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Transcription d'une interview d'Eric Laurent

Pourquoi Lacan aujourd'hui?
Eric Laurent


1)Pourquoi Lacan ? Parce que Lacan c'est la psychanalyse. C'est une évidence à travers le monde entier, là où il y a des psychanalystes. A travers tous les regroupements de psychanalystes, Lacan est le nom qui vient marquer le tournant pour la psychanalyse. Ce tournant, c'est celui du 21ème siècle. Lacan a fait passer la psychanalyse au 21ème siècle en opérant sur Freud quelque chose de l'ordre de ce que Einstein a fait sur Newton. C'est Newton qui a mis au point la mécanique du monde, la vision du monde comme mécanique. Et c'est Einstein qui l'a généralisée d'une façon telle qu'il pouvait changer les hypothèses newtoniennes sur la stabilité du monde dans sa relativité généralisée, y changer les paramètres de l'expérience tout en maintenant les résultats. Lacan a permis de conserver les résultats freudiens tout en changeant les paramètres de l'expérience comme par exemple la conception des séances, leur durée, l'articulation de l'élaboration de la séance avec les différents dispositifs du discours analytique. Tout cela a permis de modifier, d'adapter le discours freudien à l'expérience de la civilisation du 21ème siècle tout en conservant l'ensemble des résultats et spécialement des résultats sur la pulsion. Lacan le généralise en faisant passer la psychanalyse à l'âge de la logique, des mathématiques, des logosciences.

2)Pourquoi Lacan ? Parce que nous sommes au 21ème siècle c'est-à-dire dans un contexte de savoir où l'avancée des sciences sera marquée par les avancées de la biologie qui est au 21ème siècle ce que la physique était au 20ème siècle. A chaque avancée de la biologie se radicalise la question : qu'est-ce qui donc est écrit dans le vivant ? Quelle est le mode de présence d'une écriture dans le vivant? Le rêve de la génétique a été de résorber le vivant dans ce qui était déjà écrit. Or justement par la biologie elle-même nous voyons que du vivant, il y a quelque chose qui ne s'écrit pas. Et l'ajointement de la vie à l'écriture ne peut pas se faire par l'ordre d'une écriture qui serait celle de la biologie elle-même. Le vivant est articulé à un autre domaine. C'est ce qui se manifeste dans la séance de psychanalyse où l'inconscient surgit qui est du vivant articulé au discours : la pulsion avec à la fois sa charge, son quantum libidinal et en même temps ses bribes de discours auxquelles elle s'accroche, s'arrache et tout aussi bien se prend et se déprend. Il y a dans la séance de psychanalyse un étrange discours qui surgit à l'état sauvage. C'est un discours qui n'est pas un discours courant, qui n'est pas le discours stabilisé. C'est un discours qui d'emblée se manifeste dans des dimensions réelles, symboliques et imaginaires. Dans la séance de psychanalyse, il y a à la fois un corps, la charge de jouissance qui le traverse et il y a les mots qui le traversent. Cet autre discours, ce discours de l'Autre surgit à chaque fois dans une dimension de singularité qui fait valoir comment pour chacun dans sa particularité se sont noués les trois registres du réel, du symbolique et de l'imaginaire. Mais si nous disons que dans la séance d'analyse se manifeste l'Autre discours, celui qui est l'envers de la civilisation, cette manifestation même vient à mettre en péril l'idée que la civilisation serait un discours à l'état inerte, que ce serait un Tout tranquille.

3)D'où pourquoi Lacan ? Parce que l'Autre, le discours de l'Autre de la civilisation, sous son masque de tranquillité c'est-à-dire d'idéal, sous toutes les formes d'idéaux qu'il peut présenter aussi bien sous les idéaux affolants du toujours plus, du jouir, de la version actuelle de la civilisation capitaliste, quelques soient les idéaux qui se présentent, ces idéaux mentent sur le fait que notre monde ne peut pas être mis en ordre par des universaux. Il ne peut pas être mis en ordre par un « pour tous », cela ne fonctionne pas. Et l'Autre inéluctablement est en crise. Alors venons en aux exemples, effectivement on est en plein crack financier. On voit bien que les régulations ne marchaient pas. On est toujours à la recherche de régulations à venir mais on a oublié que ça ne marche pas. Et Lacan est une pensée de la crise comme on le souligne. Lacan est rentré dans la psychanalyse par le cas Aimée. Le cas Aimée, c'est un passage à l'acte qui vient résoudre une crise. Et ce qui l'a intéressé, c'est de saisir ce que la psychanalyse révèle à partir du passage à l'acte et de la crise et non pas simplement ce qui pourraient être des applications de la psychanalyse, des applications tranquilles. L'Autre de la civilisation n'est pas un programme. Les programmes toujours mentent. Ce n'est pas non plus simplement une épidémie qui permettrait que la singularité se transmette à tous. C'est dans la civilisation, l'articulation toujours en crise de la structure et de la contingence.

4)D'où pourquoi Lacan ? Parce que la civilisation du bonheur est en impasse. Parce que la civilisation depuis le 18ème siècle a annoncé la légitimité du bonheur sur terre et que les paradis des religions, étaient tous des mensonges. Donc il ne nous restait plus qu'à construire notre paradis ou notre enfer avec le corps qui nous est donné ici-bas. Ce programme a été tendu tout de suite entre la passion égalitaire au coeur des démocraties et la singularité, le principe aristocratique comme disait Tocqueville, inéliminable des démocraties. La civilisation du bonheur est rentrée maintenant dans une crise entre d'un côté la passion égalitaire qui s'est transmise à la marchandise industrielle qui donnait à tous la promesse d'un bonheur et de l'autre côté, la quantification, donnant à la passion égalitaire un déchainement particulier. Et la passion quantificatrice avait son point d'équilibre ou son point de plus value attrapée : c'est l'objet industriel proposé. Cela devait donner une stabilité. Cela ne la donne pas parce que justement le monde de la quantification n'arrive plus à régler ce monde. D'où l'instabilité dans laquelle nous sommes.

5)Et donc pourquoi Lacan ? D'abord parce que entre les hommes et les femmes, la jouissance, ou la façon dont la jouissance permet de considérer les manifestations du non rapport sexuel, les impasses des relations entre les sexes, maintenant elle se considère d'un autre bout. Jusqu'au 20ème siècle c'était à partir du bout phallique que se considéraient les impasses entre les sexes. C'est maintenant à partir de la question de l'énonciation féminine, de la jouissance féminine comme telle, au-delà du phallus, que se considèrent les nouvelles impasses du rapport sexuel. En ce sens, lorsque surgissent à partir de l'université, la question de l'étude du non rapport sexuel dans l'énumération des formes non hétérosexuelles du rapport gay, trans, bi. Dans leur développement, elles ont mis à jour le fait que plutôt qu'une assignation à une sexualité nouvelle, il s'agit d'une mise en question par le processus de la jouissance des assignations identitaires. C'est l'intérêt des études queers. Pour nous, le problème c'est que les queers c'est la jouissance féminine comme telle. C'est elle qui traverse la question des gays, des lesbiennes, des bi, des trans, etc. En effet comme pas tout, elle n'est pas assignable à l'identité et que ce que l'on voit apparaitre à travers ces questions des minorités sexuelles, des questions d'identification sexuelle, c'est le non-assignable de la jouissance féminine qui est en train d'être le point de vue à partir duquel la civilisation considère les impasses du non-rapport. Et bien sûr sur ce point-là pourquoi Lacan ? Parce que c'est lui qui nous a donné des moyens pour concevoir en accord avec cette civilisation du 21ème siècle les nouveaux symptômes  qui sont à déchiffrer du non rapport sexuel.

Transcription d'une interview à écouter sur le site de l'ECF www.causefreudienne.net

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