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Handicap et psychoses par Philippe Hellebois

Pensant à ce que j'allais pouvoir vous dire sur ce thème, l'esprit du lieu - nous sommes près de La Louvière, berceau du surréalisme belge - m'a soufflé qu'il s'agissait peut-être d'un montage surréaliste comme celui de la table de dissection et du parapluie. Ce serait le meilleur des cas puisque nous serions alors gratifiés d'un certain gain poétique. Pourtant vous vous doutez bien que rien n'est moins sûr.
  
En effet quel rapport y a-t-il entre ces deux catégories ? Poser la question c'est y répondre : aucun. Ce sont deux paradigmes différents, l'un concerne l'organisme et l'autre le sujet. Le premier met l'accent sur une déficience, une faiblesse d'un organe alors que le second concerne un sujet qui habite le monde d'une façon particulière, à l'instar des névrosés ou des pervers. Si l'existence d'organismes dépourvus de certaines de leurs capacités habituelles est une réalité très ordinaire qui concerne tout le monde et commence notamment avec l'âge -  par exemple, nous portons à peu près tous ici des lunettes ! - cela n'a rien à voir avec le sujet. Rabattre l'un sur l'autre en identifiant le sujet et son corps est invraisemblable. C'est même un euphémisme puisque nous savons bien que cela peut mener à tous les excès, du machisme le plus plat au racisme le plus éhonté. Une femme n'est pas inférieure à un homme parce que son corps ne peut pas accomplir dans certains domaines, comme le sport, les mêmes « performances » ; le même constat vaut pour le malade, l'enfant, les personnes âgées, etc. Tout ceci est un peu sinistre et l'effet poétique est remplacé par les horreurs de l'eugénisme.
 
Il y a un fil à tenir fermement, celui qui pose que le sujet a un corps mais en aucun cas n'est un corps. Ce qui le définit, l'identifie dans sa singularité ce n'est pas son corps mais la façon dont il l'habite, dont il l'assume. Avoir un corps d'homme ou de femme ne veut pas dire qu'on le soit. Certains n'y arrivent même jamais, d'autres comme les transsexuels n'ont de cesse que d'en changer. Dire qu'un sujet est handicapé est donc un non-sens grave puisqu'en l'identifiant à son corps, on le chosifie et partant, on empêche ainsi ce sujet d'exister.
   
Si vous considérez un enfant comme un handicapé, vous l'entendrez, le comprendrez en fonction de cet handicap et vous mettrez ainsi sa personnalité dans la dépendance de son organisme plus ou moins malade. Vous aurez alors peut-être réussi cette atroce gageure d'établir un lien artificiel entre handicap et psychose. C'est une conjoncture qui hélas n'est pas rare surtout quand un enfant présente très tôt dans sa vie des symptômes somatiques plus ou moins sérieux. C'est l'occasion, note Lacan, pour certaines mères, d'en faire l'objet de leur fantasme. Comme le corps est souffrant, elles font plus que le soigner ou le protéger mais considèrent que ce corps est l'être même de l'enfant. L'handicap est un mot dangereux quand il est appliqué au sujet infans parce qu'il soustrait celui auquel on l'applique aux signifiants nécessaires à son existence. L'enfant n'est plus celui dont les symptômes répondent à une vérité, celle du couple de ses parents, mais uniquement un corps souffrant. Bref il devient d'autant plus facilement l'objet de sa mère, sans médiation symbolique et paternelle, qu'un symptôme somatique s'interpose dans l'affaire.
  
Dans sa célèbre Note sur l'enfant, Lacan considère que celui-ci « donne le maximum de garanties à cette méconnaissance ; il est la ressource intarissable selon les cas à témoigner de la culpabilité, à servir de fétiche, à incarner un primordial refus. » (1) Dans certains cas donc, l'enfant est réduit par leur mère à n'être autre chose que ce symptôme somatique même qui devient le meilleur des prétextes pour ignorer leur castration, la dénier par la culpabilité quand elles sont névrosées, la démentir en en faisant un fétiche si elles sont perverses ou la rejeter sur un mode forclusif si elles sont psychotiques.
 
« L'anatomie c'est le destin » est donc une bourde dangereuse et pas seulement pour les enfants. Pensons aussi à la psychiatrie, malheureuse discipline en danger dont la science semble prévoir la disparition prochaine, prisonnière d'une hypothèse organiciste - il y a bien une lésion quelconque qui rend compte de tout cela même si on ne la connaît pas encore - a connu depuis la guerre une formidable régression. Elle se trouve réduite à une dépendance de plus en plus forte aux divers médicaments, les « neuroleptiques de la nouvelle génération », syntagme figé faisant figure de représentation du messie dont elle attend un salut hypothétique. (2)
  
Ce n'est pas l'anatomie qui fait le destin mais un signifiant. Le réel, auquel ce destin se révèle aboutir, n'est donc pas là au départ. C'est une conséquence d'un signifiant rencontré ou rejeté - dans le cas de « l'handicapé » dont nous parlons- par le sujet à un moment donné de son existence. Lacan a dit beaucoup de choses sur le réel. Le propos n'étant pas ici d'en faire la recension, je retiendrai le moment où il pose que le réel n'est pas un donné mais une conséquence du signifiant. Il est hors nature, celle-ci ne devenant réelle que quand elle est comme maintenant de plus en plus hors d'elle-même. Il dira même que le réel n'existe pas.(3)
  
Reste que le handicap a la cote - la Cotorep française a été remplacée par la fameuse Maison du handicap - notamment et surtout s'agissant de l'autisme. C'est plus facile vu la gravité du symptôme en cause et le mystère épais de la vérité à l'œuvre qui a, de plus, le grand inconvénient de rendre coupable. La psychanalyse ne culpabilise personne, elle accueille plutôt ceux qui en sont déjà dévorés bien avant de la rencontrer.
  
Un dernier mot sur les infirmités des êtres parlants. Elles sont généralisables : nous sommes tous débiles, la débilité étant une des façons dont Lacan, dans son tout dernier enseignement, caractérisait l'inconscient. Le signifiant est bête, disait-il encore... Pourquoi ? N'est-ce pas parce qu'il ne délivre finalement aucun savoir sur le réel mais seulement une jouissance qui fait et encombre à la fois l'être parlant. En parlant, l'être humain jouit mais ne veut rien savoir du reste.(4) Il jouit et ne sait rien d'un tas de choses, notamment de son partenaire sexuel. Son partenaire, c'est avant tout sa jouissance, les hommes et les femmes faisant plutôt figure d'outils...
Il dira aussi ceci qui convient bien à notre propos de ce jour, « Si l'être parlant se démontre voué à la débilité mentale, c'est le fait de l'imaginaire. Cette notion en effet n'a pas d'autre départ que la référence au corps. ».(5) Le clinicien, s'il veut en être vraiment un, doit donc se déprendre tant soit peu de sa débilité native et non pas vouloir construire sur elle un monde meilleur. Un monde meilleur, ne sait-on pas maintenant combien c'est une définition possible du pire ?

Philippe Hellebois

(1)Lacan, J. « Note sur l'enfant », Autres écrits, Paris 2001, p. 374
(2)Miller, J.-A. Silence brisé, Paris, Agalma 1966, pp.18-19
(3)Lacan, J ; « Il ne peut y avoir de crise de la psychanalyse » Entretien avec Emilio Granzotto., Magazine littéraire, février 2004, n° 428, p. 28
(4)Lacan, J Encore, Séminaire XX, Paris, Seuil 1973, p.95
(5)Lacan, J. RSI, Séminaire XXII, Ornicar ?, n° 2, mars 1975.
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