Overblog Tous les blogs Top blogs Beauté, Santé & Remise en forme Tous les blogs Beauté, Santé & Remise en forme
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

L'usage du point de capiton : un procédé de traduction de la jouissance par Patricia Bosquin-Caroz

Nous nous appuierons sur le texte d’Eric Laurent « Les traitements psychanalytiques des psychoses » afin d’aborder à partir du témoignage de Schreber la question de la nomination dans les psychoses dans la perspective du traitement de la jouissance par la traduction de celle-ci qu’opère la langue. Nous verrons ensuite, à partir d’une expérience de consultation dans l’UPO (Unité psychanalytique d’orientation), comment ce retour au traitement de Schreber nous permet encore aujourd’hui de nous orienter dans notre pratique.

Partons de ce texte d’Eric Laurent avant de faire retour au témoignage même du Président Schreber, publié sous le titre « Mémoires d’un névropathe » relu par Freud, ensuite par Lacan au cours de son troisième séminaire. Eric Laurent distingue deux abords du traitement des psychoses, soit de la nomination dans l’enseignement de Lacan.  Le premier abord est fondé sur le premier enseignement de Lacan et sa conception de l’ordre symbolique qui supplante et résorbe la jouissance. Le second est fondé sur la conception d’une jouissance qui ne se résorbe plus complètement par le symbolique. Dans la première conception, l’Autre est un système signifiant organisé autour du signifiant du nom de père qui ordonne et polarise la signification, Quand il fait défaut, le traitement prend comme visée la construction d’un nouveau nom d’Idéal suppléant au défaut forclusif du NDP. Ce nom d’idéal sert alors de nouvelle agrafe, de nouveau point de capiton qui réordonne le monde du sujet. Dans la seconde conception, l’Autre du langage n’est pas un système signifiant complet et consistant résorbant totalement la jouissance. Le signifiant ne mortifie pas la chose une fois pour toute, la jouissance, au contraire parasite sans cesse le langage. C’est la thèse que Lacan soutient à partir du Séminaire Encore. L’Autre donc contient cette jouissance, il ne la supplante plus. Dans cette perspective, il y a toujours un nouveau nom à trouver qui un temps tempère la jouissance. C’est ce qu’Eric Laurent désigne par traduction de la jouissance innommable, traduction par la nomination qui s’effectue selon un principe d’indétermination puisque la jouissance est « ce qui manque à l’univers du Nom propre ».

1. L’apport de Lacan. La linguistique.

 Le titre de l’article d’Eric Laurent fait référence au texte fondamental de Lacan sur les psychoses publié dans les Ecrits  « Question préliminaire à tout traitement de la psychose » qui reprend les avancées du séminaire 3 et 4 sur la question des psychoses. Cet écrit de Lacan est une réponse précise Eric Laurent au foisonnement des traitements psychanalytiques des psychoses dans les années cinquante.
A cette époque les publications  des travaux de Mélanie Klein, de Bion, Rosenfeld, Bruno Bettelheim, Pankow font rage et Lacan intervient en disant : « Attention, question préliminaire ! » Il revient, au milieu de ce déploiement moderne, aux mémoires du Président Schreber et à une analyse renouvelée de l’abord freudien. Il s’agit de faire retour à Freud avant de trop s’égarer. Lacan dénonce en quelque sorte l’accent excessif de l’interprétation sur l’unité imaginaire, le corps…et propose une relecture du cas du président Schreber étudié par Freud, à partir de l’apport de la linguistique structurale. Son intérêt va porter tout spécialement sur les phénomènes de langue du symptôme psychotique et il va proposer à partir de là une nouvelle conception du traitement des psychoses. C’est ce que nous allons tenter de déployer aujourd’hui puisque nous abordons la question de la traduction de la jouissance par la nomination dans la psychose.
Pour Lacan et c’est là l’originalité de ce qu’il amène dans les années cinquante, l’enjeu, c’est le rapport du sujet à la langue elle-même.
Du même coup, en portant son attention sur la langue, Lacan arrache la psychanalyse à sa pente biographique. Cest-à-dire que ce qui compte pour un sujet, ce n’est pas que le père ait été là ou pas dans la réalité mais que le sujet ait acquis ou non la dimension du Nom-du-Père. Le Nom-du-Père (NDP) devient un instrument logique qui assure que la langue tienne, qu’elle soit capitonnée. Il est un principe qui ordonne et oriente la vie d’un sujet. Lacan dans son séminaire 3 compare cette fonction du NDP à celle de la grand route qui est au principe de l’agglomération des villes. Elle est dit-il ce qui rassemble, organise, ordonne autour d’elle et de ce fait polarise la signification. Ailleurs toujours dans ce même séminaire, Lacan s’appuie sur une autre métaphore : celle du point de capiton .Cette fois c’est au geste du matelassier qu’il se réfère faisant usage de capitons pour lier ensemble les diverses couches d’un matelas. Capiton, grand route,… autant d’images nous permettant de saisir la fonction d’agrafe du signifiant qui stabilise la signification. Le point de capiton assure que quand on parle, on dise quelque chose, que ça ne parte pas dans tout les sens. Le NDP est à cette époque de l’enseignement de Jacques Lacan, le capiton suprême (on y reviendra). Dans la psychose, c’est l’absence du NDP, appelée par Lacan « forclusion » qui est au principe de la « décomposition spectrale du lieu de l’Autre ». Faute de ce mode d’agrafe, le langage se défait. L’écrit du président Schreber  est à cet égard un témoignage à la fois précis et touchant sur ce qui se produit comme décomposition du langage pour un sujet psychotique lorsque sa psychose se déclenche. Il l’est aussi à l’égard de son effort de reconstruction d’un nouvel univers symbolique pouvant réordonner un monde à nouveau viable pour le sujet. Nous verrons que c’est grâce au recours de nouveaux signifiants lui servant d’agrafe, de point de capiton que son monde a pu se réordonner. Nous y reviendrons.

2. Ce qui en jeu dans la traduction.

Ce qui est au principe de la décompensation psychotique de Schreber est un énoncé intraduisible pour le sujet qui ne dispose pas de la clé du NDP pour y répondre. Schreber est confronté à une énigme que lui pose une phrase qu’il entend entre veille et sommeil : « Qu’il serait beau d’être une femme en train de subir l’accouplement ». Cette phrase, notons qu’elle est lourde d’un sens sexuel. Lourde d’une signification de jouissance que Schreber ne peut traduire. C'est-à-dire qu’il ne peut identifier le lieu d’où elle émane. Il ne peut ni se l’attribuer ni l’attribuer à un autre. Il ne peut non plus expliciter ce qu’elle veut dire, comme nous le faisons avec nos rêves et nos fantasmes. Cette phrase reste pour lui énigmatique quant à sa signification, mais ce qui est certain c’est qu’elle s’adresse à lui et qu’elle est lourde de signification. Ce qui le plonge dans un état de perplexité. Il se trouve au bord d’un trou, d’un gouffre. Il y sera précipité à la suite d’une rencontre avec un médecin qui occupera une place de sujet supposé savoir.  Le  monde de Schreber ensuite s’effondre, son corps est envahi d’une souffrance innommable et tombe en morceaux (c’est la déflagration imaginaire), d’un autre côté, ses repères symboliques se brouillent, le langage pour lui se décompose. Lacan va s’intéresser à ce point et étudier de près les phénomènes élémentaires pour y déceler ce qui va constituer la solution même du problème. Schreber a donc un problème de jouissance à résoudre. C’est ce qui va être en jeu dans tout son effort de reconstruction.

3. Le traitement par la langue.

Lacan va se servir de l’apport de la linguistique structurale pour étudier ce témoignage principalement le phénomène hallucinatoire qui le conduira ensuite à élaborer sa nouvelle conception de la métaphore délirante comme traitement possible de la psychose.
Lacan à l’instar de Freud va considérer l’hallucination comme une tentative de guérison et aborder le phénomène hallucinatoire par un autre biais que le versant déficitaire. Jusque-là note Eric Laurent, l’hallucination se réduisait à une sorte de retour dans le réel par exemple des mauvais traitements que Schreber aurait subi de la part de son père, sorte de réminiscence ou épiphanie ou de réaction post-traumatique. Lacan, lui est attentif à la façon dont le sujet  traite avec le langage soit avec la structure signifiante cette jouissance innommable qui l’envahit, comment il arrive à stabiliser son monde en faisant usage de l’appareil langagier et plus particulièrement  des ressources de la métaphore et de la métonymie. En effet, Lacan repère dans le témoignage de Schreber,  deux types d’hallucination. Schreber est aux prises avec deux types de phénomènes parasitaires que Lacan nomme les codes de messages et les messages de code. «  Les codes et les messages se mélangent, la langue commence à être envahie d’usages nouveaux avec les codes de message et les messages de code ». Soit certains mots nouveaux apparaissent (sorte de signifiant particulièrement plein) qui ne font pas partie du code, se sont des mots appartenant à un vieil allemand, que Lacan nomme langue de fond. Par exemple « Carogne » désignant les infirmiers. Ce sont les phénomènes de code. Ou bien, des phrases interrompues s’imposent de façon hallucinatoire que le sujet est mis en demeure de compléter. Là il s’agit des phénomènes de message. Lacan ne fait pas usage de la linguistique qu’il applique aux phénomènes psychotiques sans la perspective du traitement d’un problème de jouissance. L’idée de Lacan est que par ces deux modes d’hallucinations Schreber reconstruit un lien à l’Autre du langage (Souvenez-vous que le monde de Schreber s’est effondré en témoigne son repli catatonique au début de sa psychose). Comment ? 1. soit en donnant la réplique à Dieu en complétant les phrases qui se brisent (les phrases interrompues) et par là leur donnant un sens (pas de sens tant que la phrase n’est pas bouclée), 2. soit  en réinventant un nouveau code, puisque les hallucinations peuvent aussi l’informer des formes et des emplois de nouveaux de mots (langue de fond).  Mais ce n’est pas tout. Lacan  relève (p289 du séminaire III) que Schreber fait du phénomène d’intrusion des voix au début du déclenchement de sa psychose « un malentendu foncier »entre Dieu et lui-même. Il s’agit là d’un premier traitement puisque Schreber localise dans l’Autre (ici Dieu) l’émetteur de ces voix qui l’assaillent. C’est une première nomination : Dieu. Ce qui n’est pas rien puisque, du même coup, cette nomination vient localiser le lieu d’émission de cette phrase énigmatique qu’il a entendu avant le déclenchement de sa psychose. C’est une localisation dans l’Autre de la jouissance telle que l’effectue le sujet paranoïaque. C’est Dieu qui lui parle. Nous verrons que les intentions de ce dieu se préciseront au cours de la construction délirante. Le deuxième traitement que Schreber applique ensuite à ce Dieu, consiste à en faire un Autre qui ne sait pas tout, comme dit Schreber, il ne comprend rien au vivant. D’où Schreber tire-t-il ça ?
Lacan note dans le séminaire III que Schreber a affaire à un Dieu qui lui veut du mal, qui le tourmente, mais surtout qui le féminise, pour cause, il ne comprend rien « aux vrais sentiments des petites âmes » et ne peut faire la distinction entre le discours dans lequel il s’exprime (langue fondamentale) et leur discours à elles,  càd le discours commun. Cette première construction permet, comme le souligne également Lacan dans le séminaire III (p.289) de faire de ce phénomène d’intrusion des voix un malentendu foncier entre Dieu et Schreber.   En bon logicien Schreber déduit que si Dieu lui parle en vieil allemand (langue morte) et non par le biais discours courant, c’est qu’il n’y comprend rien au vivant. Donc comme le formule Jacques-Alain Miller dans son cours l’expérience du réel dans la cure analytique, il en résulte, pour Schreber que l’Autre ne sait pas tout.

Dans la perspective qu’ouvre Lacan concernant le traitement nous pouvons déjà dégager plusieurs opérations : 1.la localisation de la jouissance au lieu de l’Autre. C’est Dieu qui parle. 2. La barre portée sur cet Autre qui n’y comprend rien. 3. Le maintien d’un lien à l’Autre par le travail hallucinatoire portant sur la langue, en invention des mots nouveaux et en maintenant la cohérence de la signification d’une phrase en achevant de les terminer.

Pour autant le travail de Schreber n’est pas achevé. Il faudra qu’il réponde à ce que l’Autre divin lui adresse, lui veut. Schreber va avoir à faire à  un Autre dont l’intention va se préciser. Dieu a l’intention de l’évirer pour le féminiser et en jouir. Le Dieu de Schreber est un Dieu persécuteur aux intentions mauvaises qui va jusqu’à vouloir le féminiser pour abuser de lui. C’est un Dieu mauvais qui l’invective, lui manque de respect. Il lui faudra toute une évolution du délire pour accepter cette idée de féminisation. Lacan remarque (p290)  que plus son délire va se construire (être la femme de Dieu) et moins Schreber sera envahi par les hallucinations. Autrement dit, plus sa construction délirante s’élabore, moins il est persécuté.

4. Un nouveau nom : La femme de dieu. Point de capiton ultime.

Schreber, nous dit Eric Laurent, est envahi par « des entités désirantes, qui sont pour lui les supports du langage déchaîné de son vacarme intérieur et «  il va admettre progressivement que la seule façon de s’en sortir, de sauver une certaine stabilité avec les entités envahissantes, c’est d’accepter sa transformation en femme ».  Lacan note p.290 du Séminaire III que son corps est envahi par des images d’identification féminine auxquelles il va finalement ouvrir la porte. Il est sur le chemin qui va le conduire à cette nouvelle métaphore : « être la femme de Dieu ». Lacan précise qu’à partir du moment où le monde de Schreber se reconstruit sur le plan imaginaire, la parole de ce Dieu intérieur avec lequel il entretient une sorte de relation de copulation, eh bien! ce Dieu qui lui parlait une langue pleine de signification, d’une certaine façon se retire. Schreber fait alors état d’une différence au niveau des voix. Celles-ci tiennent de plus en plus un discours vide, un serinage, une rengaine. Schreber va alors seulement avoir affaire  aux phrases interrompues qu’il sera dans l’obligation de compléter si il ne veut pas perdre son rapport à Dieu, càd une forme de rapport à l’Autre par le truchement de son rapport au signifiant. Il tente encore par son effort de pensée de stabiliser la langue. Par là, il s’agit surtout pour Schreber de ne pas être laissé tomber et de maintenir à tout prix ce lien à l’Autre, au langage. L’identification dernière à la femme de Dieu sur ce chemin de la reconstruction, ce que Lacan nomme métaphore délirante, va permettre à Schreber d’arriver à une stabilisation plus satisfaisante puisque « le Dieu de Schreber fonctionne, dans son rapport à lui, comme un Autre, sans garantie » (EL P13), un Autre capricieux (dirions-nous).  Il s’agit finalement que le sujet réinvente un nouveau point de capiton faisant tenir ensemble signifiant/signifié. Puisque le NDP est forclos il faut inventer un nouveau nom susceptible de  donner un sens au monde. C’est là tout l’effort que déploie Schreber .La métaphore délirante ou néo-métaphore est le point de capiton ultime.

5. La métaphore. Un outil pour la traduction de la jouissance.

Qu’est-ce qu’une métaphore ? Il s’agit également d’un terme que Lacan emprunte à la linguistique. Dans une poésie, la métaphore permet la substitution d’un signifiant à un autre et par là produit une signification nouvelle. Lacan relit le complexe d’Oedipe avec ce concept de la métaphore pour en dégager sa logique de substitution d’un ordre nouveau à un ordre ancien. La métaphore paternelle permet la substitution du NDP au désir de la mère (DM), soit à la jouissance maternelle et produit une signification nouvelle : la signification phallique.
De la même façon « être la femme de Dieu », va se substituer pour Schreber au désordre du monde et produire une signification nouvelle : engendrer une nouvelle race d’hommes. Arriver à ce culmen ne se fait pas du jour au lendemain. Il s’agit d’une élaboration qui en passera par différentes étapes que nous pouvons concevoir avec Eric Laurent comme autant de façon pour le sujet de traiter la jouissance qui le submerge. C’est ce que nous venons de voir en nous référant plus spécialement au traitement hallucinatoire de Schreber.

Tâchons de serrer à ce niveau l’usage que fait Lacan de la linguistique. Que permet dans un premier temps l’apport de la linguistique structurale à Lacan. Elle lui permet de distinguer deux plans : celui du signifié et celui du signifiant, soit le plan de l’imaginaire différent de l’ordre symbolique.
Distinguer signifiant signifié revient à opposer loi, structure, ordre d’un côté càd signifiant, et désir, sentiment,  affectivité càd significations de l’autre, significations que Lacan page 295 de son séminaire III qualifie de fluctuations, d’ombres, de résonances. Donc le ressort de la découverte analytique, c’est le signifiant qui ordonne la réalité, qui lui donne une structure. Lacan arrache le signifiant à tout contenu imaginaire. Ce qui distingue le signifiant de la signification, c’est d’être sans signification dit-il. Il évoque à cette page les signifiants de base sans lesquels l’ordre des significations humaines ne saurait s’établir. Il prend l’exemple des mythologies visant à l’installation et la tenue debout de l’homme dans le monde et lui font savoir quels sont les signifiants primordiaux. Lacan appellera aussi ces signifiants, les signifiants clés. C’est ce qu’il nommera plus tard dans son enseignement, les signifiants maîtres .Il nous donne dans ces pages une très belle image des points d’appui nécessaires à une certaine stabilité de notre existence, il s’agit de l’image du tabouret. Je le cite page 228 : « Tous les tabourets n’ont pas 4 pieds. Il y en a qui se tienne debout avec trois pieds alors, il n’est plus question qu’il en manque un seul, sinon ça va très mal. Eh bien sachez que les points d’appui signifiants qui soutiennent le petit monde des petits hommes solitaires de la foule moderne, sont en nombre très réduit. Il se peut qu’au départ il n’y ait pas assez de pieds au tabouret, mais qu’il tienne tout de même jusqu’à un certain moment, quand le sujet, à un certain carrefour de son histoire biographique, est confronté avec ce défaut qui existe depuis toujours ». C’est là la thèse de Lacan concernant le déclenchement d’une psychose. Ce défaut, ce manque d’un signifiant, vous l’aurez reconnu, c’est la Verwerfung freudienne qu’il nomme forclusion du NDP.

Cette distinction signifiant-signifié permet à Lacan de distinguer imaginaire et symbolique et de dégager la place centrale du signifiant du NDP. Le NDP dans le premier enseignement de Lacan, est  le point de capiton qui fait tenir ensemble signifiant et signifié. Il est le signifiant ultime. Signifiant qui assure que quand on parle, la phrase puisse se boucler et prenne sens, c’est ce que Lacan déduit de son étude du phénomène hallucinatoire avec la linguistique structurale à partir de l’effort que fait Schreber pour faire tenir ensemble un texte déchiré, pour maintenir à tout prix un lien à l’Autre, comme nous l’avons vu. C’est cette tentative de Schreber qui va mettre Lacan sur la piste de la fonction du délire qui vise à l’établissement d’une signification nouvelle : être la femme de Dieu. Devenir la femme de dieu consiste à s’inventer un nouveau nom, nom d’idéal comme le formule Eric Laurent qui fait fonction de NDP, de point de capiton qui finit par donner un sens nouveau à son monde et en cela finit par stabiliser son rapport au langage. C’est la nouvelle métaphore ou néo-métaphore. C’est en observant les conséquences cliniques de la construction de Schreber que Lacan avance la thèse d’un traitement de la jouissance par ce mode de nomination qui isole un signifiant idéal. Souvenez-vous que c’est à partir du moment où Schreber consent à ce devenir femme, dont il diffère lui-même la réalisation dans un temps lointain, que les hallucinations se font moins lourdes d’invectives. Il en est moins affecté.
Autrement dit, quand Schreber s’invente un nom, l’injure présente dans les hallucinations ne l’atteint plus. Il les considère de loin, comme de simple ritournelle.

Donc, être la femme de Dieu constitue un point de capiton qui fait tenir l’univers du président Schreber qui doit se reconstruire un monde à nouveau viable,  acceptable. Par sa construction délirante Schreber finira par faire de sa malédiction la solution même à sa persécution.

Jacques-Alain Miller dira que la néo-métaphore schrebérienne fonctionne sur le modèle de la métaphore paternelle chez le névrosé dont le fonctionnement assure la substitution du signifiant paternel au désir de la mère et de ce fait donne une orientation à la jouissance par la production de la signification phallique qui en résulte. Et bien pour Schreber, c’est un peu ça. Le nouveau signifiant, femme de dieu outre le fait qu’il désigne la nouvelle mission de Schreber, d’engendrer une race nouvelle, donne également un sens nouveau à sa jouissance, dénommée à son tour : « Volupté d’âme «  qui est un nom donné à ce qu’il éprouve comme phénomène de corps (sensation des seins qui gonflent…) Ce nouveau nom se réfère à une pratique où Schreber en se contemplant dans le miroir localise du même coup par la nomination la jouissance éprouvée. Cette localisation de la jouissance est fondamentale, elle supplée à la localisation de la jouissance par le phallus.

La forclusion du Nom-du-Père c’est l’absence de la production de la métaphore paternelle qui inhibe, comme le précise Jacques-Alain Miller (« Lexpérience du Réel dans la cure analytique) la production de la signification phallique. Il se produit alors une disjonction de l’imaginaire et du symbolique (Déclenchement psychose). « La conjonction est le fait de la métaphore, et quand cette métaphore échoue, on se trouve devant une disjonction du S et de l’I et la jouissance supposée ramassée par la signification phallique, supposée localisée, tempérée par la signification phallique, se trouve en quelque sorte dispersée dans différentes localisations volontiers douloureuses du corps ». (JAM). Donc, le signifiant du NDP qui se substitue à la jouissance maternelle dans laquelle baigne l’enfant permet outre l’avènement d’un ordre nouveau, la localisation phallique de la jouissance. Jacques-Alain Miller fait de ces deux signifiants, le NDP et le phallus (De la nature des semblants) les deux agrafes nécessaires, les deux appuis fondamentaux dans l’existence d’un sujet. C’est ce qui fait tenir corps et langage ensemble ou Imaginaire et Symbolique. C’est ce que Schreber invente, une nouvelle métaphore qui lui permet de faire à nouveau tenir corps et langage et qui localise la jouissance qui le traversait de toutes parts en une pratique dit Lacan « transsexualiste ».

6. Point de capiton et traduction infinie

Après ce détour par le cas Schreber, revenons à l’article d’Eric Laurent, Eric Laurent va finalement distinguer deux modes de nomination se dégageant des deux grandes références de Lacan concernant la psychose : 1. la construction délirante de Schreber. 2. le synthome joycien. La construction délirante de Schreber que nous venons de déployer un peu, équivaut à se faire un nom d’idéal qui consiste  pour Schreber à se loger sous un nom identifiable dans le registre de l’idéal : «  devenir la femme de Dieu ». C’est le nom de la mission de Schreber. C’est une première façon de se faire un nom. L’autre mode, équivaut lui à se résoudre à cette entreprise de traduction de la langue même et trouver une certaine paix dans cette traduction constante. C’est la solution de Joyce qui par un travail d’écriture traite indéfiniment les équivoques de la langue  Dans cette perspective, le traitement de la jouissance avec un sujet psychotique consiste à l’ accompagner dans l’entreprise de nomination en sachant qu’il y a toujours un principe d’indétermination de la traduction, qu’il est toujours possible de trouver une autre façon de dire et de poursuivre avec une autre façon de dire. Se faire un nom c’est aussi dire qu’il n’y a pas d’autre identification que le processus de recherche du nom qui se fixe un certain temps. Ce mode de  traduction de la jouissance s’inscrit dans la perspective du dernier enseignement de Lacan où l’Autre du langage n’est pas complet. Où la jouissance ne se résorbe pas toute par l’opération du signifiant. Ce qui n’était pas la conception de Lacan au moment où il écrit sa Question préliminaire.

Patricia Bosquinde capiton : un procédé de traduction de la jouissance

Nous nous appuierons sur le texte d'Eric Laurent « Les traitements psychanalytiques des psychoses » afin d'aborder à partir du témoignage de Schreber la question de la nomination dans les psychoses dans la perspective du traitement de la jouissance par la traduction de celle-ci qu'opère la langue. Nous verrons ensuite, à partir d'une expérience de consultation dans l'UPO (Unité psychanalytique d'orientation), comment ce retour au traitement de Schreber nous permet encore aujourd'hui de nous orienter dans notre pratique.

Partons de ce texte d'Eric Laurent avant de faire retour au témoignage même du Président Schreber, publié sous le titre « Mémoires d'un névropathe » relu par Freud, ensuite par Lacan au cours de son troisième séminaire. Eric Laurent distingue deux abords du traitement des psychoses, soit de la nomination dans l'enseignement de Lacan.  Le premier abord est fondé sur le premier enseignement de Lacan et sa conception de l'ordre symbolique qui supplante et résorbe la jouissance. Le second est fondé sur la conception d'une jouissance qui ne se résorbe plus complètement par le symbolique. Dans la première conception, l'Autre est un système signifiant organisé autour du signifiant du nom de père qui ordonne et polarise la signification, Quand il fait défaut, le traitement prend comme visée la construction d'un nouveau nom d'Idéal suppléant au défaut forclusif du NDP. Ce nom d'idéal sert alors de nouvelle agrafe, de nouveau point de capiton qui réordonne le monde du sujet. Dans la seconde conception, l'Autre du langage n'est pas un système signifiant complet et consistant résorbant totalement la jouissance. Le signifiant ne mortifie pas la chose une fois pour toute, la jouissance, au contraire parasite sans cesse le langage. C'est la thèse que Lacan soutient à partir du Séminaire Encore. L'Autre donc contient cette jouissance, il ne la supplante plus. Dans cette perspective, il y a toujours un nouveau nom à trouver qui un temps tempère la jouissance. C'est ce qu'Eric Laurent désigne par traduction de la jouissance innommable, traduction par la nomination qui s'effectue selon un principe d'indétermination puisque la jouissance est « ce qui manque à l'univers du Nom propre ».

1. L'apport de Lacan. La linguistique.

 Le titre de l'article d'Eric Laurent fait référence au texte fondamental de Lacan sur les psychoses publié dans les Ecrits  « Question préliminaire à tout traitement de la psychose » qui reprend les avancées du séminaire 3 et 4 sur la question des psychoses. Cet écrit de Lacan est une réponse précise Eric Laurent au foisonnement des traitements psychanalytiques des psychoses dans les années cinquante.
A cette époque les publications  des travaux de Mélanie Klein, de Bion, Rosenfeld, Bruno Bettelheim, Pankow font rage et Lacan intervient en disant : « Attention, question préliminaire ! » Il revient, au milieu de ce déploiement moderne, aux mémoires du Président Schreber et à une analyse renouvelée de l'abord freudien. Il s'agit de faire retour à Freud avant de trop s'égarer. Lacan dénonce en quelque sorte l'accent excessif de l'interprétation sur l'unité imaginaire, le corps...et propose une relecture du cas du président Schreber étudié par Freud, à partir de l'apport de la linguistique structurale. Son intérêt va porter tout spécialement sur les phénomènes de langue du symptôme psychotique et il va proposer à partir de là une nouvelle conception du traitement des psychoses. C'est ce que nous allons tenter de déployer aujourd'hui puisque nous abordons la question de la traduction de la jouissance par la nomination dans la psychose.
Pour Lacan et c'est là l'originalité de ce qu'il amène dans les années cinquante, l'enjeu, c'est le rapport du sujet à la langue elle-même.
Du même coup, en portant son attention sur la langue, Lacan arrache la psychanalyse à sa pente biographique. Cest-à-dire que ce qui compte pour un sujet, ce n'est pas que le père ait été là ou pas dans la réalité mais que le sujet ait acquis ou non la dimension du Nom-du-Père. Le Nom-du-Père (NDP) devient un instrument logique qui assure que la langue tienne, qu'elle soit capitonnée. Il est un principe qui ordonne et oriente la vie d'un sujet. Lacan dans son séminaire 3 compare cette fonction du NDP à celle de la grand route qui est au principe de l'agglomération des villes. Elle est dit-il ce qui rassemble, organise, ordonne autour d'elle et de ce fait polarise la signification. Ailleurs toujours dans ce même séminaire, Lacan s'appuie sur une autre métaphore : celle du point de capiton .Cette fois c'est au geste du matelassier qu'il se réfère faisant usage de capitons pour lier ensemble les diverses couches d'un matelas. Capiton, grand route,... autant d'images nous permettant de saisir la fonction d'agrafe du signifiant qui stabilise la signification. Le point de capiton assure que quand on parle, on dise quelque chose, que ça ne parte pas dans tout les sens. Le NDP est à cette époque de l'enseignement de Jacques Lacan, le capiton suprême (on y reviendra). Dans la psychose, c'est l'absence du NDP, appelée par Lacan « forclusion » qui est au principe de la « décomposition spectrale du lieu de l'Autre ». Faute de ce mode d'agrafe, le langage se défait. L'écrit du président Schreber  est à cet égard un témoignage à la fois précis et touchant sur ce qui se produit comme décomposition du langage pour un sujet psychotique lorsque sa psychose se déclenche. Il l'est aussi à l'égard de son effort de reconstruction d'un nouvel univers symbolique pouvant réordonner un monde à nouveau viable pour le sujet. Nous verrons que c'est grâce au recours de nouveaux signifiants lui servant d'agrafe, de point de capiton que son monde a pu se réordonner. Nous y reviendrons.

2. Ce qui en jeu dans la traduction.

Ce qui est au principe de la décompensation psychotique de Schreber est un énoncé intraduisible pour le sujet qui ne dispose pas de la clé du NDP pour y répondre. Schreber est confronté à une énigme que lui pose une phrase qu'il entend entre veille et sommeil : « Qu'il serait beau d'être une femme en train de subir l'accouplement ». Cette phrase, notons qu'elle est lourde d'un sens sexuel. Lourde d'une signification de jouissance que Schreber ne peut traduire. C'est-à-dire qu'il ne peut identifier le lieu d'où elle émane. Il ne peut ni se l'attribuer ni l'attribuer à un autre. Il ne peut non plus expliciter ce qu'elle veut dire, comme nous le faisons avec nos rêves et nos fantasmes. Cette phrase reste pour lui énigmatique quant à sa signification, mais ce qui est certain c'est qu'elle s'adresse à lui et qu'elle est lourde de signification. Ce qui le plonge dans un état de perplexité. Il se trouve au bord d'un trou, d'un gouffre. Il y sera précipité à la suite d'une rencontre avec un médecin qui occupera une place de sujet supposé savoir.  Le  monde de Schreber ensuite s'effondre, son corps est envahi d'une souffrance innommable et tombe en morceaux (c'est la déflagration imaginaire), d'un autre côté, ses repères symboliques se brouillent, le langage pour lui se décompose. Lacan va s'intéresser à ce point et étudier de près les phénomènes élémentaires pour y déceler ce qui va constituer la solution même du problème. Schreber a donc un problème de jouissance à résoudre. C'est ce qui va être en jeu dans tout son effort de reconstruction.

3. Le traitement par la langue.

Lacan va se servir de l'apport de la linguistique structurale pour étudier ce témoignage principalement le phénomène hallucinatoire qui le conduira ensuite à élaborer sa nouvelle conception de la métaphore délirante comme traitement possible de la psychose.
Lacan à l'instar de Freud va considérer l'hallucination comme une tentative de guérison et aborder le phénomène hallucinatoire par un autre biais que le versant déficitaire. Jusque-là note Eric Laurent, l'hallucination se réduisait à une sorte de retour dans le réel par exemple des mauvais traitements que Schreber aurait subi de la part de son père, sorte de réminiscence ou épiphanie ou de réaction post-traumatique. Lacan, lui est attentif à la façon dont le sujet  traite avec le langage soit avec la structure signifiante cette jouissance innommable qui l'envahit, comment il arrive à stabiliser son monde en faisant usage de l'appareil langagier et plus particulièrement  des ressources de la métaphore et de la métonymie. En effet, Lacan repère dans le témoignage de Schreber,  deux types d'hallucination. Schreber est aux prises avec deux types de phénomènes parasitaires que Lacan nomme les codes de messages et les messages de code. «  Les codes et les messages se mélangent, la langue commence à être envahie d'usages nouveaux avec les codes de message et les messages de code ». Soit certains mots nouveaux apparaissent (sorte de signifiant particulièrement plein) qui ne font pas partie du code, se sont des mots appartenant à un vieil allemand, que Lacan nomme langue de fond. Par exemple « Carogne » désignant les infirmiers. Ce sont les phénomènes de code. Ou bien, des phrases interrompues s'imposent de façon hallucinatoire que le sujet est mis en demeure de compléter. Là il s'agit des phénomènes de message. Lacan ne fait pas usage de la linguistique qu'il applique aux phénomènes psychotiques sans la perspective du traitement d'un problème de jouissance. L'idée de Lacan est que par ces deux modes d'hallucinations Schreber reconstruit un lien à l'Autre du langage (Souvenez-vous que le monde de Schreber s'est effondré en témoigne son repli catatonique au début de sa psychose). Comment ? 1. soit en donnant la réplique à Dieu en complétant les phrases qui se brisent (les phrases interrompues) et par là leur donnant un sens (pas de sens tant que la phrase n'est pas bouclée), 2. soit  en réinventant un nouveau code, puisque les hallucinations peuvent aussi l'informer des formes et des emplois de nouveaux de mots (langue de fond).  Mais ce n'est pas tout. Lacan  relève (p289 du séminaire III) que Schreber fait du phénomène d'intrusion des voix au début du déclenchement de sa psychose « un malentendu foncier »entre Dieu et lui-même. Il s'agit là d'un premier traitement puisque Schreber localise dans l'Autre (ici Dieu) l'émetteur de ces voix qui l'assaillent. C'est une première nomination : Dieu. Ce qui n'est pas rien puisque, du même coup, cette nomination vient localiser le lieu d'émission de cette phrase énigmatique qu'il a entendu avant le déclenchement de sa psychose. C'est une localisation dans l'Autre de la jouissance telle que l'effectue le sujet paranoïaque. C'est Dieu qui lui parle. Nous verrons que les intentions de ce dieu se préciseront au cours de la construction délirante. Le deuxième traitement que Schreber applique ensuite à ce Dieu, consiste à en faire un Autre qui ne sait pas tout, comme dit Schreber, il ne comprend rien au vivant. D'où Schreber tire-t-il ça ?
Lacan note dans le séminaire III que Schreber a affaire à un Dieu qui lui veut du mal, qui le tourmente, mais surtout qui le féminise, pour cause, il ne comprend rien « aux vrais sentiments des petites âmes » et ne peut faire la distinction entre le discours dans lequel il s'exprime (langue fondamentale) et leur discours à elles,  càd le discours commun. Cette première construction permet, comme le souligne également Lacan dans le séminaire III (p.289) de faire de ce phénomène d'intrusion des voix un malentendu foncier entre Dieu et Schreber.   En bon logicien Schreber déduit que si Dieu lui parle en vieil allemand (langue morte) et non par le biais discours courant, c'est qu'il n'y comprend rien au vivant. Donc comme le formule Jacques-Alain Miller dans son cours l'expérience du réel dans la cure analytique, il en résulte, pour Schreber que l'Autre ne sait pas tout.

Dans la perspective qu'ouvre Lacan concernant le traitement nous pouvons déjà dégager plusieurs opérations : 1.la localisation de la jouissance au lieu de l'Autre. C'est Dieu qui parle. 2. La barre portée sur cet Autre qui n'y comprend rien. 3. Le maintien d'un lien à l'Autre par le travail hallucinatoire portant sur la langue, en invention des mots nouveaux et en maintenant la cohérence de la signification d'une phrase en achevant de les terminer.

Pour autant le travail de Schreber n'est pas achevé. Il faudra qu'il réponde à ce que l'Autre divin lui adresse, lui veut. Schreber va avoir à faire à  un Autre dont l'intention va se préciser. Dieu a l'intention de l'évirer pour le féminiser et en jouir. Le Dieu de Schreber est un Dieu persécuteur aux intentions mauvaises qui va jusqu'à vouloir le féminiser pour abuser de lui. C'est un Dieu mauvais qui l'invective, lui manque de respect. Il lui faudra toute une évolution du délire pour accepter cette idée de féminisation. Lacan remarque (p290)  que plus son délire va se construire (être la femme de Dieu) et moins Schreber sera envahi par les hallucinations. Autrement dit, plus sa construction délirante s'élabore, moins il est persécuté.

4. Un nouveau nom : La femme de dieu. Point de capiton ultime.

Schreber, nous dit Eric Laurent, est envahi par « des entités désirantes, qui sont pour lui les supports du langage déchaîné de son vacarme intérieur et «  il va admettre progressivement que la seule façon de s'en sortir, de sauver une certaine stabilité avec les entités envahissantes, c'est d'accepter sa transformation en femme ».  Lacan note p.290 du Séminaire III que son corps est envahi par des images d'identification féminine auxquelles il va finalement ouvrir la porte. Il est sur le chemin qui va le conduire à cette nouvelle métaphore : « être la femme de Dieu ». Lacan précise qu'à partir du moment où le monde de Schreber se reconstruit sur le plan imaginaire, la parole de ce Dieu intérieur avec lequel il entretient une sorte de relation de copulation, eh bien! ce Dieu qui lui parlait une langue pleine de signification, d'une certaine façon se retire. Schreber fait alors état d'une différence au niveau des voix. Celles-ci tiennent de plus en plus un discours vide, un serinage, une rengaine. Schreber va alors seulement avoir affaire  aux phrases interrompues qu'il sera dans l'obligation de compléter si il ne veut pas perdre son rapport à Dieu, càd une forme de rapport à l'Autre par le truchement de son rapport au signifiant. Il tente encore par son effort de pensée de stabiliser la langue. Par là, il s'agit surtout pour Schreber de ne pas être laissé tomber et de maintenir à tout prix ce lien à l'Autre, au langage. L'identification dernière à la femme de Dieu sur ce chemin de la reconstruction, ce que Lacan nomme métaphore délirante, va permettre à Schreber d'arriver à une stabilisation plus satisfaisante puisque « le Dieu de Schreber fonctionne, dans son rapport à lui, comme un Autre, sans garantie » (EL P13), un Autre capricieux (dirions-nous).  Il s'agit finalement que le sujet réinvente un nouveau point de capiton faisant tenir ensemble signifiant/signifié. Puisque le NDP est forclos il faut inventer un nouveau nom susceptible de  donner un sens au monde. C'est là tout l'effort que déploie Schreber .La métaphore délirante ou néo-métaphore est le point de capiton ultime.

5. La métaphore. Un outil pour la traduction de la jouissance.

Qu'est-ce qu'une métaphore ? Il s'agit également d'un terme que Lacan emprunte à la linguistique. Dans une poésie, la métaphore permet la substitution d'un signifiant à un autre et par là produit une signification nouvelle. Lacan relit le complexe d'Oedipe avec ce concept de la métaphore pour en dégager sa logique de substitution d'un ordre nouveau à un ordre ancien. La métaphore paternelle permet la substitution du NDP au désir de la mère (DM), soit à la jouissance maternelle et produit une signification nouvelle : la signification phallique.
De la même façon « être la femme de Dieu », va se substituer pour Schreber au désordre du monde et produire une signification nouvelle : engendrer une nouvelle race d'hommes. Arriver à ce culmen ne se fait pas du jour au lendemain. Il s'agit d'une élaboration qui en passera par différentes étapes que nous pouvons concevoir avec Eric Laurent comme autant de façon pour le sujet de traiter la jouissance qui le submerge. C'est ce que nous venons de voir en nous référant plus spécialement au traitement hallucinatoire de Schreber.

Tâchons de serrer à ce niveau l'usage que fait Lacan de la linguistique. Que permet dans un premier temps l'apport de la linguistique structurale à Lacan. Elle lui permet de distinguer deux plans : celui du signifié et celui du signifiant, soit le plan de l'imaginaire différent de l'ordre symbolique.
Distinguer signifiant signifié revient à opposer loi, structure, ordre d'un côté càd signifiant, et désir, sentiment,  affectivité càd significations de l'autre, significations que Lacan page 295 de son séminaire III qualifie de fluctuations, d'ombres, de résonances. Donc le ressort de la découverte analytique, c'est le signifiant qui ordonne la réalité, qui lui donne une structure. Lacan arrache le signifiant à tout contenu imaginaire. Ce qui distingue le signifiant de la signification, c'est d'être sans signification dit-il. Il évoque à cette page les signifiants de base sans lesquels l'ordre des significations humaines ne saurait s'établir. Il prend l'exemple des mythologies visant à l'installation et la tenue debout de l'homme dans le monde et lui font savoir quels sont les signifiants primordiaux. Lacan appellera aussi ces signifiants, les signifiants clés. C'est ce qu'il nommera plus tard dans son enseignement, les signifiants maîtres .Il nous donne dans ces pages une très belle image des points d'appui nécessaires à une certaine stabilité de notre existence, il s'agit de l'image du tabouret. Je le cite page 228 : « Tous les tabourets n'ont pas 4 pieds. Il y en a qui se tienne debout avec trois pieds alors, il n'est plus question qu'il en manque un seul, sinon ça va très mal. Eh bien sachez que les points d'appui signifiants qui soutiennent le petit monde des petits hommes solitaires de la foule moderne, sont en nombre très réduit. Il se peut qu'au départ il n'y ait pas assez de pieds au tabouret, mais qu'il tienne tout de même jusqu'à un certain moment, quand le sujet, à un certain carrefour de son histoire biographique, est confronté avec ce défaut qui existe depuis toujours ». C'est là la thèse de Lacan concernant le déclenchement d'une psychose. Ce défaut, ce manque d'un signifiant, vous l'aurez reconnu, c'est la Verwerfung freudienne qu'il nomme forclusion du NDP.

Cette distinction signifiant-signifié permet à Lacan de distinguer imaginaire et symbolique et de dégager la place centrale du signifiant du NDP. Le NDP dans le premier enseignement de Lacan, est  le point de capiton qui fait tenir ensemble signifiant et signifié. Il est le signifiant ultime. Signifiant qui assure que quand on parle, la phrase puisse se boucler et prenne sens, c'est ce que Lacan déduit de son étude du phénomène hallucinatoire avec la linguistique structurale à partir de l'effort que fait Schreber pour faire tenir ensemble un texte déchiré, pour maintenir à tout prix un lien à l'Autre, comme nous l'avons vu. C'est cette tentative de Schreber qui va mettre Lacan sur la piste de la fonction du délire qui vise à l'établissement d'une signification nouvelle : être la femme de Dieu. Devenir la femme de dieu consiste à s'inventer un nouveau nom, nom d'idéal comme le formule Eric Laurent qui fait fonction de NDP, de point de capiton qui finit par donner un sens nouveau à son monde et en cela finit par stabiliser son rapport au langage. C'est la nouvelle métaphore ou néo-métaphore. C'est en observant les conséquences cliniques de la construction de Schreber que Lacan avance la thèse d'un traitement de la jouissance par ce mode de nomination qui isole un signifiant idéal. Souvenez-vous que c'est à partir du moment où Schreber consent à ce devenir femme, dont il diffère lui-même la réalisation dans un temps lointain, que les hallucinations se font moins lourdes d'invectives. Il en est moins affecté.
Autrement dit, quand Schreber s'invente un nom, l'injure présente dans les hallucinations ne l'atteint plus. Il les considère de loin, comme de simple ritournelle.

Donc, être la femme de Dieu constitue un point de capiton qui fait tenir l'univers du président Schreber qui doit se reconstruire un monde à nouveau viable,  acceptable. Par sa construction délirante Schreber finira par faire de sa malédiction la solution même à sa persécution.

Jacques-Alain Miller dira que la néo-métaphore schrebérienne fonctionne sur le modèle de la métaphore paternelle chez le névrosé dont le fonctionnement assure la substitution du signifiant paternel au désir de la mère et de ce fait donne une orientation à la jouissance par la production de la signification phallique qui en résulte. Et bien pour Schreber, c'est un peu ça. Le nouveau signifiant, femme de dieu outre le fait qu'il désigne la nouvelle mission de Schreber, d'engendrer une race nouvelle, donne également un sens nouveau à sa jouissance, dénommée à son tour : « Volupté d'âme «  qui est un nom donné à ce qu'il éprouve comme phénomène de corps (sensation des seins qui gonflent...) Ce nouveau nom se réfère à une pratique où Schreber en se contemplant dans le miroir localise du même coup par la nomination la jouissance éprouvée. Cette localisation de la jouissance est fondamentale, elle supplée à la localisation de la jouissance par le phallus.

La forclusion du Nom-du-Père c'est l'absence de la production de la métaphore paternelle qui inhibe, comme le précise Jacques-Alain Miller (« Lexpérience du Réel dans la cure analytique) la production de la signification phallique. Il se produit alors une disjonction de l'imaginaire et du symbolique (Déclenchement psychose). « La conjonction est le fait de la métaphore, et quand cette métaphore échoue, on se trouve devant une disjonction du S et de l'I et la jouissance supposée ramassée par la signification phallique, supposée localisée, tempérée par la signification phallique, se trouve en quelque sorte dispersée dans différentes localisations volontiers douloureuses du corps ». (JAM). Donc, le signifiant du NDP qui se substitue à la jouissance maternelle dans laquelle baigne l'enfant permet outre l'avènement d'un ordre nouveau, la localisation phallique de la jouissance. Jacques-Alain Miller fait de ces deux signifiants, le NDP et le phallus (De la nature des semblants) les deux agrafes nécessaires, les deux appuis fondamentaux dans l'existence d'un sujet. C'est ce qui fait tenir corps et langage ensemble ou Imaginaire et Symbolique. C'est ce que Schreber invente, une nouvelle métaphore qui lui permet de faire à nouveau tenir corps et langage et qui localise la jouissance qui le traversait de toutes parts en une pratique dit Lacan « transsexualiste ».

6. Point de capiton et traduction infinie

Après ce détour par le cas Schreber, revenons à l'article d'Eric Laurent, Eric Laurent va finalement distinguer deux modes de nomination se dégageant des deux grandes références de Lacan concernant la psychose : 1. la construction délirante de Schreber. 2. le synthome joycien. La construction délirante de Schreber que nous venons de déployer un peu, équivaut à se faire un nom d'idéal qui consiste  pour Schreber à se loger sous un nom identifiable dans le registre de l'idéal : «  devenir la femme de Dieu ». C'est le nom de la mission de Schreber. C'est une première façon de se faire un nom. L'autre mode, équivaut lui à se résoudre à cette entreprise de traduction de la langue même et trouver une certaine paix dans cette traduction constante. C'est la solution de Joyce qui par un travail d'écriture traite indéfiniment les équivoques de la langue  Dans cette perspective, le traitement de la jouissance avec un sujet psychotique consiste à l' accompagner dans l'entreprise de nomination en sachant qu'il y a toujours un principe d'indétermination de la traduction, qu'il est toujours possible de trouver une autre façon de dire et de poursuivre avec une autre façon de dire. Se faire un nom c'est aussi dire qu'il n'y a pas d'autre identification que le processus de recherche du nom qui se fixe un certain temps. Ce mode de  traduction de la jouissance s'inscrit dans la perspective du dernier enseignement de Lacan où l'Autre du langage n'est pas complet. Où la jouissance ne se résorbe pas toute par l'opération du signifiant. Ce qui n'était pas la conception de Lacan au moment où il écrit sa Question préliminaire.

Patricia Bosquin
Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article