle plus tard, dans les années soixante, en 1968, Kojevnikov négociait avec
Barre à la Commission européenne.]
» Il y aurait peut-être eu. Mais il n'y aura pas. Parce que maintenant, c'est trop tard. La crise, non pas du discours du maître, mais du discours capitaliste, qui en est le substitut, est
ouverte. C'est pas du tout que je vous dise que le discours capitaliste, ce soit moche. C'est, au contraire, quelque chose de follement astucieux. De follement astucieux, mais voué à la crevaison.
C'est ce qu'on a fait de plus astucieux comme discours. Ça n'en est pas moins voué à la crevaison. C'est que c'est intenable. C'est intenable, dans un truc que je pourrais vous expliquer...
» Parce que, le discours capitaliste, [c']est une toute petite inversion entre le S1 et le S barré, qui est le sujet. Ça suffit à ce que ça marche comme sur des roulettes. Ça ne peut pas
marcher mieux. Mais justement, ça marche trop vite : ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume. »
Miller articule le discours du capitalisme spécialement à un chapitre du Malaise dans la civilisation, au chapitre consacré à la genèse de la conscience morale. Il montre la relation entre le
renoncement à la satisfaction de la pulsion et l'exigence accrue du Surmoi qui veut que le sujet renonce encore davantage à la satisfaction pulsionnelle.
Bref, Miller, pour cerner les impasses croissantes de notre civilisation occidentale, impasses liées au développement du discours du capitalisme, se fonde sur ce chapitre V du Malaise dans la
civilisation :
SCHEMA : SM (+) / RSP (-)
Uber-Ich (+) / Triebverzicht (-)
Mais pour commenter la phrase « le fantasme passe au réel », un autre texte de Freud me semble tout aussi intéressant : ce sont les « Formulations sur les deux principes de
l'activité psychique », texte de 1911.
Développons d'abord la façon dont Lacan et Miller définissent le discours du capitalisme et son opération.
Pour ce, il l'oppose au discours du maître. Ce discours comporte entre les 4 termes, tantôt une relation, tantôt une barrière, schéma du discours qu'il construit ainsi :
SCHEMA du DM :
Le S1 commande, il commande à l'autre, à l'esclave, S2, de travailler et de remettre au maître le produit de son travail, les objets de jouissance, les objets de consommation.
Le plus important, c'est la barrière : qui dit que l'objet est perdu, qui dit qu'il est impossible que l'objet rejoigne le manque du sujet. Le DM introduit ainsi une rupture dans le circuit,
une brisure dans le cycle.
Le discours du capitalisme, par contre, s'affranchit de cette barrière, et enclenche, comme dit Miller, un « mouvement perpétuel », un cycle infernal.
D'où démarre-t-il ? Du sujet comme agent, du manque en tant qu'il commande. S barré, c'est le sujet comme désir, c'est un des deux termes du fantasme. On pourrait dire aussi que c'est un point
d'homologie avec le discours hystérique : le manque commande.
$ -> S2
Et ce manque s'adresse immédiatement à S2, sans l'arrêt de S1, sans le non, sans la loi, sans le cadre du maître, puisque l'obstacle du maître a été aboli. Le manque du sujet s'adresse
immédiatement à S2, et lui enjoint de produire l'objet de consommation.
Qu'est-ce que S2 dans le discours du capitalisme, dans la société industrielle, dans la civilisation occidentale ? Je pense que l'on ne peut être que d'accord avec Raymond Aron qui dit, dans
ses Dix huit leçons sur la société industrielle, que l'on ne peut réduire la définition de la société industrielle uniquement au type de propriété, aux moyens de production, le capital, qui serait
dit public (socialiste) ou privé (capitaliste).
Car cette société industrielle n'est pas pensable sans les transformations du théologique, du politique, du juridique. Voyez ce qu'il dit dans sa dixième leçon sur la volonté de modernisation de
l'armée japonaise. Pour avoir une armée aussi puissante que celle des USA, c'est l'ensemble du système (théologique, politique, juridique, économique,...) qu'il faut transformer. Et donc, S2 dit
toute cette transformation-là. Bref, S2 n'est pas réductible aux seuls facteurs de production (capital et main d'œuvre).
S2 ce n'est pas seulement le développement de l'administration, ce n'est pas seulement la transformation du système juridique individualiste qui va protéger les sujets, ce n'est pas seulement le
politique qui se diffracte dans la représentation du multiple, ce n'est pas seulement l'abolition du théologique en tant que règles qui forment une communauté autour du père mort et du fils
sacrifié. - C'est tout cela à la fois.
Voyons maintenant l'objet (a).
Ce sont tous les objets de consommation produits par l'appareil de production, et qui tournent électivement autour de l'objet perdu, autour de l'objet oral, avec ce monceau de bouffe, autour du
scopique, avec cette rutilance des écrans, autour de l'objet voix, qui va du micro aux baffles qui réverbèrent les sons, et enfin autour de l'objet anal, càd de l'objet déchet, puisque une des
caractéristiques de tous ces objets de production, c'est la programmation de leur obsolescence (au point qu'une loi a dû être votée garantissant une durée de vie minimale de deux ans pour tout
objet électronique !), càd que tôt ou tard, et plutôt tôt que tard, ces objets sont à jeter. Et par là à redemander. Et c'est cette demande qui active la machine économique à produire.
Miller oppose à ce discours capitaliste du « mouvement perpétuel » de la réinjection de la jouissance, de l'objet de jouissance, non pas un retour au maître d'Ancien Régime, ni non plus à
faire la Révolution (qui, dit Lacan, n'a consisté qu'à réinstaller un maître encore plus dur : Napoléon, Staline, Mussolini, Hitler,...).
Miller oppose au discours du capitalisme qui nous étouffe, qui nous encombre d'objets - le discours de l'analyste, qui comporte une barrière, et dont l'agent est le désir de l'analyste.
Ce qui est agent, c'est le désir de l'analyste, sans objet mais pas sans cause. L'autre qui travaille, c'est l'analysant ; et ce qu'il produit, ce sont ses signifiants fondamentaux qui l'ont
déterminé. Et la barrière dit : manque le S2, manque la fin du fin, le point de conclusion, la garantie. Reste A barré, le lieu de l'Autre non administrable.
Et c'est pour ça que Lacan pourra dire que le discours de l'analyste est un poumon pour les sujets qui seraient sinon asphyxiés par le réel de la science. Le réel de la science destitue le sujet
bien autrement qu'une analyse.